‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 139 sur 333 · A Mme de Boufllers, 30 octobre · texte numérisé non relu

A Mme de Boufllers, 30 octobre

2ôi VOLTAIRE ET J.-.I. ROUSSEAU

une position des plus délicates. En apparence elle devait tout concilier, en réalité elle ne fit que tout compliquer. Comment repousser un homme qu'un pasteur non seulement déclarait chrétien, mais encore admettait à la sainte Cène? L'ère des ménagements et des atermoiements était passé , il fallait nettement se prononcer. Ou M. de xMontmollin avait eu tort et devait être blâmé, ou il fallait reconnaître que malgré VÉmile Jean-Jacques était resté chrétien.

En général, les pasteurs de Genève n'hésitèrent pas. Un avait tant de fois répété qu'ils pactisaient avec Rousseau, qu'ils devaient à l'opinion publique une justification éclatante; ils taxèrent la conduite du ministre de Motiers de faiblesse déplorable et la blâmèrent hautement. Le pasteur Sarazin lui écrivit même en lui demandant les motifs de sa conduite\

M. de Montmollin% pour se justifier, répondit que Rousseau lui avait sans cesse protesté :

0 Oa'il était dans le fond de son âme chrétien réformé, qu'il souhaitait d'en faire tous les actes, qu'il regardait comme tout ce qui pourrait lui arriver de plus consolant que de participer à la sainte table, qu'il désirait de tout son cœur de trouver Jésus pour son sauveur, lorsqu'il serait

1. Moultou. toujours enlliousiasle, en clait iirrivù à écrire : a Je suis indigné contre le ministre qui a écrit à M. de Montmollin; nous avons des espèces d'iioinmes qui font pitié ; ils ne savent pas de quel esprit ils sont animés. Je l'éprouve chaque jour; ce qui est bien certain c'est qu'eux ou moi ne sommes pas chrétiens; il me semble pourtant que je le suis. » (2'2 novembre 1762.)

2. Genève, 14 septembre 17G2. — Jean-Jacques Itousscau el M. de Monlvtollln, par J'ritz Berthoud. ITcurier 1884.

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appelé à paraître dcvaiil lo souverain juge. Kl (piant à suu Emile, il me protesla encore qu'il n'avait point en vue la religion chrétienne réformée, mais qu'il a ou uniquement dans son plan ces trois objeîs principaux : premièrement, de combattre l'Église romaine; socondemeni, de s'élever, non pas précisément directement, mais pourtant assez clairement, contre l'ouvrage infernal de VE>i})rit, qui, suivant le principe détestable de son auteur, prétend que sentir et juger sont une seule et même chose, ce qui est évideinmenl établir le matérialisme: troisièmement, de foudroyer plusieurs de nos nouveaux philosophes qui, vains et présomjitueux, sapent par les fondements et la religion naturelle et la religion révélée^... »

M. Sarazin s'empressa de répondre à son collègue que ses explications, lui paraissaient satisfaisantes, mais il l'engagea cependant à obtenir une rétractation écrite des théories religieuses de VEmile.

-Montmollin demanda donc à son paroissien de lui adresser une seconde lettre plus précise et plus développée que la première, mais le philosophe se borna à renouveler ses premières affirmations et sa résolution de vivre et de mourir dans la communion de l'Église chrétienne réformée.

Peu satisfaits de voir que Rousseau persistait dans son mutisme, les ministres de Genève s'élevèrent en chaire contre ses ouvrages. Mais le scandale avait été trop grand pour que de simples sermons pussent l'effacer et disculper le clergé des doutes injurieux qui

1. Montmollin au pasteur Sarazin. — Jean-Jacrjucs Housscau et M. de MonlmoUiii, par Fritz Berthoud, Fleurier 1.S84.

pesaient sur sa foi. La vénérable compagnie décida que le pasteur Jacob Vernet écrirait une brochure, monument durable des sentiments du clergé sur Y Emile et le Coulrat social.

Jean-Jacques jusqu'à présent est resté assez calme visà-vis des pasteurs de Genève. Il sait qu'on le critique, que ses ouvrages ont été blâmés en chaire, il ne s'émeut pas, il écrit même à Moultou à propos des lettres anonymes qu'il reçoit : « 11 est clair qu'on cherche à me brouiller avec notre clergé : très certainement on lie réussira pas de mon côté, mais il est bon d'être averti de l'autre'. »

Si ses dispositions sont conciliantes et modérées, c'est qu'il croit encore à ce moment au succès de sa communion.

Prévenu par Moultou de la réfutation que le clergé de Genève prépare, Rousseau se hâte d'écrire ironiquement à Yernet qu'il ignore sans doute que le pasteur de Motiers l'a admis avec plaisir à la sainte table; il ajoute non sans malice :

(( .le me (laite, Monsieur, que vous voudrez bien ne pas désapprouver ce qu'a fait en cette occasion l'un de messieurs vos collègues, ni me traiter dans votre écrit comme séparé de l'Église réformée, à laquelle m'élant réuni sincèrement et de tout mon cœur, j'ai depuis ce temps demeuré constamment attaché, et le serai jusqu'à In fin de ma vie'. »

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