‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 2 sur 333 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

SojiMAiRE : Préambule. — Rousseau jusqu'en 1745. — Les fctes de Ramire. — Premiers rapports avec Voltaire. — Discours sur les Sciences et les Arts. — Voltaire part pour Berlin. — Sauvagerie de Rousseau. — Le Devin du village. — Rousseau et Jelyotte, — Thérèse Levasseur. — Rousseau et ses enfants. — Maladie de Rousseau.

Nous n'entendons écrire ici ni l'histoire de Rousseau ni celle de Yoltaire.

Noire but est simplement d'étudier les rapports qui ont existé entre les deux grands philosophes du dixhuitième siècle et de montrer comment ils en sont arrivés sans s'être jamais vus à une inimitié que rien ne put apaiser.

Nous avons cru qu'il était intéressant d'isoler tout

ce qui se rapporte à leur querelle fameuse, de façou à en bien mettre en relief les causes et les conséquences, à en nettement détacher les responsabilités. Le lecteur pourra mieux ainsi apprécier les hommes et les événements; il jugera par lui-même à qui incombe la faute de la rupture et de cette lutte sans pitié qui de part et d'autre dépassa toute mesure- Rousseau s'est toujours posé comme la victime des intrigues de Voltaire, victime innocente et pure, et dont tous les efforts ont été impuissants à désarmer une haine inspirée par la plus basse jalousie. Nous examinerons le plus ou moins de justesse de ces allégations. En suivant Jean-Jacques dans ses rapports avec les autres philosophes de l'époque, avec les pasteurs de l'Église réformée et avec les gouvernements de Genève et de Neuchâtel, nous verrons s'il fut réellement de la part du patriarche de Ferney l'objet d'une persécution que rien ne saurait excuser, ou s'il n'a pas été plutôt le jouet de ses hallucinations et le propre artisan de ses infortunes.

En dehors de la question spéciale que nous venons d'indiquer, la vie des deux philosophes ne nous occupera pas et nous éviterons volontairement tout ce qui dans leur existence nous écarterait du sujet que nous avons choisi. Il ne sera pas davantage question de leur talent d'écrivain et de leur génie, que nous mettons hors de cause; leurs caractères seuls sont en jeu.

TOI, TAU'. E ET ,1.-.). l'iOI ^SLAI 5

C'est vers la lin de l'année 1715 que Voltaire et Rousseau se trouvèrent pour la première fois en présence.

Rousseau était né à Genève en 1712. Sa mère mourut en lui donnant le jour. Ses ancêtres appartenaient à la religion réformée et exerçaient à Paris la profession de libraires; en 1550, ils préférèrent s'expatrier plutôt que d'abandonner la foi évangélique, et ils vinrent s'établir à Genève où on leur accorda bientôt le droit de bourgeoisie; c'était une grande faveur, caries bourgeois formaient une véritable aristocratie ; ils étaient fort peu nombreux et jouissaient de privilèges considérables.

Jean-Jacques avait à peine dix ans, quand son père, borloger de son métier, dut quitter la ville à la suite d'une querelle. L'enfant entra en apprentissage, mais, mal surveillé par des parents éloignés, maltraité par son patron, il prit le parti de s'enfuir, et il n'avait guère plus de seize ans quand il se réfugia à Turin. Le basard lui fit trouver un gite chez des prêtres catholiques' qui s'empressèrent de le convertir. Mais, en abjurant la religion de Calvin, il perdit son droit de bourgeoisie à Genève-, et nous verrons plus tard de quelle importance fut pour lui cet événement assez futile en apparence.

Après avoir exercé bien des métiers, après avoir été laquais, valet de chambre, séminariste, secrétaire du

1. L'hospice des Catéchumènes de Turin où Rousseau passa quelques mois fut fondé en 1652 ; il a été supprimé en 1879.

2. A Berne la loi était plus dure encore: celui qui abandonnait la religion protestante perdait non seulement ses droits civils mais eucorc tous ses biens.

cadastre, maître de musique, précepteur, après avoir mené pendant de longues années une vie nomade, où il ne s'acquit ni dignité ni honorabilité, Jean-Jacques arriva à Paris en 1741.

Il avait imaginé une nouvelle méthode pour noter la musique et il comptait sur elle pour faire fortune; malheureusement l'Académie des sciences, à laquelle il la présenta, la jugea impraticable; désolé de ce contretemps qui le laissait sans ressources sur le pave de Paris, il alla voir le père Castel', auquel il était recommandé.

« Puisque les musiciens et les savants, dit le jésuite, ne chantent pas à votre unisson, changez de corde, et voyez les femmes; vous réussirez peut-être mieux de ce côté-là.... On ne fait rien à Paris que par les femmes. Ce sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes. Ils s'en approchent sans cesse, mais ils n'y touchent jamais^. »

Le jésuite ne se borna pas à donner des conseils, il mit son protégé en relations avec Mme de Beuzenval, Mme de Broglie, Mme Dupin, etc. Mais Rousseau ne se conforma qu'en partie aux préceptes qu'il venait de recevoir, et son premier soin fut de vouloir toucher, au fruit défendu; avec une fatuité, qui ne l'abandonna jamais, il crut voir dans l'accueil gracieux de Mme Dupin des avances évidentes; il écrivit une lettre

i. Caslel (Louis Bertrand) (1088-1757), jésuite, auteur de plusieurs ouvrages Uvs originaux sur les niatiicmatiques et la physique. 2. Confessions. l'arlie II, livre. VII.

VdiTMiiK RT ,i.-,i. isnrssr.Aii ri

passioniR'O doiil le seul résullal IVil de lui l'aire leniicr la porte d'un des salons les plus fréquentés de Paris.

La piédicfiou du jésuite se réalisa cependant. En 1743, sur la recommandation de Mme de Broglie, le comte de Monlaigu, ambassadeur à Venise, emmena Jean- Jacques comme secrétaire parliculier. C'était là le début d'une carrière fort honorable. Malheureusement l'ambassadeur et le sccrétaii'e ne furent pas longtemps d'accord; ils se quittèrent fort mal, et Jean-Jacques se retrouvait à Paris à la fin de 174i, de nouveau sans situation, sans argent, sans appui. Il était âgé de trente-trois ans.

C'est vers la musique que ses aptitudes naturelles le portaient; déjà il s'était essayé dans quelques œuvres de peu d'importance; il résolut d'achever un opéra et d'en tirer parti. C'est ainsi qu'il composa les Muses galantes^.

Le hasard allait se charger de mettre en rapports le compositeur encore obscur et misérable avec le représentant le plus illustre des lettres, de la poésie et de la philosophie.

Présenté par M. de Gauffecourt' chez le célèbre fer-

1. Cet ouvrage était encore dans le goût français; plus tard ISousseau inaugura un genre nouveau, car il détestait notre musique : « Il n'y a pas même jusqu'à leurs chiens qui aboient faux », s'écria-t-il un jour. L'upéra français passait, du reste, pour détestable; Walpole écrivait de Paris en 1759 à Richard ^Vest : «.... Il est vrai qu'on va beaucoup à l'opéra trois fois par semaine, mais pour moi ce serait une plus rude pénitence que de manger maigre : leur musique ressemble autant à une tarte aux groseilles qu'à une harmonie quelconque.... »

Page 1