Corresp. litlér., octobre
intéressés à croire le contraire. Si Mahomet avait dit dans un chapitre du Coran que deux et deux ne font pas toujours quatre, vous trouveriez des milliers d'insensés qui vous en citeraient des exemples. Faites-y bien attention, il n'y a qu'un petit nombre d'hommes qui sachent se servir de leur raison; la foule du genre humain se laisse gouverner par les préjugés, la paresse et les passions.
(( Vous êtes étonné que dans la dispute de M. Hume avec M. Rousseau, tous les esprits ne se soient pas soulevés en faveur de la bienfaisance contre l'ingratitude? mais dans quelle dispute avez-vous donc vu la justice réunir ainsi toutes les voix pour elle? dans une question d'honnêteté, de bienséance, et de raison, comment voulez-vous que les gens d'esprit et les sots, les honnêtes gens et les fripons, les sages et les fous, s'accordent ensemble et soient tous du même avis? Si vous ajoutez à ces différences d"esprit et de caractère, celles qui naissent des préventions personnelles, du goût du paradoxe, de la singularité naturelle et factice, et de plusieurs autres causes, vous expliquerez aisément celte diversité de jugements et d'opinions qui vous étonne. Il semble en effet que tous les hommes soient intéressés à défendre la bienfaisance, mais il y en a beaucoup qui sont encore plus intéressés à justifier l'ingratitude, car il y a plus de vrais ingrats que de vrais bienfaiteurs. 11 ne faut souvent que de la vanité pour faire du bien, il faut toujours de la vertu pour être reconnaissant'. »
David fut exlrcmemenl affecté do voir qu'une partie du public paraissait ajouter quelque créance aux accusations du Citoyen et il eu! l'idée, autant pour se
1. Inédite. Cette lettre nous a été coinmuiiiquce par M. Ilorteloup ainsi (jne tous les papiers relatifs à la publicalioii de \' Er posé succinct . Nous adressons à l'éinineiit magistrat nos plus vifs remerciements.
vol, r Al lu; LT .i.-J. uoussKAi' r>ii
disciilpor aux yeux do ses conlLMiipoiains que [mmit se laver de tout soupçon aupiùs de la poslérilt'. de [luldier les pièees du [)ro('ès : « Le silence a ses danj^ers, niaiidail-il à Mme de lîoul'llers, Rousseau compose maiulenaiil un livre dans lequel il me déshonorera pai' des mensonges alroces. Il éeril ses Mcinoires. Supposez qu'ils soient publiés après sa mort, ma juslilieation perdra beaucoup de son aullicnticilé; on me dira qu'il est aisé d'inculper un morl'. »
Ces raisons n'étaient })as sans valeur, el avec un homme du caractère de Jean-Jacques on ne faisait qu'agir avec la plus stricte prudence, en réduisant à néant publiquement et sur l'heure les accusations qu'il lançait avec tant de prodigalité. Cependant Mme de I)Oufflers, et les autres amis que Hume possédait à Paris, cherchèrent à le dissuader de soumettre le procès au public : « Rousseau est sur le point de tomber dans l'obscurité, lui écrivait Adam S.nith, et il espère se donner de l'importance en provoquant un illustie adversaire. Il aura un grand parti : l'Église, les Whigs, les Jacobites, toute la vieille race anglaise seront ravis d'humilier un Ecossais et d'applaudir un homme qui a refusé une pension du roi.... Tout le monde ici vous conseille de ne rien publier'. »
D'Alembert également trouvait inutile de faire un exposé devant « cette sotte bêle appelée le public ».