ôi mai
2. Le iirincc de Conti avait obtenu que l'on fermerait les yeux sur sa présence et que le Parlement ne le poursuivrait pas.
542 VuLTAlIlh KT .[.-,1. UOlSSEAr
quence. On peut « juger de sa position, lui qui jim jamais pu s'iiabituer à la malveillance de personnel »
Ce n'est pas tout! Le concierge du cliàleau est atteint d'une hydropisie et son état s'aggrave. Rousseau compatissant lui envoie du vin, des confitures, du poisson. Le malade succombe. Aussitôt le philosophe se croit soupçonné d'un crime, il s'imagine (pi'on l'accuse d'avoir empoisonné ce malheureux, il demande justice et veut atout prix comparaître devant le Parlement. On a toutes les peines du monde à lui l'aire abandonner ce |)iojet.
Sur ces entrefaites, du Peyrou vient rendre visite à son ami; par malechance il tombe malade, cl dans le délire de la fièvre, hanté par les récils dont son hùle ne cesse de l'enlretenir, il repousse le breuvage que Jean-Jacques lui offre, en le disant empoisonné. C'est le dernier coup. Plus que jamais Rousseau se croit de la paii de tous ceux qui l'entourent l'objet des plus affreux soupçons. « Tirez-moi de l'abîme d'iniquité où je suis plongé, écrit-il suppliant à Mme de IJoufllers, lailes-moi finir mes jours en paix. » La comtesse lui répond avec la plus affectueuse bonté; le l»ri!ice de Conti accoiiit iiii-méme à Trie pour donnej' au fugitif un témoignage éclatant de sa protection, rien ne j)eut calmer ses terreurs. Au bout d'un an de séjour, arrivé au paroxysme de l'effroi et de l'affollement, il quitte subitement le château de Trie comme il a quitté \\oollon; il se rend a Lyon; de là il gagne Chambéry, puis Bourgoing. où il arrive le 10 août 1768.
VOI.TAIIU': i; T .1. .1. lu II' s s LA II ôi.-
C'est pciulanl son st'joiir à Boui'goinji (|hl' Jean- Jacques épousa TliérèseLevasseur. Il es( assez singulier (|n'il n'ait songé à régulariser leur siliialion qu(ï le jour où depuis longleni[is déjà leurs relations étaient devenues purement IValernelles. Du reste, tout se passa le plus simplement du ntonde. Il n'y eut ni cérémonie religieuse, ni (•('Tt'nionie civile, ni conlral, ni hénédiclion nuptiale. « Rousseau nomma simpicmeni Thérèse sa femme eu sortant de table et en présence de deux convives'. » Il faut dire que Jean-Jacques étant protestant, aucune cérémonie ne lui élail permise-.
« Mme Delessert aura pu vous dire, écrivait-il à M. X, que Mlle llenou est devenue ma sœur Sarah et que je suis son frère Abraham. Si tous les mariages commençaient ainsi pai- un attachement de vingt-cinq ans confirmé par l'estime, ne pensez-vous pas qu'ils en seraient généralement })lus unis"? »
Personne ne comprit cette singulière union; on ne put s'expliquer pourquoi Rousseau donnait son nom à la créature qu'il Irainail à sa suite depuis vingttrois ans. Ses amis, qui avaient ap[)ris à la connaître
1. DEsclieniy. Os deux tL'inoiiis élaient M. do Champagneiix, maire de IJourgoing, et il. de Iloziére, tous deux ofliciers d'arlillerie.
12. A cette é|)oque les protestants qui voulaient se niarior légitimemeiil étaient obligés de se présenter devant l'Kglise ealliolique. démarche f[ui équivalait à une abjuration.
5. Inédite. Catalogue d'Autog. -1 septeniBre 1768. L'année suivante, eest-à-dire en 17G9, cette union, que rien n'était venu troubler tant (|u'elle avait été libre, subissait déjà les singuliers etïets du lien, bien fragile cependant, que le jdiilosophe avait créé. Jean-Jacques soupçonna Thérèse de froideur, de défiance, el il lui pr(qiosa une rupture qui ne fut pas acceptée.
ot qui appréciaient à son prix sa valeur morale, furent stuj)éfaits de celle détermination :
(( Si Rousseau l'épouse pour légitimer des enfants, écrit Mlle de Bondeli, je ne puis que l'approuver; il ne peut leur laisser que son nom, et ce nom-là sera, je crois, une plus Ibrte recommandation dans vingt ans d'ici, qu'il ne l'a été jusqu'ici. Mais s'il n'a pas celte raison, c'est pure faiblesse, assujettissement, dépendance des soins de cette personne qu'il craindrait de perdre; dans ce cas-là je ne sais ce qu'il peut s'en promettre quand il aura satisfait son ambition. Peut-être aussi que c'est un principe d'honnêteté et de reconnaissance, que la Levasseur lui aurait fait valoir, son temps, ses soins, sa réputation altérée et son sort s'il venail à mourir sans lui laisser son nom'. »
Depuis sa fuite d'Angleterre, Rousseau s'occupait de terminer l'histoire de sa vie, qu'il avait commencée à Woollon :
i( M. Hume me mande, écrivait d'AIembert à Voltaire, que ce pauvre fou travaille actuellement à ses mémoires dont le premier volume a été fait en Angleterre, et qui doivent en avoir treize ou quatorze (il ne me dit pas, si c'est in-folio on in-vingt-quatre) ; Y Histoire romaine n'en a pas tant. 11 est vrai que ce qui regarde ce grand philosophe est absolument la nature entière pour lui, et je lui conseillerais d'intituler son bel ouvrage Histoire universelle ou Mémoires de J.-J. Rousseau--, w
Son idée constante élail qu'on voulait l'eiiipècher d'écrire ses Mémoires et qu'une ligue immense dont
"1. Julie de Bondeli à Ustcri. !"• octobre 176S. 2. 18 janvier 1768.
VOLT.VIIU: ET .l.-,l. IlOrsSEAC 54.S
les réseaux s'étendaient sur l'Kurope entière n'avait d'anlro but que de le persécuter et d'étouffer sa voix. Pas plus à Bourgoin que dans ses autres résidences, il ne trouva le calme et la tranquillité. A peine installé il se croyait en butte à mille persécutions, et il cherchait une autre retraite qui lui donnât enfin ce repos si ardemment désiré et qui fuyait devant lui comme une ombre insaisissable.
En 1 769, il est établi à Monquin ; en 1 770, nous le retrouvons à Lyon.
C'est à cette époque qu'il eut l'occasion de jouer à son vieil ennemi un tour excellent et de très bonne guerre.
Un soir de l'année 1770, il y avait grande réunion chez Mme Necker. Hommes de lettres et philosophes s'y trouvaient assemblés. Quand l'assistance fut au complet, la maîtresse de la maison proposa solennellement d'élever une statue au patriaiche de la littérature, mais de la lui élever de son vivant'. La motion fut votée par acclamation et il fut décidé que la statue serait érigée au moyen d'une souscription publique.
Voltaire s'empressa de remercier Mme Necker, et en même temps il lui adressa quelques vers où il ne
1. L'enthousiasi'uc pour Voltaire était tel dans un certain milieu que d'Alembert écrivait à Suard en lui renvoyant quelques lettres du patriarche : « Mille remerciements de ces charmantes lettres. Comme il plaide pour l'humanité 1 Ses vers sont languissants mais sa prose est divine, mais son àme est de feu, mais son éloquence, sa bourse, sa protection, tout est actuellement consacré à secourir les malhouieux. Une statue! il lui faut un temple! » [Inédite, collection Horteloup.)
546 VOLTAIRE ET .l.-J. ROUSSEAU
laissait pas échapper l'occasion de se moquer de Rousseau, en rappelant que ce philosophe avait demandé depuis longtemps une statue qu'on ne s'empressait pas de lui élever^
Les souscriptions affluèrent : les souverains, les hommes de lettres se firent un honneur et un devoir d'envoyer leur offrande^ mais quelles ne furent pas la rage et l'indignation de Voltaire, quand il appril par la Gazette de Berne que Rousseau avait envoyé sa souscription par l'intermédiaire de M. de la Tourrette. \\ écrivit aussitôt à ce dernier pour lui demander si le fait était exact. « J'ai peur, ajoutait-il insidieusement, que les gens de lettres de Paris ne veuillent point admettre d'étrangers. Ceci est une galanterie toute française. Ceux qui l'ont imaginée sont tous artistes ou amateurs. M. le duc de Choiseul est à la tête, et trouverait peut-être mauvais que l'article de la gazette se trouvât vrai^ »
La gazette était bien renseignée : Jean-Jacques, ayant entendu parler dans une société de la statue qu'on projetait d'ériger, s'écria avec enthousiasme : « Cela honore la France et le siècle! Je voudrais bien être admis au nombre des souscripteurs : comment faut-il
1. Rousseau avait dit dans sa Lellre à Christophe : « Oui, je ne crains point de le dire, s'il existait en Europe un seul gcuvcrnenient vraimenl éclairé, un gouvernement dont les vues lussent vraiment utiles et saines, il m'eût rendu des honneurs publies, il m'eût élevé des statues. ■)
2. On voulait engager l'iron à contribuer ainsi que ses confrères aux Irais de la statue : « Je ne donnerai pas un sou pour la souscription, dit Piron, mais je me cliargc de 1 inscription. »