Moiilmon^icy, \7i)C
insensiblement à cette injustice que les lois ne condamnent pas, mais que la raison désapprouve.
Il n*a pas enlevé le blé de son voisin, il n'a pas pris son bœuf ou sa vache, mais il a fait d'autres rapines pour se donner une réputation et une supériorilé que l'homme sage méprise, parce qu'elle est trop chère. Peut-être n'a-t-il pas été assez délicat sur le choix des moyens. Les louanges et les cajoleries de ses admirateurs ont achevé ce que ses prétentions immodérées avaient commencé, et croyant en être le maître, il est devenu l'esclave de ses admirateurs, son bonheur a dépendu d'eux....
Qu'en résulte-t-il? La crainte de la mort (car on en tremble) n'empêche pas qu'on ne se plaigne de la vie, et ne sachant à qui s'en prendre, on se plaint de la Providence, quand on devrait n'être mécontent que de soi-même.... J'espère pourtant qu'il lira votre belle lettre avec attention. Si elle ne produit aucun effet, c'est qu'à soixante ans on ne guérit guéres des maux qui commencent à dix-huit. On l'a gâté, on en gâtera bien d'autres. Plaignez-le et conservonsnous.... '.))
Celte lettre n'était pas honnête et il eût mieux vala pour Troncliin ne pas l'écrire; à ce moment il était intimement lié avec l'hôte des Délices, il n'avait aucun sujet de plainte contre lui et c'était manquer étrangement à son aini que d'en parler dans de pareils termes; Rousseau en jugea ainsi, car il a écrit dans les Confessions que Tronchin en répondant « lui marqua peu d'estime pour Yollaire. »
Voici la lettre que le docteur s'était chargé de trans-
1. J.-J. Il'Ji(.iscriu, SCS amis el ses ennemi'', par Slreclicisen-Moullou.
vuLTAiiifc: i:t ,i.-j. norssEAU m
incltro aux Jlélicos; ello déluilc par un léger monsoiigu que Rousseau eominellait sciemment, mais qui lui était indispensable pour motiver son éfi'ange intervention en faveur de la l'rovidenec». Jamais Voltaire n'avait adressé son poème au citoyen de Genève: rauleur de l'envoi était le pasteur Roustan, cl Jean-Jacques le savait bien.
« Vos deux dorniers poèmes', Monsieui', nie sont parvenus dans ma st)]ilude, et quoique fous mes amis connaissent l'amour que j'ai pour vos éci'ils, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourraient venir à moins que ce ne soit de la vôtre. Ainsi je crois devoir vous remercier à la fois de l'exemplaire et de l'ouvrage.... J'y ai trouvé le plaisir avec l'instruction, et reconnu la main du maître. Je ne vous dirai pas que tout m'en paraisse également bon
(( Je ne puis m'empèclier, Monsieur, de remarquer à ce propos une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance; bien sûr de votre immortalité, vous pbilosopliez paisiblement sur la nature de l'âme, et, si le corps ou le cœur souffre, vous avez Troncbin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, bomme obscur, pauvre, et tourmenté d'un mnl sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que tout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes? Vous l'avez vousmême expliqué : vous jouissez; mais j'espère, et l'espérance endicllit tout.
« Pardonnez-moi, gi-and bomme, un zèle peut-être in-
1. I,e libraire U'ouvaiit ([uc le poème sur le Dvsaslrr de Lihbonnr (:\m{. iiisuCfisaiit pour former une brochure, y avait joint le poème sur la Ikli- (jion naturelle.
52 YOLTAIRi; ET J.-J. UOUSSEAU
discret, mais qui no s'épancherait pas avec vous si je vous estimais moins. A Dieu ne plaise que je veuille offenser celui de mes contemporaias dont j'honore le plus les talents, et dont les écrits parlent le mieux à mon cœur, mais il s'agit de la cause de la Providence dont j'attends tout. Après avoir si longtemps puisé dans vos leçons des consolations et du courage, il m'est dur que vous m'ôtiez maintenant tout cela pour ne m'offrir qu'une espérance incertaine et vague, plutôt comme un palliatif actuel que comme un dédommagennnt à venir....
« Toutes les subtilités de la métaphysique ne me feront pas douter un moment de l'immortalité de l'âme, et d'une Providence bienfaisante. Je la sens, je la crois, je la veux, je l'espère, je la défendrai jusqu'à mon dernier soupir*. »
On peut se demander pourquoi Jean-Jacques prenait si vivement en mains la cause de la Providence, et comment l'homme qui passait sa vie à se plaindre de son sort, à tout blâmer, à tout critiquer, s'avisait (oui à coup que tout était bien? C'est que la Providence n'était là que pour la forme, c'est que Rousseau trouvait une occasion inespérée de frapper indirectement Voltaire, et, sous les formes les plus courtoises, de lui faire une blessure douloureuse.
Le public en effet ne devait-il pas êlre frappé de ce
contraste si bien établi par Jean-Jacques : « Vous êtes
riche, heureux, vous jouissez de tous les biens de ce J ' J
^ monde, et vous blasphémez la Providence. Moi, au
contraire, pauvre, malheureux, frappé de tous côtés,