I. A Duclos, 13 janvier 17G
Mais si les prétendues indiscrétions de Mme d'Épinay ont servi à écrire le Sentiment des citoyens, elle n'est pas l'auteur de cet injurieux écrit. Qui donc l'a composé?
Les soupçons de Jean-Jacques se portent immédiatement sur le pasteur Vernes. On se rappelle qu'à leur ancienne intimité a succédé, de la part du philosophe tout au moins, une violente antipathie, pour ne pas dire plus. Il sait par ses amis que le pasteur ne ménage pas l'auteur des Lettres de la montagne^
(. Kn jetant les yeux sur la brochure, dit-il, je reconnus à l'instant mon homme aux choses imprimées qu'il débitait seul de vive voix; de plus, je vis un furieux que la rage faisait exlravaguer; et quoique j'aie à Genève des ennemis non moins ardents, je n'en ai point de si maladroits-. »
L'évidence une fois faite dans son esprit et sans plus ample informé, Jean-Jacques attribue officiellement à Vernes l'ouvrage en question. Mais, estimant qu'une pareille œuvre déshonore son auteur, il ne veut pour toute vengeance que la répandre dans le public ; il se borne donc à la faire imprimer par Duchesne avec une épître au libraire dans laquelle il désigne comme l'auteur « M. Vernes, ministre du saint Évangile et pasteur à Celigny ».
« Si toutefois je me trompe, disait Rousseau dans sa lettre au libraire, il ne faut qu'attendre pour s'en éclaircir;
1. C'est du moins Rousseau qui le dit. '2. Déclaration relative à M. Vernes.
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car, si M. Veines en est l'auteur, il ne manquera pas de le reconnaître hautement selon le devoir d'un homme d'honneur et d'un bon chrétien; s'il ne l'est pas, il la désavouera (la pièce) de même, et le public saura l)ientnt à quoi s'en tenir. >
Les premiers exemplaires sortis de la presse de Duchesne furent envoyés à Genève. Il en arriva même à quelques particuliers par la poste et sous enveloppe, avec ces seuls mots écrits par une main de femme : Lisez, bonnes gensK
A peine l'accusation fut-elle connue, que le pasteur protesta avec la plus grande énergie et se plaignit avec la franchise et la fierté de l'innocence d'être indignement calomnié. Rousseau, dans sa préface, demandait nettement un aveu ou un désaveu; Ternes s'empressa de lui écrire que, non seulement il n'avait aucune part à cette infâme brochure, mais qu'il témoignait partout l'horreur qu'elle ne pouvait que faire à tout honnête homme.
(( Quoique vous m'ayez dit des injures dans vos Lettres écrites de la montagne, ajoutait-il, parce que je vous ai dit sans aigreur et sans fiel que je ne pense pas comme vous sur le christianisme, je me garderai bien de m'avilir réellement par une vengeance aussi basse que celle dont des gens qui ne me connaissent pas sans doute ont pu me croire capable'. '>
1. Mme (Je Verdelin, une des dévotes les plus anlentes de Rousseau, était l'auteur de ces envois.