Rousseau dit que c'est à Roye
5. M. de Luze, ami de Jean-Jacques, les accompagnait. Rousseau, d'après son récit, couchait dans une même chambre avec Hume. Que devint-il quand M. de Luze prétendit avoir toujours couché en tiers dans la même chambre que ses compagnons de route et n'avoir pas entendu le premier mot des exclamations de Hume? Ce défaut do mémoire de Rousseau ou de M. de Luze motiva de la part du philosophe une longue correspondance.
dant la nuit, comme Jean-Jacques ne dormait pas, il entendit David Hume s'écrier plusieurs fois à pleine voix : « Je tiens Jean-Jacques Rousseau'. « « Ce que je ne pus alors interpréter que favorablement, raconte Rousseau, cependant il y avait dans le ton je ne sais quoi d'effrayant et de sinistre que je n'oublierai jamais. »
La seconde preuve de la trahison n'est pas moins irréfutable. Un soir, à Londres, le philosophe écrit à Mme de Chenonccaux ; Hume offre son cachet pour fermer la lettre : il est accepté; la lettre close, on la remet au domestique. Hume sort un instant après le domestique et Jean-Jacques se doute aussitôt que sa lettre a été décachetée et lue.
(( Au souper qui suivit celte scène, raconte Rousseau, Hume fixait alternativement sur Mlle Levasseur et sur moi des regards qui m'effrayèrent, et qu'un honnête homme n'est guère assez malheureux pour avoir reçus de la nature. Ouand elle fut montée pour s'aller coucher dans le chenil qu'on lui avait destiné, nous restâmes quelque temps sans rien dire : il nie fixa de nouveau du môme air; je voulus essayer de le fixer à mon tour, il me fut impossible de soutenir son' affreux regard. Je sentis mon âme se troubler, j'étais dans une émotion horrible. Enfin le remords de mal juger d'un si grand homme sui" des apparences prévalut; je me précipitai dans ses bras tout en larmes, en m'écriant : (( Non, David Hume n'est pas un traître, cela n'est pas possible; et, s'il n'était pas le meilleur des hommes, il faudrait
1. « Ce n'est pourtant [las mon liabitude, disait Hume, de rêver en français. »
qu'il on fût le plus noir. » A cela mon homme, au lieu de s'altendiii- avec moi ou de se mellie en colère, au lieu de nie demander des exiilicilions, resie ti-anquille, répond à mes transports par quehjues caresses froides, en me frappant de petits coups sur le dos, et en s'écriant plusieurs fois: a Mon cher monsieur! Quoi donc, mon cher monsieur'? » J'avoue que cette manière de recevoir mon épanchement me frappa plus que tout le reste-. )•
Devant un tel ensemble de faits, est-il possible de mettre uu instant en doute la trahison du philosophe anglais?
Ainsi donc, voilà les preuves de l'infamie de Hume! Et il s'est trouvé des auteurs pour les prendre au sérieux, les discuter, en vouloir prouver le bien-fondé, démontrer que Rousseau avait raison !
Pour nous, nous trouvons cet acte d'accusation tellement puéril, tellement absurde, tellement fou, que nous ne croyons même pas devoir le discuter. Un ne lutte pas contre des moulins à vent.
Après dix-huit pages de griefs dont nous venons de résumer les plus marquants, après avoir, parait-il, convaincu Hume de mauvaise foi et de duplicité, après avoir joint à ses outrages la raillerie et l'insulte, Rousseau termine ainsi :
1. GeUe scène a été décrile par Ihime d'une façon bien dilTérente (voir page 472). Le récit du philosophe anglais csl le seul digne de foi ; il la écrit au moment même où la scène a eu lieu et à une époque où il ne pouvait se douter que Piousseau, peu de tcmjjs après, altérerait complètement les faits; il n'avait donc aucune raison de ne pas dire la vérité.
2. A Mme de Boufders, 9 avril. Rousseau a également raconté cette scène dans sa loUro à Hume, mais nous trouvons son récit à Mme de Boufders plus saisissant, c'est ce qui nous l'a fait choisir.
« En achevant cette lettre, je suis surpris de la force que j'ai eue de l'écrire. Si l'on mourait de douleur, j'en serais mort à chaque ligne. Tout est également incompréhensible dans ce qui se passe. Une conduite pareille à la vôtre n'est pas dans la nature; elle est contradictoire, et cependant elle m'est démontrée. Abime des deux côtés! Je péris dans l'un ou dans l'autre. Je suis le plus malheureux des humains si vous êtes coupable; j'en suis le plus vil si vous êtes innocent. Vous me faites désirer d'être cet objet méprisable. Oui, l'état où je me verrais, prosterné, foulé sous vos pieds, criant miséricorde et faisant tout pour l'obtenir, publiant à haute voix mon indignité et rendant à vos vertus le plus éclatant hommage, serait pour mon cœur un état d'épanouissement et de joie, après l'état d'étouffement et de mort où vous l'avez mis.
11 ne me reste qu'un mot à vous dire. Si vous êtes coupable, ne m'écrivez plus; cela serait inutile, et sûrement vous ne me tromperez pas. Si vous êtes innocent, daignez vous justifier. Je connais mon devoir, je l'aime et l'aimerai toujours, quelque rude qu'il puisse être. 11 n'y a point d'abjection, dont un cœur qui n'est pas né pour elle ne puisse revenir. Encore un coup, si vous êtes innocent, daignez vous justifier, si vous ne l'êtes pas, adieu pour jamais^ »
Nous avons déjà vu Rousseau exprimer au pasteur Vernes les mêmes sentiments. Verncs a eu la naïveté de croire à la bonne foi de ces protestations el nous savons comment il en a été payé.
Révolté d'une ingratitude aussi noire, Hume dédaigna de se justifier, mais il ne put maîtriser son indignation. Ainsi donc telle était la récompense de son dévouement,