Voir la IVe intime de Voltaire aux Délices et à Verneij
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boiilioiuie, sa iléréreiice apparente pour les niociiis et les usages de Genève, calmèient bientôt, en partie du moins, les scrupules du clergé.
Peu de temps après son retour à Paris, Jean-Jacques concourut encore pour un nouveau prix proposé par rAcadémie de Dijon. La question mise au concours était: De l oriqine et des fondonents de V inègalilê parmi les hommes. Sensible à la réception qu'il avait reçue à Genève, désireux aussi de s'y préparer un retour triomphal, le philosophe dédia son discours à la République et il consacra une longue préface à faire des mœurs et des institutions politiques de sa patiie la plus séduisante description. Les magistrats et le clergé de Genève étaient l'objet des plus rares éloges.
« Plus je réfléchis sur votre situation politique et civile, disait-il aux citoyens, et moius je puis imaginer que la nature des choses humaines puisse en comporter une meilleure.... Votre bonheur est tout fait, il ne faut qu'en jouir; et vous n'avez plus besoin pour devenir parfaitement heureux, que de savoir vous contenter de l'être.... Votre constitution est excellente, dictée par la plus sublime raison, et gju'antie par des puissances amies et respectables'.... Puisse durer toujours, pour le bonheur de ses citoyens et l'exemple des peuples, une République si sagement et si heureusement constituée!... Quelqu'un parmi vous connaît-il dans l'univers un
1. A la suite de discussions intestines que rien ne pouvait apaiser, les Genevois furent obligés, en 1737, de demander à la l'rance et aux cantons de Berne et de Zurich de venir les mettre d'accord. Des plénipotentiaires furent nommés et ils ramenèrent la paix dans la cité troublée au moyen de l'Aclc de médiation. Cet acte tut /jaranli i>av la France et les deux cantons qui en étaient les auteurs.
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corps plus intègre, plus éclairé, plus respectable que celui de votre magistrature?... »
Parlant des pasteurs, il s'écriait :
« Qu'il mest doux de pouvoir placer au rang de nos meilleurs citoyens ces zélés dépositaires des dogmes sacrés autorisés par les lois, ces vénérables pasteurs des âmes, dont la vive et douce éloquence porte d'autant mieux dans les cœurs les maximes de l'Évangile, qu'ils commencent toujours par les pratiquer eux-mêmes ! Tout le monde sait avec quel succès le grand art delà cbaire est cultivé à Genève. Mais, trop accoutumés à voir dire d'une manière et faire d'une autre, peu de gens savent jusqu'à quel point l'esprit du cbristianisme, la sainteté des mœurs, la sévérité pour soi-même et la douceur pour autrui, régnent dans le corps de nos ministres. ».
Il sera curieux de rapprocher ces éloges presque excessils du jugement par trop sévère que le même Jean- Jacques portera quelques années plus tard sur ces mômes inslilulions, ces même magistrats et ce même clergé.
La dédicace n'eut pas le succès que son auteur en attendait. Le Conseil, s'il faut en croire Rousseau, espérait que le discours lui serait dédié; déru dans son attente, il montra quelque mécontentement, et se plaignit qu'on ne lui eût pas d'abord soumis l'ouvrage avant d'en faire hommage à la République'. La vérité
1. bans une lettre à M. Perdriau, Rousseau explique très nettement ! es motifs qui l'ont empêché de soumettre son livre au Conseil : Vous ciiiivioiidrez. dil-ii, que je ne pouvais obtenir l'aveu du Conseil saiis
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est qu'un gouvernement aristocratique, comme l'c'tait celui tic Genève, ne pouvait voir sans inquiétude des théories égalitaires qui menaçaient sa propre existence. Le premier syndic', M. Cliouet, répondit cependant à l'envoi du livre par une lettre fort aimable'. Mais Jean- Jacques, qui s'attendait de la part de ses concitoyens à une explosion d'enthousiasme, se montra peu satisfait
que mon ouvrage fût examiné, et pensez-vous que j'ignore ce que c'est que ces sortes d'examens.... la décision de mes censeurs serait sans appel : je me verrais réduit à me taire, ou à donner sous mon nom le sentiment d'aulrui. et je ne veux faire ni l'un ni l'autre. » ^28 novembre 1754.)
Rousseau savait parfaitement à quoi s'en tenir sur l'accueil qui serait f.iit à son livre, Rey en effet, qui l'imprimait en avait envoyé, des extraits à Genève, et Jeun-Jacques averti lui écrivait le 17 novembre 1754 :
« J'apprends de Genève que votre lettre à JF. Maistre y a mis tout le monde aux champs, de sorte que je ne serais pas surpris qu'on employât toutes les voies possibles pour arrêter votre édition.... Voici donc ce qu'il me semble que vous avez à faire. C'est de garder sur cet écrit le plus profond secret qu'il vous sera possible, ou du moins de n'eu parler que comme d'une édition que vous voulez prépa'er à loisir, et cependant d'user en secret de la plus grande diligence pour l'imprimer et le répandre avant toute tracasserie, a (Lettres inédiles de Jean- Jacques Rousseau à Marc-Michel Rey, par J. Bos>cha, Amsterdam, 1N58.)
1. Il y avait à la tête du gouvernement quatre syndics pris dans le Petit Conseil.
2. Voici quelle était la lettre du premier syndic : « Monsieur le syndic Saladin m'a remis, selon votre intention, le nouvel ouvrage que vous venez do faire impnmer. J'ai fait au Magnifique Conseil le rapport de l'Épitre dédicatoire, comme vous l'avez désiré. 11 a vu avec plaisir les sentiments de vertu et de zèle pour la patrie que vous exprimez avec tant d'élégance. C'est toujours avec beaucoup de satisfaction que les Pérès de la Patrie apprennent que leurs concitoyens s'illustrent comme vous le faites par des ouvrages, qui ne peuvent qu'être le fruit d'un rare mérite et de talents distingués. Agréez, Monsieur, qu'en mon particulier je vous témoigne combien je suis touché des beautés de cette pièce, et recevez l'assurance que je suis avec toute l'estime que vous méritez. (18 juin 1755.) » [Inédile. Bibliothèque de Nencbâtel. Mss.
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de la réponse et en conserva une assez vive rancune*. « Cette dédicace, dit-il, que le plus pur patriotisme m'avait inspirée, ne fit que m'attirer des ennemis dans le Conseil et des jaloux dans la bourgeoisie ^ »
11 n'avait pas eu de relations avec Voltaire depuis la lettre qu'il lui avait adressée en 1750 ; apprenant que le philosophe venait de s'installer près de Genève, il eut l'idée de lui envoyer son Discours sitr Vinégalité. Le premier mouvement du patriarche à la réception de cet ouvrage fut un certain étonnement, l'auteur l'ayant prévenu cinq ans auparavant qu'il renonçait formellement à la littérature ; mais l'instabilité d'opinions est chose assez fréquente pour qu'on ne s'y arrête pas.
Voltaire hit donc le discours en question : « Pourquoi les conditions humaines sont-elles inégales, disait Rousseau? Parce que l'homme se développe, et c'est surtout dans la société qu'il se développe. » Et poursuivant sa thèse, il lançait son aphorisme célèbre : « L'état de réflexion est un élat contre nature, et l'homme qui médite est un animal dépravé.... Eh! quand vous ne penseriez pas, où serait le mal? l'imbécillité n'est pas un si grand malheur.... » De déductions en déductions,
\. Confessions. Partie II, livre YIII.
2. Rousseau répondit à M. Chouet sans laisser percer sa mauvaise liumeur, car on lit dans les registres du Conseil à la date du '28 juillet 1755 : « Lecture est laite d'une lettre du sieur J.-J. Rousseau, qui l'ait ses humbles remerciements à M. le premier syndic (J. Chouet) de ce qu'il a bien voulu faire agréer au Magnihquc Conseil la dédicace de son ouvrage. «
rauloiir (Ml nnivail à uik^ V('iita])lo apologie do l'état sauvage'.
Vollaire resta frappé de stupeur.
Ainsi il se trouvai! un homme pour uier la civilisation ! Le Discoin's sur les arts et les sciences n'était donc pas une gageure, une fantaisie écrite dans un accès passager de misanlliropie, c'était la première étape d'un plan bien arrêté et sérieusement conçu. Kt ce plan, on le poursuivait avec ténacité, puisque le Discours sur rinégalifê en marquait la seconde étape.
Cette fois l'attaque contre la société était plus vive encore. Où l'auteur s'arrèterait-il dans cette voie?
Voltaire était l'incarnation la plus éclatante de son siècle. Cette civilisation, ces arts, ces sciences que Rousseau considérait comme les fléaux de l'humanité, Voltaire croyait au contraire qu'ils en étaient les flambeaux.
Mais ce n'est pas un rêveur vulgaire qui se dresse ainsi devant lui et s'attaque à tout ce qu'il aime si passionnément, c'est un homme de talent et du talent le plus dangereux. Va-t-il l'écraser sous les sarcasmes, couvrir de ridicule ces théories si étranges, si para-
1. On fit remarquer avec justesse la singulière inconséquence de l'auleui- qui dans sa préface vantait les mérites du gouvernement de Genève et dans son discours n'avait plus comme idéal que la vie sauvage : " 11 y a lieu de s'étonner, disait Bonnet, qu'un écrivain qui a si bien connu les avantages d'un bon gouvernement et qui les a si bien peints dans sa belle dédicace à notre République, où il a cru voir tous ces avantages réunis, les ait si tôt et si parfaitement perdus de vue dans son discours. « (Manuscrits Donnct. Dibliolliéque de (ienève.)
doxales, qui prêtent si bien le flanc à la raillerie Il n'en est rien. Se rappelant que Jean-Jacques était l'ami de tous les encyclopédistes, qu'il faisait partie du cénacle philosophique, le patriarche ne voulut pas diviser la petite Église. Mieux valait ménager ce nouveau venu, et lui laisser rendre à la bonne cause les services qu'elle en pouvait attendre.
Voltaire se borna donc à remercier l'auteur de son envoi et à lui répondre fort spirituellement ;
(( J'ai reçu, Monsieur, voire nouveau livre confre le genre humain, je vous en remercie. V^ous plairez aux honnnes à qui vous dites leurs vérités, mais vous ne les corrigerez pas. On ne peut peindre avec des couleurs plus fortes hs horreurs de la société humaine, dont notre ignorance et notre faiblesse , se promettent tant de douceurs. On n'a jamais employé V (tant d'esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie do marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage'. Cependant, comme il y a plus de soixante ans que j'en ai perdu l'habitude, je sens malheureusement qu'il m'est impossible de la reprendre, et je laisse cette allure nalurelle à ceux
.qui en sont phis dignes que vous et moi- le me borne à
être un sauvage paisible dans la solitude que j'ai choisie auprès de votre patrie où vous devriez être..,.
\. Rousseau paraissait admeUre sérieusement que la marche à quatre pieds était la marche normale de lliomme. La question fut longuement discutée à l'époque, on puhlia sur ce singulier sujet plusieurs brochures dont une du Président llénault. Les objeciions soulevées par les adversaires de la marche à quatre pallex (inirent par convaincre Jean- Jacques.
2. Répondant au Discours sur l'inégal Un, Voltaire a écrit dans le Dictionnaire pliilosopiiique, à l'ariicle //o/HWfc : « On a tVanchiles bornes de la folie ordinaire jusqu'à dire « qu'il n'est pas naturel qu'un homme
voi.T.vrRF i:t .i.-j. RorssK.ui /,i
« M. Cliappuis m'apprond que voire santé esl bien mauvaise; il faudrait la venir rélal)lir dans l'air natal, jouirde la liberté, boire avec moi du lait de nos vaclies et brouter nos herbes '.... d
Suivant sa petite ruse hal)iliielle, quand il pouvait compter sur l'indiscrétion de ses coriespondanls, Voltaire s'étendait ensuite longuement sur les misères inhérentes à la vie d'homme de lettres, se lamentait sur les dangers qui y étaient attachés, enfin se plaignait amèrement des falsifications dont on était victime, des ouvi'ages infâmes qu'on publiait sous votre nom, etc. C'était l'époque où les copies de la Pucelle couraient Paris et où le poëte tremblait pour son repos et pour sa liberté".
Rousseau, flatté d'une aussi longue épitre, répondit fort poliment :
« C'est à moi, iMonsieur, de vous remercier à tons égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous comme à notre chef. Sensible d'ailleurs à l'honneur que vous faites à ma patrie, je partage la recon-
« s'attache à une femme pendant les neuf mois de sa grossesse: l'ap- « petit satisfait, dit l'auteur de ces i)ai'adoxps, l'homme n'a plus besoin ■( de telle femme, ni la femme de tel homme... l'un s'en va d'un côté, « l'autre de l'auire, et il n'y a pas d apparence qu'au bout de neuf mois « ils aient la mémoire de s'être connus.... » Tout cela est exécrable, '(. mais heureusement rien n'tst plus faux. »
i. 30 août 1755.