‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 199 sur 333 · Inédite. Neufchâtel. Mss. 28 décembre · texte numérisé non relu

Inédite. Neufchâtel. Mss. 28 décembre

i. Inédite. Ministère des Affaires étrangères, Genève, 29 décembre 17G4.

voises' », comme l'auteur les appelle avec un dédain affecté, bouleversèrent la ville de Calvin.

Certes, Jean-Jacques disait à ses concitoyens : « Voilà ce que vous pouvez faire, voilà la marche à suivre pour W vaincre une aristocratie insolente et tyrannique, mais au

nom du ciel, je vous en conjure, ne bougez pas, tenezvous tranquilles, acceptez votre triste sort avec résignation, supportez tout, quelle que soit l'extrémité à laquelle on vous réduise. » On comprend facilement que le résultat n(^ pouvait être douteux et que les conseils de résignation n'avaient aucune chance de prévaloir, puisqu'un esprit ingénieux mettait en même temps à la disposition de la bourgeoisie ries moyens de lutter et de vaincre.

Depuis la publication de ces Lettres, toute la ville de Genève était en fermentation.

« Cet ouvrage, enfanté par la vengeance, écrit Cornuaud, i eut bientôt rallumé l'incendie. Ce livre, qui est la honte du prétendu Socrate genevois, et (}ui ne montre en lui qu'un autre Coriolan, fut lu par la bourgeoisie, avec une avidité digne du liel que son auteur avait distillé sur le gouvernement, et, dès lors, la faction populaire, épousant la haine de Rousseau contre l'administration, médita de vaincre la résistance du Conseil en se refusant à élire les magistrats-. »

M. Servan, avocat général au parlement de Grenoble, se trouvait à Genève à cette époque et il envoyait à

i. I\ousseau à Coindet, 50 décembre 17G4. '2. Inédile. Souvenirs de Cornuaud.

VOI.TAIHl' ET J.-,I. ROUSSEAU 355

(l'Alembcii d'intéressants détails sur l'état des esprits :

u Le dornior ouvrage de liousscaq, écrivait-il, a mis le feu aux quatre coins de la ville; les tranquilles Genevois sont tous devenus fous; tous s'imaginent avoir perdu leur liberté; ils la cherchent, ils s'inquiètent et ressemblent assez à celui qui demandait son chapeau qu'il avait sur la tête; nous autres Français qui marchons tète nue, leur chapeau nous crève les yeux; nous avons beau le leur diic, ils ne veulent pas entendre et cherchent toujours. Mais cette querelle politique serait une bagatelle, si la religion n'était venue l'envenimer. Rousseau a voulu ôter les miracles à Jésus-Christ, et le tout pour son bien, à ce qu'il dit, car ces miracles lui donnent tout l'air d'un mauvais charlatan, qui jouait aux foires de Galilée. Les autres charlatans de la clique ont jeté ici les hauts cris, et tous ces hommes, nourris de l'Évangile, ne vomissent que des invectives. Ils ont précisément imité le beau tour de gibecière qui consiste à manger des étoupes pour rendre des flammes et de la fumée ; le pauvre Rousseau en est tout couvert à présenta »

La bourgeoisie, surexcitée par les déclamations de Rousseau, songeait en efl'et aux mesures les plus violentes.

(( Nous avons, dans ce moment-ci, mande Voltaire au marquis de Fraigne, une petite esquisse à Genève de ce qu'on nomme liberté, qui me fait aimer passionnément mes chaînes. La République est dans une combustion violente. Le peuple, qui se croit le souverain, veut culbuter le pauvre petit gouvernement, qui assurément mérite

i. Inédite. Bibl. uat. Mss. F. Ir. 15230.

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à peine ce nom. Cela fait, de Ferney un spectacle assez agréable. Ce qui le rend plus piquant, c'est de comparer la différente façon de penser des hommes, et les motifs qui les font agir; souvent ces motifs ne font pas honneur à l'humanité. Le peuple veut une démocratie décidée ; le parti qui s'y oppose n'est point uni, parce que l'envie est le vice dominant de cette petite ruche, où l'on distille du fiel au lieu de miel. Cette querelle n'est pas prête à finir, la démocratie ne pouvant subsister, (juand les fortunes sont trop inégales. Ainsi, je prédis que la ruche bourdonnera jusqu'à ce qu'on vienne manger le miel^ »

Du reste. Voltaire est plein de sagesse, ces troubles ne le regardent pas, il ne s'en mêlera en aucune façon, il ne bougera de Ferney qu'une fois que la paix sera rétablie. « Quand les abeilles se battent dans une ruche, il ne faut pas en approcher. Tout s'arrangera, et ce malheureux Rousseau restera l'exécration des bons citoyens". »

Jean-Jacques, de sa retraite de Motiers, dirigeait tous les mouvements de la bourgeoisie. Par des émissaires cl des lettres particulières, il entretenait le courage et le zèle de ses partisans. « Ces fanatiques, écrivait Montpéroux, ne veulent pas voir qu'ils servent sa vengeance en croyant travailler pour le maintien de la liberté^ »

Le premier dimanche de l'année 1765, eut lien l'éleclion des magistrats. Tous les efforts des partisans de Rousseau tendirent à faire échouer le scrutin. Ils ne réussirent pas cependant dans leur dessein ; les

\. 25 janvier 1705.

'i. A Damilaville, 15 janvier 1765.

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