PLAISIR QUE TROUVAIT LE ROI AUX ECRITS DU POETE
cuse; ce n'est pas, dit-il, qu'il ne le crût au-dessus de Platon, et l'autre au-dessus de Denys. A cela d'Alembert répond que le roi rend entière justice à Voltaire, et il ajoute qu'il est plus affligé qu'il ne peut dire que le protecteur et le soutien de la philosophie ne soit pas bien avec tous les philosophes. Frédéric, de son côté, se plaignait à d'Alembert de l'abus que Voltaire faisait de ses lettres, un point où, comme nous le savons depuis longtemps, chacune des deux parties avait peu de reproches à faire à l'autre. Le nuage se dissipa , et avec l'année 1765 la correspondance reprit sou cours , pour s'arrêter de nouveau , mais moins longtemps, en 1768, selon toute apparence par la faute de Voltaire.
]\Iais le plaisir que trouvait Frédéric à la lecture des ouvrages de ce dernier se soutint .toujours. Tandis qu'il lit les anciens il brûle d'avoir les nouveaux. Ils l'accompagnent dans ses voyages, ils sont sa consolation dans ses mauvais jours. Revenu à Potsdara, il écrit : « Il faut avouer que vous êtes de bonne compagnie et qu'on s'instruit en s'amusant avec vous. Voltaire et moi nous avons fait tout le tour de la Silésie et nous sommes revenus ensemble. » Et une autre fois : « J'avais un très- violent accès de goutte ([uand vos livres sont arrivés (deux volumes des Qnestioas sur V encyclopédie), les pieds et les bras garottés, enchaînés et perclus : ces livres m'ont été d'une grande ressource. En les lisant j'ai béni mille fois le ciel de vous avoir mis au monde. » Cela est touchant, et combien n'est-ce pas aimable, quand le roi écrit à Voltaire qu'il sait par cœur une bonne partie de .ses pièces, et que s'il ne faisait pas autrement fortune en ce monde, le métier de souf-
COMBIEN LE ROI s'iXTÉRESSAIT A SA PERSONNE. 265
fleur des pièces de Voltaire serait sa dernière ressource. Et le poétique hommage que Frédéric rend aux fruits de la vieillesse du poëte est aussi gracieux que juste :
Quels agréments, quel feu tu possèdes encore! Le couchant de tes jours surpasse leur aurore. Quand l'âge injurieux mine et glace nos sens, ■ Nous perdons les plaisirs, les grâces, les talents. .Mais l'âge a respecté ta voix douce et légère ; Pour le malheur des sots il fit grâce à Voltaire.
Mais la personne même du poëte n'était au roi rien moins qu'indifférente. S'il avait occasion de voir des gens qui eussent auparavant été à Ferney, il s'informait près d'eux de la santé de Voltaire, Ainsi, lorsqu'en 1775 l'acteur Lekain donna des représentations à Berlin, Frédéric écrivit au poëte : « Je viens de voir Lekain, Il a été obligé de me dire comme il vous a trouvé, et j'ai été bien aise d'apprendre de lui que vous vous promenez dans votre jardin, que votre santé est assez bonne, et que vous avez encore plus de gaieté dans votre conversation que dans vos ouvrages. » Et dans l'automne de cette même année, attendant le protégé de Voltaire, d'Etallonde-Morival, dont il sera question plus tard, il écrivait : « La meilleure recommandation de Morival sera s'il m'apprend qu'il a laissé le patriarche de Ferney en bonne santé, Morival sera longuement interrogé sur ce sujet, car il y a des êtres privilégiés de la nature dont les moindres détails deviennent intéressants. »
Et tandis que Voltaire devait se décider à reconnaître, quoique à regret, une nature supérieure dans son ingrat élève , comme il l'avait nommé si sauvé , échappé sain et sauf de l'épreuve du feu de la guerre de sept ans, Frédéric,
266 VOLTAIRE ET d'ÉTALLONDE-MORIYAL.
d'un autre côté, voyait avec plaisir celui-là s'élever, au moins de temps en temps, pour la poursuite de buts plus nobles, au-dessus des petites vanités et des petites querelles qui ne l'occupaient que trop. Le zèle avec lequel Voltaire avait pris en main les intérêts des Calas, des Sirven, des de La Barre et des d'Étallonde, avait toute son admiration. Il doutait, en vérité, du succès de ses efforts en France en faveur du dernier, et avec raison, comme l'événement le prouva; « cependant, lui écrit-il, l'entreprise vous fera honneur, et la postérité dira qu'un philosophe, retiré à Ferney, du fond de sa retraite, a su élever la voix contre l'iniquité de son siècle ; qu'il a fait ])riller la vérité auprès du trône et contraint les puissants de la terre à réformer les abus. Continuez à protéger la veuve et l'orphelin, l'innocence opprimée, la nature humaine foulée sous les pieds impérieux de l'arrogance titrée , et soyez persuadé que personne ne vous souhaite plus de prospérité que le philosophe de Sans-Souci. » C'est ainsi, ou encore le solitaire de Sans- Souci, que signe en général Frédéric, saluant comme tel le patriarche de Ferney, qui de son côté se nomme l'ermite des Alpes , le malade du Jura , le vieux malade de Ferney.
Il nous faut maintenant revenir où nous appelle l'affaire d'Etallonde, à laquelle nous venons de faire allusion, au jugement d'Abbeville. D'Etallonde, comme nous nous en souvenons, avait échappé par la fuite au sort de son infortuné compagnon de La Barre, était entré au service de la Prusse sous le nom de Morival, et avait le grade d'enseigne à "Wesel quand, en 1767, Voltaire le recommanda au roi, qui le fît officier. Quelques années plus tard Voltaire obtint pour lui
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un congé pour travailler en commun à la révocation de l'arrêt de mort prononcé contre lui. Il le garda un au et demiàFerney et finit par l'aimer de la même façon que dix ans auparavant la jeune Corneille.il le fit instruire dans la géométrie et l'art des fortifications, et envoya des preuves de son zèle et de son habileté au roi, qui lui lit un accueil amical à son retour en 1775, et le nomma capitaine dans le corps du génie.
Ferner, au temps ou Morival l'habita, n'était plus aussi animé que dix ans auparavant. Voltaire approchait de sa quatre-vingtième année et les maux de la vieillesse commençaient à se faire sentir davantage. Puis des contrariétés domestiques datant du commencement de 1768 y ajoutèrent encore. En tout temps, "\'oltaire avait dans son secrétaire des travaux qu'il y conservait, soit parce qu'il voulait les améliorer, soit parce qu'il ne les destinait pas à la publicité, au moins pour l'instant. Son défaut de précautions d'un côté et l'appât du gain d'un autre, faisaient que souvent de ces manuscrits lui étaient dérobés, ce qui toujours l'irritait au plus haut degré. Cette fois, un jeune écrivain parisien, sur le talent duquel Voltaire comptait beaucoup, et qui, littérairement parlant, était un de ses fervents disciples, de La Harpe, était resté longtemps à Ferney , lorsqu'on s'aperçut de l'absence de manuscrits que celui-ci seul avait pu soustraire, et encore avec le secours de la charmante nièce, qui auparavant déjà avait prêté la main à de semblables infidélités. Voltaire fut d'autant plus courroucé que parmi ces manuscrits se trouvaient les vilains mémoires contre le roi de Prusse, qu'il ne pouvait plus alors désirer porter à la connaissance du pu-
blic. Les deux coupables durent aussitôt quitter la maison, ce que Voltaire explique d'ailleurs dans ses lettres par des raisons d'économie et de santé. Son souci de l'honneur de sa famille, qui cette fois se trouvait compromis par ce méfait littéraire, fut toujours un des côtés nobles de son caractère. La nièce dut restera Paris, où son généreux oncle lui servit une pension de 20,000 livres. Elle y serait bien demeurée, mais elle ne voulait pas perdre l'héritage de cet oncle; elle supplia donc, et il lui fut permis de revenir à Ferney dans l'automne, de 1769. Pendant l'intervalle, indisposé d'une part par le. mauvais usage qu'on faisait de son hospitalité, sentant de l'autre le Ijesoiu de repos, Voltaire avait considérablement réduit son domestique. 11 ne tint plus maison ouverte, comme il l'avait fait jusque-là, avec l'aide et pour l'amusement de madame Denis.
C'est pendant ce temps même où l'absence de sa nièce et de tant d'hôtes divers laissait dans le calme sa résidence, que le vieillard fit une équipée qui aurait paru trop folâtre même chez un jeune homme. D'une nature sociable et d'un commerce facile. Voltaire n'était pas dans de mauvais rapports avec les membres du clergé. Il augmenta les revenus de la cure de Ferne}:. Quand des moines y venaient, ils étaient les hôtes du château. 11 prit chez lui et garda treize ans un jésuite qu'il avait connu en Alsace, et qui était venu dans le voisinage de Ferney. Le père Adam n'était pas le premier homme du monde, comme Voltaire l'avouait en plaisantant ; mais il était bon joueur d'échecs, le seul jeu que celui-ci aimât. Notre patriarche se montrait si obligeant et si charitable pour les capucins du voisinage, que le général, résidant à Rome, l'appelait le père temporel des capucins dans