EXCOMMUNICATION MINEURE
le curé ne bougea point. Enfin , après avoir gardé le lit huit jours, Voltaire fit rassembler un matin ses serviteurs par son secrétaire, et leur fit annoncer qu'il était empêché par la fièvre de communier à l'église, comme il l'aurait désiré ; que par conséquent le curé devait faire ce qui était prescrit en ce cas par les lois du royaume. Le malade s'offrait à toute déclaration qu'on lui demanderait. Ce fut également en vain , et tout autant l'envoi d'un avoué qui menaça le curé d'une plainte au parlement, en cas de persistance dans son refus. Le curé, quoique cette fois il tremblât de peur, ne se dérangea pas avant d'avoir reçu les ordres de son supérieur spirituel. Alors il fit venir le moine et l'envoya au château entendre la confession, en lui remettant une profession dé foi que Voltaire devait signer. Me bornant à deux observations, je renvoie pour les détails le lecteur à Wagnière, chez qui il trouvera comment Voltaire se fit lire par le moine le Confiteor et le Credo, et le répéta après lui de telle façon que le secrétaire, qui écoutait par la porte entr'-ouverte, pensa mourir de rire; comment il sut se soustraire à la signature de la profession de foi, et déconcerter si bien le bon moine par sa faconde qu'il finit par en obtenir l'absolution ; comment le curé, ayant été appelé et supposant que la profession était signée, le reçut au sacrement devant témoins; comment enfin le malade, après que tous furent éloignés, sauta à bas de son lit et fit un tour dans son jardin, joyeux d'avoir remporté la victoire. Mes deux observations sont les suivantes : La position que prend Voltaire à l'égard des cérémonies de son Eglise est tout à fait contraire à ce que font de nos jours les hommes qui partagent sa façon de penser. Ceux-ci ne
INK KTRANGl-: COMMUNION". 271
prennent part à ces cérémonies qu'autant qu'ils ne peuvent l'éviter sans dommages pour eux-mêmes ou les leurs; A'oltaire, au contraire, regardait comme un point d'honneur de ne pas se laisser enlever par le clergé la participation H ces rites, quelque ridicules qu'ils lui parussent au fond. Et il ne le faisait pas seulement pour échapper aux tracasseries extérieures qui s'attachaient à cette exclusion, et bien plus graves alors qu'elles ne le sont aujourd'hui, Tuême dans l'église catholique; mais il éprouvait un plaisir indicible en obligeant ainsi le clergé à lui distribuer ses sacrements, quand ce clergé savait trèsbien qu'il se moquait de lui. Cela nous amène au second point que je voulais signaler. Lorsqu'il jouait cette farce. Voltaire avait dépassé soixante-quatorze ans. Qu'on juge la chose comme on voudra au point de vue moral, mais, physiquement parlant, un naturel qui à cet âge se sent disposé à une comédie aussi incommode est une étrange rareté.
Aussi n'était-ce là que des plaisanteries accidentelles, au milieu de jours passés dans un travail des plus assidus. Voltaire travaillait, comme son secrétaire nous l'apprend pour ces dernières années, en général jusqu'à 18 et 20 heures par jour. Il dormait peu, et souvent éveillait son secrétaire pendant la nuit. Aussi il passait au lit la plus grande partie du jour, ne dormant pas, mais lisant ou dictant, et il dictait si vite qu'on avait peine à le suivre. S'il s'agissait d'une pièce de théâtre, il était comme fié^Teux. « J'ai le diable dans le corps, disait-il; il est vrai qu'il faut l'avoir pour faire des vers. » Il était très-impatient à l'égard de ses ouvrages. A peine étaient-ils commencés qu'il aurait voulu
les voir achevés ; à peine achevés, il fallait qu'ils fussent recopiés, et, si des raisons spéciales ne s'y opposaient, imprimés.
Son tempérament était vif, bien qu'enjoué et affable. Il pouvait avoir de violentes colères, surtout en face d'une contradiction opiniâtre , et cependant Wagnière dit de lui qu'il n'a jamais connu personne à qui on put mieux faire entendre la raison. S'il s'était emporté contre ses serviteurs, il pouvait, après quelques heures, s'excuser sur ses souffrances physiques. Il était surtout particulièrement aimable avec les dames. Les innombrables poésies fugitives que nous trouvons dans l'ensemble de ses œuvres sont en grande partie autant de bouquets qu'il leur offrait pendant la conversation. Et nous savons qu'il était un causeur charmant. Il contait avec une vivacité extraordinaire, et ses réponses étaient spirituelles et incisives. Si des questions importantes étaient agitées, il écoutait d'al)ord longtemps en silence, la tête inclinée, et laissait la personne qui parlait épuiser ses arguments; puis il semblait se réveiller, reprenait en les ordonnant les idées exprimées et finissait par donner les siennes propres. Il s'animait par degrés, puis bientôt semblait n'être plus le même homme, et entraînait par son discours tout ce qui l'entourait. Il était de même au théâtre. Spectateur, il était tranquille au début; mais, peu â peu, selon qu'il était agréablement ou désagréablement affecté, il commençait â s'agiter. Alors les mains, les pieds, la canne même marchaient; il se levait à moitié ou tout à fait, et on l'entendait dire â demi-voix : Beau, admirable! ou, ah! le malheureux! le bourreau ! Il était un voisin de théâtre désagréable, et parfois même