Troncliin à Rousseau, 17,")(), Sireckeiscn-Moullou
l'image affreuse et cruelle de toutes les calamités dont il est exempt. Autorisé plus que lui à compler et à peser les maux de la vie humaine, j'en fis léquilable examen, et je lui prouvai que, de tcms ces maux, il n'y en avait pas un dont la Providence ne fût disculpée, et qui n'eût sa source dans l'abus que l'homme a fait de ses facultés plus que dans la nature elle-même. Je le traitai dans cette lettre avec tous les égards, toute la considération, tout le ménagement, et je puis dire avec tout le respect possibles'.... »
Quelque violent que lïil le désir de Jean-Jacques (l'enlamer la lutle. quelque conscience qu'il eût de sa valeur, il était encore un assez mince personnage, et celte première escarmouche avec un homme tel que Voltaire, en pleine possession de sa lépulation et de son talent, pouvait sembler quelque peu audacieuse. Le châtelain de Ferney ne passait pas pour aimer la contradiction, il ne passait pas davantage pour ménager ceux qui l'attaquaient; il fallait y regarder à deux l'ois avant d'ouvrir les hostilités; Rousseau jugea donc prudent de s'abriter derrière l'autorité du docteur Troncliin, et de le consulter sur l'opportunité de la lettre :
(( Voici, mon respectable citoyen, une longue kyrielle à lire pour un homme aussi utilement occupé que vous, mais j'ai droit à vos bif^nfaits ainsi que le reste des hommes; j'ai la même confiance en vos bons offices que le reste de TEurope en vos ordonnances. Voyez donc, je vous supplie, s'il n'y a point' trop d'indiscrétion dans le zélé qui m'a dicté
t. Con/ctiiiiou.i. l'iiilie II, livre I\.
VOITAIHE ET ,I.-J. HOUSSEAI! 40
celle lettre. Si je suis moins roiuié (jiic je n'ai cru IV'Ire, ou que M. de Voltaire soit moins pliilosopiie que je ne le suppose, supprimez la lettre et reuvoyez-la-moi sans la monti-er. S'il peut supporter ma franchise, cachetez ma lettre et la lui donnez, en ajoutant fout ce (jue vous croirez propre à lui persuader que jamais l'intention de roflcnser n'entra dans mon cieur. 11 serait peut-être à désirer pour le public et surtout pour liii-nuMue qu'il eût reru quelquefois de ses amis des représentations pareilles, elles eussent servi dans l'occasion de préservatif.... '. »
Troncliin jugea son ami Voltaire assez philosophe pour supporter une satire à peine Yoilée, car il porta aux Délices la lettre soumise à son appréciation. Après s'être acquitté de son ambassade, le docteur répondit à Rousseau :
« J'ai reçu, mon respectable ami, vos lettres avec l'empressement qui précède et qui suit tout ce qui vient de vous, et avecleplaisirquiaccompaffne tout ce quiestbien. Je voudrais pouvoir vous répondre du même effet sur notre ami, mais que peut-on attendre d'un homme qui est presque toujours en contradiction avec lui-même et dont le cœur a toujours été la dupe de l'esprit. Son état moral a été dés sa plus tendre enfance si peu naturel et si altéré, que son être actuel fait un tout artificiel qui ne ressemble à rien. De tous les hommes quicoexistentcelui qu'il connaîtlemoins, c'estlui-mème.Tous les rapports de lui aux autres hommes etdes autres hommes à lui sont dérangés. 11 a voulu plus de bonheur qu'il n'en pouvait prétendre; l'excès de ses prétentions l'a conduit