Woottoii, 10 mai 17G
Vol.iAlUE 1;T .I.-J. IUHSSEAU il!i
leurs [)iojols. Le premier dimanche de septembre, iM. de Monlmolliii i)iècho contre Rousseau. Dans la journée, le peuple surexcité en arrive aux voies de lait, on jette des pierres dans les fenêtres de l'habitation qu'occupe le citoycMi. Les jours suivants, les outrages et les insultes continuent, mais, dans la nuit du G au 7 sc})tcmbre, il est attaqué chez lui sans ménagement.
('."est hii-uiènie qui raconte ces violences, et le rapport du châtelain Martinet' semble corroborer son récit :
<( La nuit du 6 au 7 dudit septembre, il se commit de nouvelles violeuces contre la maison de M. Rousseau, nuit où il sendjlait être le plus en sûreté, puisqu'il y avait les gardes de foire des villages qui veillaient dans le village; on assaillit à coups de pierres les fenêtres de M. Rousseau; une de ces pierres, de la pesanteur d'environ trois à quatre livres, était proche de la fenêtre de M. Rousseau, et la galerie attenante à la maison en était remplie d'une manière à faire frémir, ainsi que je l'ai déclaré en tête des enquêtes que je lis le lendemain et qui ont déjà été vues en Conseil; éveillé comme je le fus par les cris que j'entendis à la rue, je courus sur-le-champ chez M. Rousseau, que je trouvai, de même que sa gouvernante, clans un état de frayeur inexprimable, et c'est aussi ce qui m'engagea, pour les mettre en sûreté, à mettre des gardes devant sa maison pendant le reste de la nuit'^ ».
Les uns ont cru à la réalité de cette attaque nocturne,
1. Martinet était conseiller d'État, capitaine et châtelain du V;il de Travers.
2. Frilz Bertlioud, ./.-,/. Ilousscau dans le Val de Travers.
d'autres ont pensé qu'elle n'avait existé que dans l'imagination inquiète du philosophe.
Pour nous, sauf des exagérations de détail, le fait en lui-même n'est pas douteux, et il n'a en somme rien de bien étonnant de la part de populations campagnardes, animées par la passion religieuse et qui se complaisaient à des farces grossières.
En apprenant cet incident de la vie troublée du philosophe, Voltaire écrivit à Florian :
(( Je ne sais si vous savez que Jean-Jacques Rousseau a été lapidé comme saint Etienne, par des prêtres et des petits garçons de Motiers-Travers. Il me semble qu'on en parlait déjà quand vous étiez dans l'enceinte de nos montagnes; mais le bruit de ce martyre n'était pas encore confirmé. Heureusement les pierres n'ont pas porté sur lui. Il s'est enfui comme les apôtres et a secoué la poussière de ses pieds. »
Un témoin oculaire a donné de la lapidation de Motiers une explication qui peut avoir quelque part de vérité :
« Ah ! nous étions de vilains polissons dans le village pour tourmenter ainsi ce bon M. Rousseau! On le disait un peu timbré, il se croyait toujours poursuivi par ses ennemis, et, pour lui faire peur, les filles et les garçons se cachaient derrière les sapins et lui criaient : « Prenez garde, " monsieur Rousseau, demain ils viendront vous prendre. » Et c'était d'autant plus mal à nous, que ce bon M. Rousseau se dépouillail de tout pour les pauvres; il partageait son diner avec les plus misérables, et bien souvent, ayant faim à la
maison, c'est lui ([iii nous a nourris. Oiiant à l'affaire dos jnerres. c'est Tiiéirse qui nous les a fait porter sur la ^Mlerie, dans nos taliliers; c'est nous (|ui en avons jeté deux ou trois petites contre les vitres, et nous avons Ition ri quand nous avons vu le lendemain monsieur le Châtelain qui mesurait les gros cailloux posés sur la galerie, croyant qu'ils avaient brisé les fenêtres, comme si des pierres grosses comme le poing pouvaient passer par des trous de noix. VA puis M. Rousseau avait l'air si épouvanté qu'on s'étouffait de rire.... Mais qu.ind il est parti, (juelquos jours après, et que nous n'avons plus rien reçu à manger, on a ou pour longlenqjs à se n'pentir de nos sottises*. »
Aux yeux des contemporains, Thérèse a passé pour la principale instigalrice des ennuis suscités au philosophe. Cette malheureuse femme était depuis longtemps fort mal vue dans le pays à cause « de ses violences et de sa mauvaise langue'; » l'isolement et la solitude dans lesquels elle vivait l'ennuyaient profondément ; sa situation était devenue encore plus difficile après les révélations du Sentiment des citoyens, et il ne serait pas étonnant ([u'elle eût contribué à organiser une persécution qui devait les chasser [d'un endroit où la vie lui était insupportable. Dans tous les cas, bien loin de chercher à atténuer l'importance d'un fâcheux incident, elle contribua à l'exagérer; elle avait pris sur l'esprit du philosophe une influence considérable et elle s'en servit pour lui persuader
i. Ce récit était fait par Madeloii Mesner, originaire de Moticrs. Elle vivait encore en 1S40.
2. Le romtc d'Es.;herny, Mélanr/es rie liltf'rnture. toino III.
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que sa vie était menacée et qu'il fallait fuir à tout prix.
Rousseau abandonna Moliers et ses habitants inhospitaliers dès le 8 septembre, le lendemain même de l'attaque nocturne contre son domicile. C'est dans l'île de Saint-Pierre, située sur le lac de Bienne, qu'il se réfugia; il y reçut un accueil empressé, ce qui le déter" mina à s'y établir.
Son séjour ne devait pas s'y prolonger. Apprenant que le gouvernement de Berne songeait à prendre des mesures contre lui, il demanda à être considéré comme un prisonnier perpétuel et il donna sa parole de ne plus toucher une plume. Tout fut inutile, et on lui enjoignit de quitter l'ile dans les vingt-quatre heures. il partit pour Strasbourg, où nous le retrouverons bientôt.
L'allégresse fut grande dans tout le clergé calviniste, quand on apprit le départ deVImpie\Le 1 2 janvier 176G, M. Sarazin écrivait à M. de Montmollin :
(( 11 peut être que dans vos sermons vous ayez attaqué rincrédulité et blâmé les incrédules; cela rtait indispensable et tressage. Le peuple, déjà indisposé contre Rousseau, a pu, à cette occasion, augmenter son iiidisj)Osition et se porter aux insultes dont on s'est plaint. Il a eu tort en cela ; mais en êtes-vous la cause et est-on responsable des suites fâcheuses parce qu'on défend la vérité? d'ailleurs on dit que c'est moins contre Rousseau que contre sa gouvernante que
1. Depuis les prédications do M. de Montmollin, Rousseau était désigné dans le pays sous le nom de Vltnpie et Thérèse de YInfAme.
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le peupl(' ét.-iit iiuiispost'' ; elle no s'osl jamais l'ail aiinor de personne, loin de là! Grâces à Dion, pour vons et poninous, M. Rousseau est loin d'ici. »
En apprenant les faits scandaleux qui venaient de se passer à Métiers, Frédéric fit publier le rescrit suivant :
« 11 est étonnant que dans un siècle aussi éclairé que le nntre. le fanatisme ose encore lever l'étendard jusque dans des pays soumis à notre domination. Nous ne doutons pas à la vérité que la classe, éclairée par de meilleurs principes, ne désapprouve le zèle inconsidéré et amer de l'ecclésiastique qui vient de souffler le feu de la discorde à Motiers el ne reprenne sévèi-enient en lui une conduite aussi contraire à l'esprit de charité et de paix dont il devrait donner l'exemple à ses paroissiens*....
En réponse au rescrit royal, la vénérable classe de Xeufchàtel s'empressa de décerner à M. de MontmoUin un certificat où elle glorifiait le zèle et l'exactitude qu'il déployait dans l'accomplissement de ses devoirs, et où elle lui marquai! son entière satisfaction".
Non contents de ce démenti officiel infligé au roi, les pasleurs eurent l'audace de lui écrire pour se plaindre de l'ingérence du Conseil d'Élat de Neufchâtel dans des questions purement religieuses.
Mylord Maréchal, au courant de cette correspondance, en prévenait Rousseau :