Voltaire à d'Argcnlal, \" décembre
Le poète contestait tout d'abord l'assertion de ces philosophes qui soutenaient qu'en ce monde tout est bien, toid est nécessaire, et il s'écriait :
« Il le faut avouer le mal est sur la terre. »
Puis, après avoir longuement défendu cette théorie, il terminait par une pensée plus consolante :
« Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir;
Le présent est affreux, s'il n'est point d'avenir,
Si la nuit du tombeau détruit l'être qui pense.
Ihi jour tout sera bien, voilà notre espérance;
Tout est bien aujourd'hui, voilà l'illusion.
Les sages me trompaient, et Dieu seul a raison....
Humble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,
.le ne m'élève point contre la Providence.... »
Lorsqu'il eut terminé son œuvre, Voltaire la lut à Tronchin; le docteur, effrayé des sentiments exprimés, le supplia de la brûler, mais tout ce qu'il put obtenir fut que les termes en seraient quelque peu adoucis.
La publication du poème produisit un certain bruit à Genève. Les pasteurs surtout s'indignèrent, ils avaient l'œil sur les Délices, persuadés qu'on y tramait de ténébreux projets centre l'œuvre religieuse de Calvin, et ils n'attendaient que l'occasion d'intervenir. Le moment leur parut opportun, mais ils jugèrent préférable de ne pas se montrer dans le débat et surtout plus habile de ne pas s'exposer aux coups du solitaire des Délices.
Depuis son voyage à Genève en 1754, Rousseau
VOLTAIHK ET J.-J. RdlSSËAU 47
était resté eu relations avec la i)hi[)ail des meiiiljics du clergé genevois, qui ne lui mcnageaient pas les caresses. Les lettres du Citoyen avaient facilement laissé percer l'irritation (juil ('[trouvait roiitie Voltaire, aussi, quand il s'agit de répondre au Désaslre de Lisbonne, c'est sur lui que les pasteurs jetèrent iuiniédiatement les yeux : « Vos lettres, cher philosophe, lui disait le ministre lloustan, sont lues et dévorées par tous nos citoyens, laisserez-vous passer sans mot dire ces tristes choses? » Et en même temps il lui envoyait l'écrit incriminé. Jean-Jacques ne se déroba pas à l'appel qui lui était adressé et, prenant en main la cause de la Providence, il écrivit une longue réfutation du poème de Voltaire. Lui-même nous fait
connaître les motifs qui l'engagèrent à prendie part au débat :
« Frappé de voir ce pauvre homme accablé, pour ainsi dire, de prospérités et de gloire, déclamer toutefois amèrement contre les misères de cette vie, et trouver toujours que tout était mal, je formai l'insensé projet de le faire rentrer en luimême et de lui prouver que tout était bien. Voltaire, en paraissant toujours croire en Dieu, n'a jamais cru qu'au diable, puisque son Dieu prétendu n'est qu'un être malfaisant qui, selon lui, ne prend de plaisir qu'à nuire. L'absurdité de cette doctrine, qui saule aux yeux, est surtout révoltante dans un homme comblé des biens de toute espèce, qui, du sein du bonheur, cherche à désespérer ses semblables par