ELISABETH ET CATHERINE II DE RUSSIE
gai (lu rêve, ne fut détourné de son projet do visite à Fornej que par la nouvelle subite de la mort de son père, qu'il reçut à Paris, de même que l'empereur Joseph, visitant Paris sous le nom du comte de Falkenstein et désirant à son tour passer par Fernej^ , n'en fut détourné que par sa dévote mère. Voltaire entretint pendant ces années un commerce épistolaire avec toute une série de princes et de princesses, avec Frédéric de Prusse et, tant qu'elle vécut, avec sa sœur de Bayreuth, surtout avec la princesse de Saxe -Gotha, et bientôt avec l'impératrice Catherine II de Russie. Sa liaison avec la cour russe avait été commencée d'étrange façon sous la reine Elisabeth, peu amante des lettres cependant. Le favori de cette dernière, Schowalow, lui avait persuadué de faire écrire l'histoire de son père, Pierre le Grand, par l'historien de Charles XII de Suède. Ce travail rapporta à Voltaire beaucoup d'argent et de merveilleuses fourrures, et le prédicateur allemand Buching faillit se repentir d'avoir osé dire à Pétersbourg que jamais dans le monde un si mauvais livre n'avait été si magnifiquement récompensé. Voltaire d'ailleurs sut être reconnaissant, et lorsqu'Elisabeth mourut, au commencement de 1702, il écrivit à d'Alembert : « J'ai fait très-sérieusement une très -grande perte dans l'impératrice de toutes les Russies. » Cependant, non- seulement celle qui vint après, Catherine II, fut assez avisée pour marcher sur ses traces dans ses rapports avec Voltaire ; mais pour s'attacher également les maîtres de l'art littéraire français, outre Voltaire, d'Alembert et Diderot, par toutes sortes de marques de faveur. Ceux-ci ne manquèrent pas de faire preuve de leur gratitude par des louanges sincères, car ils
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étaient enchantés de l'esprit et de la culture de cette t'enime, de son zèle pour la civilisation, de sa tolérance et de l'éclat de son règne ; et quant à l'acte par lec^uel elle s'était frayé la voie au trône. Voltaire jugeait que son mari défunt aurait tort devant la postérité. Il la nommait la Sémiramis du nord; savait-elle qu'il avait donné le même titre à la sauvage qui l'avait précédée ?
Si Voltaire regardait la mort de cette dernière comme une très-grande perte pour lui, ce n'est pas qu'il eût d'ailleurs à la pensée de vouloir le mal de Frédéric de Prusse, auquel cette mort de sa plus terrible ennemie avait sauvé la vie, et avec qui il était réconcilié, au moins par lettres. Car Frédéric était depuis bien longtemps réconcilié avec Voltaire, quand Voltaire ne l'était pas encore avec Frédéric. Il ne pouvait lui pardonner l'affaire de Francfort, et il ne la lui pardonna jamais en effet. Il avait versé tout son fiel contre le roi en 1759, dans des Ménioires qu'il laissa inachevés, mais qui parurent après sa mort, alors que celui-ci vivait encore, en 1784, sous le titre : La vie privée du roi de Prusse, ou Mémoires pour servir à la v ie de M. de Voltaire, écrits par hii-niénie, et furent immédiatement ajoutés à la collection de ses œuvres. Le caractère de Frédéric y est montré sous le plus mauvais jour, et les plus misérables soupçons y sont manifestés contre la pureté de ses mœurs. Lorsque Voltaire avait tenté de renouer, comme nous nous en souvenons , presque aussitôt après la rupture de son commerce avec le roi, la vanité seule était en jeu, non l'affection. Par cette brusque rupture de relations qui avaient élevé si haut l'éclat de son nom, il se sentait sans défense en face du monde. Ce qu'il voulait avoir.
c'était d'abord une lettre du roi, où celui-ci lui aurait marqué ses i^egrets de l'affaire de Francfort, et que Voltaire n'eût pas tardé alors à rendre publique. Mais Frédéric ne lui donna cette réparation d'honneur ni alors ni plus tard. Déclinant d'ailleurs toute responsabilité de la maladresse de ses agents, il était et resta persuadé qu'il avait eu pleinement droit de prendre ces mesures, et que Voltaire n'avait eu que ce qu'il méritait. Au surplus, il s'était, comme il nous l'avoue, totalement refusé alors aux tentatives de rapprochement de la part de Voltaire.
Il est remarquable que ce fut seulement la gravité de la guerre qui poussa P'rédéric à renouer les rapports interrompus. Comme on sait, la journée malheureuse de Kollin avait fait naitro en lui des pensées de suicide, qu'il mit au jour dans la célèbre épître à son ami, le marquis d'Argens. Voltaire, qui posséda l'épitre avant que le roi la lui ait communiquée, chercha à le détourner de ses noires idées. On A'oudrait croire à un sentiment d'humaine sympathie ; mais comment le peut-on quand on lit dans une lettre à d'Argental, qu'il a joui de la vengeance de consoler un roi qui l'avait maltraité, et qu'il n'a tenu qu'à M. de Soubise qu'il n'ait eu à le consoler davantage? Ce général incapable avait en effet perdu la bataille de Rosbach, où Frédéric avait relevé si brillamment la fortune de ses armes. Celui-ci était redevenu plein de cordialité pour Voltaire; la preuve, c'est qu'il lui avait écrit du camp de Buttstadt une lettre mêlée de vers, comme jadis. Cela n'était pas arrivé depuis la fin des beaux jours de Potsdam. Mais Voltaire était resté irrité et se tenait sur la réserve. Il écrivait à d'Argental qu'il ne fallait pas s'imaginer qu'il
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s'intéressât au roi de Prusse. Il en était en effet bien éloigné. Personne ne désirait davantage le succès des mesures prises contre lui. Ainsi en 1759 encore, après que les troupes françaises eurent occupé Francfort, sa soif de vengeance se réveilla et il tenta d'exciter CoUini à déposer une plainte en dédommagement contre Schmidt etFreytag. Plus d'une fois pendant ces années de fortume inconstante, il souhaita à Frédéric chance et succès, tandis qu'à d'autres il exprimait le désir de le voir humilié et puni. Quand dans ses lettres il désignait celui qu'il appelait jadis le Salomon du nord par le sobriquet de Luc — nom d'un singe qu'il avait aux Délices et qui mordait quand on le carressait — Luc , ce n'était pas le roi , mais lui-même. 11 s'excusa d'avoir adressé directement au ministre Choiseul la facétie en vers sur les Français, le roi et sa maîtresse, que Frédéric avait composée après la bataille de Crevelt et qu'il lui avait communiquée, en alléguant que le paquet lui était arrivé ouvert, et qu'il aurait pu en résulter pour lui une grave responsabilité. Ce fut en tout cas un vilain manque de foi envers Frédéric, plus répréhensible encore que l'acte que s'était permis ce dernier en faisant connaître une lettre de Voltaire où était attaqué un homme influent. Depuis Kollin jusqu'à Rosbach — et comme souvent encore pendant cette guerre — la situation de Frédéric fut compromise; il ne pouvait résister à la formidable alliance de ses ennemis qu'en employant toutes ses forces disponibles avec une suprême énergie ; ses pays marchaient à la ruine. Alors sa sœur Wilhelmine chercha à éloigner de la coalition, par des négociations diplomatiques, au moins la France, et demanda dans ce but l'aide de son vieil ami
A'oltaire. Celui-ci s'y prêta et fît parvenir les lettres de la margrave au cardinal de Tencin, qui s'était montré, quatre ans auparavant, aussi gracieux envers elle qu'il l'était peu envers Voltaire, et qui avait conservé quelque influence sur Louis XV, en souvenir du ministère qu'il avait occupé. Les négociations traînèrent en longueur ; Frédéric, cette fois presque gaiement, écrivit à Voltaire que s'il réussissait à rendre la paix possible, il s'élèverait au-dessus de Virgile, qui avait fait d'aussi beaux vers que lui, mais n'avait jamais fondé aucune paix. Naturellement les choses prirent un tel cours que notre poëte ne put non plus la fonder. L'empêchement fut que Frédéric voulait aussi peu céder de son territoire qu'abandonner ses alliés, qu'il voulait ou périr ou se retirer de la lutte l'honneur sauf. Voltaire, au contraire, était pour la paix à tout prix ; il avait toujours vu avec mécontentement Frédéric se lancer dans la carrière guerrière. Selon lui, ce dernier avait manqué une belle vocation : il était destiné à être le prince paisible de la civilisation, et au lieu de cela il se faisait le perturbateur de l'Europe. Dans ces déclamations. Voltaire ne s'élève pas, il reste dans le ton purement pédantesque. La guerre est certainement un grand mal, et il ne faut pas oublier, en faveur de Voltaire, qu'il avait devant lui dans un passé bien près encore des guerres entreprises pour la plupart par l'ambition et l'orgueil des princes. Ainsi notamment de Louis XIV, son idole. Mais l'invasion de Frédéric en Silésie, qui eut pour suite inévitable la guerre de sept ans, appartenait à un tout autre ordre d'idées. Frédéric}' était poussé par le besoin d'extension de la jeune nationalité à la tête de laquelle il se trouvait placé, ou pour mieux dlr-e, poussé par
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le besoin d'extension de la nation allomaiidc. fhcrchant un centre de gravité plus stal)lo que rAiitricho, qui avait perdu le caractère allemand et était restée ennemie de l'émancipation spirituelle.
La fidèle Wilhelmine mourut au cours de ces efibrts pour amener la paix, le 14 octobre 1758, le jour de la surprise de Hoclikircli, où l'armée de Frédéric fut presque anéantie. Ce fut un coup terrible pour le frère; cette sœur était pour lui ce qu'il avait de plus cher au monde, et bien que le ton aigri avec lequel elle parle dans ses Mémoires de son père et de sa mère froisse souvent nos sentiments, elle fut pour Frédéric tout ce qu'une sœur aimante peut être pour son frère, et elle mérita certainement le Temple à l'amitié, que celui-ci lui fit élever après la paix, dans un ])0S({net de Potsdam. 11 voulut aussi pour elle un monument poétique qui fût l'œuvre de Voltaire, et ce dernier, qui avait luimême beaucoup apprécié la défunte, envoya avec sa première lettre une élégie de huit strophes. Mais cela était loin de satisfaire la douleur du royal affligé. Apparemment, écrit-il à Voltaire, qu'il ne s'est pas bien expliqué. Il désire quelque chose de plus éclatant et de public ; il faut que toute l'Europe pleure avec lui ; il convient à Voltaire de donner à la défunte l'immortalité qu'elle mérite : lui-même ne mourra content que quand Voltaire se sera surpassé dans ce triste devoir. Il se surpassa en effet, du moins au goût de celui qui la lui avait demandée, dans l'ode (|u'on connaît ; Frédéric en fut content et reconnaissant ; Voltaire donna alors à entendre qu'il était temps de lui rendre les « brimljorions » — la croix et la clef qui lui avaient été enlevées à Francfort ; — Frédéric pensa qu'il fallait aupa-
ravant laisser mourir en paix Maupertuis, qui était trèsmalade et qui mourut en effet pendant l'été. Mais Voltaire ne reçut jamais ensuite les brimborions.
Souvent il manifeste son désir. Frédéric lui a fait assez de mal, lui écrit-il en 1760; il l'a brouillé pour jamais avec le roi de France, lui a fait perdre ses emplois et ses pensions, l'a maltraité à Francfort, lui et une dame — que nous connaissons. Celui-ci lui répond qu'il n'entre point dans les recherches du passé, que Voltaire a eu les plus grands torts envers lui, que cependant il lui a tout pardonné, et veut tout oublier. « Mais,continue-t-il, si vous n'aviez pas eu affaire à un fou amoureux de votre beau génie, vous ne vous en seriez pas tiré aussi ])ien chez tout autre. Tenez-vous cela pour dit, et (jue je n'entende plus parler de cette nièce qui m'ennuie, et qui n'a pas autant de mérite que son oncle pour couvrir ses défauts. » D'ailleurs Frédéric donnait quelquefois de bonnes leçons à son correspondant. La vanité avec laquelle celui-ci aimait à se vanter de son titre et de sa seigneurie, donnait à celui-là occasion de lui dire dans la conclusion d'une de ses lettres : « Je souhaite paix et salut, non pas au gentilhomme ordinaire, non pas à Y historiographe du Bien-aimé (Louis XV), non pas au seigneur de vingt seigneureries dans la Suisserie ; mais à l'auteur de la Henriade, de la P ((celle, de Bruins , de Mérope, etc. » Mais comme il savait bien guérir les blessures qu'il lui faisait ainsi! « Après tout, lui écrit-il dans l'été de 1759, vous m'avez fait plus de plaisir que de mal. Je m'amuse davantage avec vos ouvrages que je ne me ressens de vos égratignures. Si vous n'aviez point de défauts, vous rabaisseriez trop
l'espèce humaine, et l'univers aurait raison d'être jaloux et envieux de vos avantages. A présent on dit : Voltaire est le plus beau génie de tous les siècles ; mais du moins je suis plus doux, plus tranquille, plus sociable que lui. Et cela console le vulgaire de votre élévation. » Parfois ces éloges de Frédéric à Voltaire affectent le ton d'une réelle déclaration d'amour : « Vous faut-il des douceurs ? lui écrit-il l'été suivant de Silésie, à la bonne heure. Je vous dirai des vérités. J'estime en vous le plus beau génie que les siècles aient porté; j'admire vos vers, j'aime votre prose, surtout ces petites pièces détachées de vos mélanges de littérature. Jamais aucun auteur avant vous n'a eu le tact aussi fin, ni le goût aussi sur, aussi délicat que vous l'avez. Vous êtes charmant dans la conversation, vous savez instruire et amuser en même temps. Vous êtes la créature la plus séduisante que je connaisse , capable de vous faire aimer de tout le monde quand vous le voulez. Vous avez tant de grâces dans l'esprit que vous pouvez offenser et mériter en même temps l'indulgence de ceux qui vous connaissent. Enfin vous seriez parfait si vous n'étiez pas homme. »
Enfin la paix fut conclue ; non par suite des efforts du poëte , mais par suite de la persévérance et du bonheur du roi; et justement à cette époque un nuage passe sur les relations de ces deux hommes. De novembre 1761 à janvier et même novembre 1765 il y a une lacune dans leur correspondance. Peut-être les lettres sont-elles perdues, et pour quelques-unes, c'est une certitude. Cependant, quand dans l'été de 1763 d'Alembert passa deux mois à Potsdam, Voltaire lui parla d'une visite de Platon à Denys de Sjra-