Secrétaire et ami de Voltaire
5. Si l'on s'en rapporte à Moultou, en ce qui concerne Voltaire, il faut également s'en rapporter à Wagnière en ce qui concerne Rousseau. Les situations sont identiques.
2i4 VOLTAIRE ET .l.-.l. ROUSSEAU
(( H y a à Genève une fermenlalion considérable, occasionnée par la condamnation de V Emile de Rousseau. Les ministres de l'Église réformée prétendent que les séculiers (le Conseil de Genève) ne l'ont condamné que par esprit de parti, à cause que Rousseau soulient dans le Contrat social les vrais sentiments de la démocralie, opposés à ceux de r aristocratie, qu'on voudrait introduire. A l'égard de la doctrine Ihèologique renfermée dans Emile, ils disent qu'on pourrait la soutenir en bien des points, que d'ailleurs on ne lui a pas laissé le temps de l'avouer, ou de la rétracter. Ils ajoutent que l'on souffre dans l'État un homme (M. do Voltaire) dont les écrits sont bien plus répréhensibles, et que les distinctions qu'on lui accorde sont une preuve de la dépravation des mœurs, et des progrès de l'irréligion qu'il a introduites dans la République, depuis son séjour sur son territoire. »
On ne pouvait plus liaJ)ilcinenl détourner sur Voltaire les colères qui s'agitaient contre Rousseau.
En présence de ces accusations réitérées, les }»asteurs ne purent paraître plus longtemps indifférents à ce qui se passait, il leur fallut prendre un parti. Les uns abandonnèrent sans hésitation celui qui lroul)Iait leur quiétude religieuse. Un ou deux, dont Moultou, prirent audacieusement la défense du philosophe. Ouelqucs-uns, comme Verncs, s'efforcèrent de concilier leurs devoirs de pasteurs avec les droits d'une ancienne amitié; mais ils ne cachèrent pas à l'auteur dlùnilc l'affliction qu'il leur causait.
« Je ne sais, lui écrivail le pasteur Vcrnes, si Moultou vous a dit, comme je l'en avais prié, la part que j'ai prise à
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loiil ce qui vous osl ariivi', l't lo tourment qu'a causé à l'amitit' (pie je vous ai vouée pour la vie, les persécutions que vous avt;/ essuyées. Oh! mou clier ami, si vous aviez eu assez (le confiance en moi pour me prévenir sur ce que vous vouliez donner au public, je crois que les représentations que l'amitié m'aurait porté à vous faire vous auraient détourné de votre projet. Quand tout ce que vous avez dit sur le christianisme serait fondé, quel bien feriez-vous à la société en lui enlevant un de ses plus fermes appuis? Quelles angoisses vous avez mises en de bonnes âmes, ou voyant des doutes proposés avec toute la force possible, par un honmie dont on adore les talents et le génie! Oui, mon cher Rousseau, j'en ai vu de ces âmes alarmées par hi lecture de votre Emile, et auxquelles j'ai eu bien de la peine à rendre la tranquillité que leur donne une foi vive, dont nous avons tant besoin dans celte vallée de larmes et de misères'....
« Il m'a été impossible de ne pas vous montrer le fond de mon cœur, vous aimez trop la candeur pour blâmer celle avec laquelle je vous parle. Que ne pouvez-vous lire dans le fond de ce cœur! Vous y verriez le tendre intérêt que je prends à mon ami, et combien il manque à mon bonheur de ne pas vous voir dans une patrie dont vous auriez fait les délices par votre commerce, comme vous en faites la gloire par vos talents supérieurs-. »
1. S'il faut en croire les contemporains, la lecture de VÉmile fit réellement beaucoup de mal à Gent've. Charles Donnet écrivait à Bentink : (• Vous ne sauriez imaginer tout le mal que Rousseau a fait ici et combien il a renversé de petites tètes qui ne savent plus que croire. » Uentink lui répondait : « Je crois que lous ceux à qui le livre a fait du mal à Genève et qui, depuis qu'ils l'ont lu, ne savent jilus que croire, avaient déjà le mal tout fait dans leur esprit et dans leur cœur, et que certainement ils n'avaient auparavant jamais su ce qu'ils devaient croire et pourquoi ils devaient le croire. » Manuscrits de Bonnet. Bibliotliè<pie de Genève.)