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VOLTAIUE ET .l.-.l. ROUSSEAU 431
donné par leurs camarades De Luc, Vieusscux, etc. A la fin ils ne résistèrent pas à l'atlraction, et d'Ivernois écrivit à Rousseau une lellre assez embarrassée pour lui expliquer que, malgré les services rendus par Voltaire à la bonne cause, il ne voulait pas se rendre chez lui :
(« Voltaire ayanl ou croyant avoir des sujets de plainte contre les jongleurs à l'occasion de la campagne qu'il tenait d'eux et qu'il leur a cédé pour se retirer à Ferney, et étant peut-être aussi animé du désir de jouer parmi nous un rôle aussi honorable que celui qu'il a joué dans l'affaire des Galas, nous a fait rechercher, et, tout bien considéré, trois ou quatre de nos amis ont cru devoir répondre à ses avances. Il leur a dit avoir écrit contre nous en France dans un temps où il ne connaissait pas nos droits. Il paraît les connaître actuellement et les avoir pris à cœur.
« Nous sommes certains qu'il écrit en notre faveur et que, loin de nous faire du mal, il nous fait du bien. C'est lui qui a introduit quelques-uns de nous auprès du nouveau résident, et nous pouvons apprendre bien des choses intéressantes par son canal : nos antagonistes le sentent vivement et ne négligent rien pour lui faire abandonner ce qu'ils appellent le travers qu'il a pris contre eux. Ils y vont chaque jour et il arrive à ceux des nôtres quelquefois de s'y rencontrer avec eux. « Je serai votre hôte, dit alors « Voltaire, je mettrai la nappe pour vous, et je serai bien (( cliarmé si ma maison peut être le point central de la réu- « nion. » II m'a fait demander deux fois, mais je ne veux point y aller, je préfère rester chez moi; il a témoigné à plusieurs reprises grande envie de se rapatrier avec vous* ».
1. D'Iveniois à Uou?£Cuu, "2." décembre 17()j. Bibliothèque de Nciifcliâlel. Mss.
iô'l VOLTAIRE LT J.-J. ROUSSEAU
Ilousseau sut lire entre les lignes; il comprit que d'iveiiiois brûlait do se rendre à Ferney et il lui en octroya généreusement la peimission.
« Je reçois, mon bon ami, votre lettre du ^5. Je suis très fàcbé que vous n'ayez pas été voir M. de Voltaire. Avez-vous pu penser que cette démarclie me ferait de la peine? Que vous connaissez mal mon cœur! Eb! plût à Dieu qu'une heureuse réconciliation entre vous, opérée par les soins de cet homme illustre, me faisant oublier tons ses toris, nie livrât sans mélange à mon admiration pour lui ! Dans les temps où il m'a le plus cruellement traité, j'ai toujours eu beaucoup moins d'aversion pour lui que d'amour pour mon pays. Quel que soit l'homme qui vous rendra la paix et la liberté, il me sera toujours cber et respectable. Si c'est Voltaire, il pourra du reste me faire tout le mal qu'il voudra ; mes vœux constants, jusqu'à mon dernier soupir, seront pdur son bonbeur et pour sa gloire.
(I Laissez menacer les jongleurs : tel fierl qui ne lue iia^--. Votre sort est presque entre les mains de M. de Voltaire ; s'il est pour vous, les jongleurs vous ferons peu de mal. Je vous conseille et vous exhorte, après que vous l'aurez suffisamment sondé, de lui donner votre confiance. 11 n'est pas cioyable que, pouvant être l'admiration de l'univers, il veuille en devenir l'horreur; il sent trop bien l'avantage de sa position pour ne pas la mettre à profit pour sa gloire. Je ne puis penser (pi'il veuille, en vous trahissant, se couvrir d'infamie. En un mot, il est voire unique ressource : ne vous l'ôfez pas. S'il vous trahit, vous êtes perdu, je l'avoue, mais vous l'êtes également s'il ne se mêle pas de vous. Livrez-vous donc à lui rondement et franchement; gagnez son cœur par cette confiance; prêtez-vous à tout accommodement l'aisonnable. Assurez les lois et la liberté; mais sacrifiez l'amour-
VdlTAlliE i;i ,l.-.l. ISOI SSE.vr -iôj
vous l'èlos t'yalL'Uk'iil s'il ne se iiièlo pas (.levons. Livrez-vous donc à lui rondenienf et IVancliemeiU ; gagnez son cœur par celte coullaiice: prêtez-vous à tout accommodement raisonnable. Assurez les lois et la liberté; mais sacrifiez l'amourpropre à la paix. Surtout aucune mention de moi, pour ne pas aigrir ceux ((ui me haïssent;et si M. de Voltaire vous sert comme il le dit, s'il entend sa gloire, comblez-le d'honneurs, et consacrez à Apollon pacificateur, Plia-bo pacalovi, la médaille que vous m'aviez destinée'. )>
Celte lettre ne nous paraît pas exempte d'une amère ironie. Rousseau savait très bien (ju'il prêtait à Voltaire une inlluence bien supérieure à celle que le patriarche possédait réellement: ces éloges dont il accablait son ennemi lui auraient déchiré le cœur en toute autre circonstance; il ne les distribuait si libéralement que pour se mieux mo(|uer de ces bourgeois « imbéciles » qui croyaient ne pouvoir se passer du « glorieux » châtelain de Ferney.
D'ivernois se hâta de profiter de la permission accordée, et il se rendit à Ferney. C'est par lui-même que nous connaissons le récit de son entrevue, et il est trop curieux, trop instruclilV pour que nous ne le donnions pas en entier :
» J'ai vaincu ma répugnance, eciit-il à Jean-Jacques, j'ai été enlin chez Voltaire, je lui ai fait part de la partie de votre lettre (ju'il convenait qu'il sût pour bien apprendre à vous
t. Uousseau à divernois. l'aiiï, 50 dcctiiibre 1705.
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connaître, et pour le fortifier dans les intentions où il paiail être de vouloir nous être favorable. Quand je lui eus fait ra])port du premier paragraphe et de ce qui termine le second, il porta ses mains sur sa tôle, et dit d'un ton qui parut sortir d'un homme à sentiments: « Vous ni accablez, Monsieur, n — « Ehpourquoi, répondis-je? » — (( Il faut, répliqua-t-il, /'a/re (' revenir ici M. Rousseau; faites-lui savoir qu'il court quelques chiffons de papier où il est question de lui : s'ils lui " tombent sous la main, qu'il n'y fasse pas allention, ils « étaient écrits avant que je connusse ses sentiments. » — Je répondis : c Si chacun connaissait comme moi la pureté des « intentions de mon ami, et la droiture de son cœur, il aurait « certainement moins d'ennemis et surtout dans sa patrie. (Je me servis de votre expression, mais tel fiert qui ne lue pas). (( Je suis attaché à M. Rousseau de la manière la plus forte, et « je n'ai pu ni ne puis voir qu'avec peine les personnes qui (( ont cherché et qui cherchent peut-être encore à lui nuire. (( Souffrez, Monsieur, que je vous fasse quelques questions : « N'avez-vous point coopéré aux injustices du gouvernement " envers lui? N'avez-vous point écrit à quelqu'un à Paris ou « ailleurs que, malgré la protection du roi de Piusse, vous (( trouveriez le moyen de le faire sortir du comté de Neul- (( chàtel ? n'avez-vous pas correspondu à son sujet avec M. Bcr- « trand de Berne, et enfin, Monsieur, n'avez-vous pas cher- « ché à lui nuire par d'autres moyens? »
« A chaque question je voyais un homme saisi d'un tel élonnement qui ne caractérisait rien moins ((u'un hypocrite. Voici ses répojises :
« Chacun parle des torts d'autrui. Monsieur, et personne « n'avoue les siens. Vous savez le conte de la Poutre et du « Fétu, il ne i'aut juger que par les faits, ils sont clairs. Je (( conserve la lettre que M. Rousseau m'écrivit en 1759, dans « laquelle il me dit qu'il ne m'aime point, que je corromjib <( sa patrie en doimant des spectacles dans mon château
VOLTAIIIE LT .!.,). HdlSSI.Al Ijo
(( ((|ui n'est point diins sa paliic). « KsI-ce là le prix de
« l'asile (|iiG Genève vons a donné? » nie disait-il. Cette
n lettre outrageante et inattendue de la part d'un homme
» (jui faisait des opéras, des comédies et des romans, était
Il d'autant plus déplacée qu'assurément je n'ai pas besoin
I' d'asile. Et quand j'ai bien voulu prendre une maison au-
I près de Genève pour ma santé, je l'ai payée assez cher, « puisque j'en ai donné près de quatre-vingt mille IVancs à (I condition (ju'on m'en rendrait trente-huit mille quand je '• voudrais la ([uitter. M. Housseau a cru apparemment, ou
on lui a l'ait accroire, (pi'ayant été ainsi offensé par lui, (' j'avais dû me venger. 11 y a eu de l'absurdité à dire que 'I j'avais contribué à faire brûler son Vicaire savoyard et « son Contrat social. Le Vicaire savoyard m'a toujours paru (( un excellent ouvrage et susceptible du sens le plus favo- (( rable- .l'ai condannié hautement, je condannie et con-
II damnerai toujours ceux (jui ont cru tlétrir cet ouvrage en ' le faisant brider. Il ny a qu'un scélérat qui puisse dire « que j'ai eu la moindre pari à la condanmalion de M. Rous- II seau. J'aimerais autant qu'on dise que jai fait rouer Calas (I que de dire que j'ai persécuté un homme de lettres. Il M. Rousseau croyant ou feignant de croire que je lui (I voulais du mal n"a cessé de m'outroger. 11 s'est fait mon (' délateur dans les Lettres de la montagne en m'accusant (( d'avoir fait le Sermon des cinquante, ouvrage publique- (( ment connu |)our être de La Meltric. Il est faux et ca- <( lonmieux (jue j'aie jamais écrit à Paris ou ailleurs contre
M. Rousseau. 11 est également faux que je me suis cnlre- (I tenu de lui avec M. Bertrand de Rerne; ma correspon- « dance avec lui n'a roulé que sur l'histoire naturelle et (' pour lui procurer la vente de son cabinet; j'offre de vous (I mettre sous les yeux toutes les lettres dudit monsieur. " dans aucune desquelles je défie (|u'on trouve le nom de « M. Rousseau et je le délie, lui, d'articuler un seul fait où
« il ait à se phiiiidre de moi. .le ne me suis vengé (ju'en K plaisanfaiil. M. Marc Chappuis est témoin que j'ai offert « une maison à M. Rousseau. Écrivez-lui, Monsieur, que je « la lui offre toujours, et que s'il veut, je me fais fort, « auprès des médiateurs, de le faire rentrer dans tous ses i( droits à Genève. J'offre de vous donner cette déclaration (( signée de ma main, que vous pourrez rendre publique, « si vous le trouvez à propos. Je ne rougis, ni de ce que (( j'écris, ni de ce que je pense, ni do ce que je fais, y,
« Je le remerciai, et lui dis ([ue je vous ferais part de cet entrelien. De Luc l'ainé était présent...
« J'oubliais de vous dire que Vollaire m'ajouta : " Je « veux ffure imprimer le Vicaire savoyard dans un recueil « d'autres pièces que je me propose de donner au puu blic'.... )
Ce récit csl rigourL-iiseiiicnt exact. iJ'lvcniois est l'ami de Rousseau, il n'aiinc pas Yollaire. pourquoi altérerait-il la vérité? Du reste, il y a dans les paroles du patriarche une sincérité (ju'ou ne peut méconnaître, cl il ne dit que la vérité quand il fait l'historique de ses relations avec le citoyen de Genève.
La lettre du représentant conliont un post-scriptum qui montre encore mieux la bonne loi de Voltaire et le désir (ju'il a de se disculper.
" Les questions que je fis à Voltaire paraissent l'occuper, mande d'ivernois à Rousseau; voici l'extrait d'une lettre qu'il écrivit avant-hier au secrétaire d'Etat Lullin, il en envoya copie à un monsieur avec ordre de me la communiquer. )>
I. Inédite, l" lévrier 1706. .M^s. de Neufcliàlel. Des IVugiiieiits de ceUe ictlre ont été cités- par M. Desiioirelerrcs.
VOI.T.UMr, F.T .l.-.l. l'.OISSKAI 4".7
Eli eflt'l, It' nalri;irclic loiuiil Iclleniciil ;i [iroiivcr -^oii imioC(Mico, (iirilvpiiail (riH-iiioofficiolIcmenl à M. l.iilliii on solli('itant son iiilrrvciilioii :
Il Parmi les sollisos donl vc nionclc est rciii|tli. c'csl une sottise fort indifférante au public, ({u'on ait dit ([ue j'avais engagé le Conseil de Genève à condamner les livn-s du sieur .loan-JacqiK^s Rousseau et à décréter sa personne, mais vous savez (|ue c'est par cette calomnie qu'ont commencé vos divisions.... 11 est donc absolnmenl nécessaire que je détruise cette calomnie, .le déclare au (Conseil et à tout (ienéve, que s'il y a un seul magistrat, un seul homme dans votre ville, à qui j'aie parlé, ou fait parler contre l»' sieur llousseau, avant ou après sa sentence, je con.seiis à être aussi infâme que les secrets auteurs de cette calonmie doivent l'être.... Je ne dois pas souffrir qu'on m'accuse d'une persécution, je hais et je méprise trop les persécuteurs pour m'ahaisser à l'être, je ne suis point ami de M. Housseau. je dis hautement ce que je i)ense sur le bien ou le mal de ses ouvrages, mais sij'avais fait le plus jjelit tort à sa personne, si j'avais servi à opprimer un homme de lettres, je me croirais trop coupable' .>.
Qui pouvait mieux, que M. Lullin savoir si oui ou non Voltaire avait trempé dans des rnacliinations contre Housseau? Si la réponse du secrétaire d'Ktal était négative, Jean-Jacques devait être convaincu et lien ne s'opposerait plus à la réconciliati(m des deux pliilosophes.
La demande du patriarche aurait \m pr,raitrc assez
\. r>0 janvier ITOG.
ir.S VOLT AIR F. r. T .I.-.l. ROUSSFVr
singulière à M. Lullin. car elle se rappoilait à des faits qui remontaient à plus de trois ans, si à la lettre ofllcielle n'avait été jointe une lettre intime :
(( Monsieur,
(i Je suis obligé de vous informer de la calomnie que le sieur Rousseau a répandue dans Paris. Il a peisuadé aux personnes les plus considérables du royaume que j'avais engagé le Conseil à le condamner et que la l'ésolulion en avait été prise cbez moi, et que c'est la première cause des divisions de Genève. Cette imposture est aussi injurieuse pour le Conseil que pour moi-même. Il serait absurde qu'il eût consulté un étranger. Je n'ai certainement ni parlé ni fait parler sur cette aventure à aucun des membres de ce corps respectable. Celte imputation d'ailleurs est bien contraire à mon caractère.
(( Je vous supplie, Monsieur, de lire ma lettre au C-onseil; cette réponse suffira pour confondie une si infâme calomnie; elle dure depuis trop longtemps. 11 y a des impostures qu'on doit mépriser, il y en a d'autres qu'il faut détruire : j'attenrls de vous cette justice. J'ai l'Iionneur d'être, etc.' »
l'ar une fâcheuse coïncidence, au moment inènie où d'Ivernois cherchait à léconcilier les deux jihilosophes, Rousseau venait de passer quelques jours à Paris, et il en avait profilé pour se poser plus que jamais en viclime des intrigues de Ferney. Le prétexte donné par Voltaire paraissiait donc fort plausible, et Lullin pouvait croire qu'il avait surtout à cœur de se jus-