I. Mars 17GG. Sirockeiscn-Moiilloii
CHAIMTIIE WIII
Sommaire : llclatioiis de Vullniri' avoc les représentaiils. — Vullairo et d'Iveniois. — Tentative de réconciliation avec Rousseau, — Voltaire et Du Peyrou. — Rousseau et les Corses. — Le Sermon des cinquante. — Le Théâtre à Genève. — Voltaire et les troubles de (ienève.
Qup s'était-il passé à Genève depuis que Rousseau avait déclaré qu'il n'y rentrerait jamais et qu'il se désintéressait des querelles intestines soulevées à son instigation? La bourgeoisie avait-elle abandonné la lutte et renoncé à ses revendications? Le calme étnit-il rentiv dans la turbulente cité? En aucune façon.
La détermination du philosophe produisit peu d'effet. Les bourgeois, convaincus par les Lettres de la montagne qu'ils vivaient sous un règne tyrannique, que l'aristocratie les opprimait, que les lois étaient violées, se préoccupèrent peu de savoir si Rousseau restait ou non à leur tète et ils n'en persistèrent pas moins à demander jus-
tice. L'année 1765 se passa en conciliabules et en préparatifs pour une lutte qui menaçait d'être sérieuse et longue.
En abandonnant ses partisans, Jean-Jacques ne se doutait guère qu'il cédait la place à son éternel ennemi et que les bourgeois livrés à eux-mêmes allaient retrouver à Ferney le guide et l'appui dont ils ne savaient se passer.
La bourgeoisie, cependant, avait toujours cordialement détesté Voltaire, mais depuis 1763 un rapprochement s'était opéré à la suite d'un incident assez singulier et qu'il est bon de raconter.
Un certain Robert Covelle' fut cité devant le Consisloire^ le 23 février 1765, à la requête de Catherine Ferboz, qui se plaignait, tardivement il est vrai, d'avoir été mise à mal.
(I A comparu lîobert Covelle, citoyen appelé sur ce qu'il a été accusé par Catherine Ferboz, native^, d'être père de l'enfant dont elle a accouché à Yigy, savoir en décembre dernier et baptisé à Gy par le pasteur de la Porte. Sur quoi interrogé, il avoue d'avoir eu la compagnie charnelle de ladite Ferboz, mais qu'il était indécis s'il était père de l'enfant. Dont opiné l'avis a été de censurer grièvement ledit Covelle, qu'il demandera pardon à Dieu genoux en terre,
1. Bourgeois de Genève. Voltaire le dépeint ainsi dans la Guerre de Genève :
Vous connaissez le beau Robert Covelle, Son Vat'^h nez, son ardente prunelle, Son Iront alticr, sosjari'ets bien dispos. Et loiil l'os]irit (jui brille en ses propos. Jamais Robert ne trouva de cruelle.
2. C'est-à-dire née à Genève d'habitants ne jouissant pas du droit de bourgeoisie, ■"
VOLTAIIÏ K F.T J.-,l. ROUSSEAU 427
ol (le lui défeiulre la sainte Cène absohimeal. Ce qui lui ayant été prononcé, il a dit qu'il demandait huit jours pour rêflécliir s'il se mettrait à genoux. Le terme demandé lui est accordé, et comme il n'a pas fait de cour de justice au sujet de la paillardise avec ladite Ferboz, l'avis a été de le renvoyer à ce sujet au Magnifique Conseil'. »
A la suite de cette condamnation, Covelle se rendit à Fei'noy pour consulter le patriarche; il en reçut non seulement des avis mais un petit écrit rédigé sous forme de mémoire.
Le Magnifique Conseil condamna le délinquant à la prison ; avant de subir sa peine il fut ramené devant le Consistoire pour demander pardon, genoux en terre. Il se refusa énergiquement à remplir cette formalité et en même temps il présenta le mémoire où se trouvaient exposées les raisons de son refus. «^
Peu de temps après, un écrit anonyme intitulé la Génuflexion, venait appuyer sa résistance, en malmenant assez vertement la vénérable compagnie.
Cet usage de la génuflexion était fort ancien, jamais personne n'avait songé à réclamer; du jour où Covelle eut protesté, il trouva aussitôt beaucoup de partisans qui ne demandaient qu'à modérer le zèle souvent excessif du clergé et désiraient s'affranchir d'un joug par trop pesant; mais personne ne lui vint plus en aide que le patriarche, qui ne se possédait pas d'aise du bon tour qu'il jouait à son vieil adversaire, le Consistoire.
1. Recueils d'extraits des registres du Consistoire de Genève.
Les l)rochures se succédaient sans interi'uplion pour soutenir Covelle et sa cause. Du reste l'heureux amani de Mlle Ferboz résistait comme un roc, et comme on l'accueillait toujours à Ferney avec enthousiasme, il se croyait un personnage. Yoltaire s'en amusait beaucoup, il ne l'appelait que « le fornicateur ». si bien que les domestiques du château avaient cru que Covelle remplissait une charge de la République et qu'ils l'annonçaient toujours sous le nom de « M. le Fornicateur », à la grande joie des assistants et du maître de céans. Au plus fort de cette lutte contre la tyrannie du clergé, Voltaire trouva opportun de donner une fête pour honorer celui qui le premier avait osé lever l'étendard de la révolte : Covelle en fut le héros, on le i-eçut avec les honneurs réservés aux personnages les plus considérables, on ouvrit les portes du château à deux battants, on sonna le tocsin, on tira un feu d'artifice, etc.*
L'affaire de la génuflexion traîna en longueur et ne fut terminée qu'en 1769, par la suppression de cette cérémonie, mais les plaisanteries du patriarche eurent un autre résultat assez inattendu. En devenant un des familiers de Ferney, Covelle trouva que le châtelain avait du bon, et que c'était folie de la part des bourgeois d'attaquer un homme qui pouvait leur rendre do si grands services et par ses conseils et par sa plume. Voltaire, de son côté, avait maintes fois assuré M. le