‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 310 sur 333 · Ï juin · texte numérisé non relu

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VolTAIIil' ET J.-l. KOI SSEAi; 547

^"y |)ieiitlre ? » On lui iv[>()ntlil qu'il lallail s'adresseï à M. d'Alembeit.

Deux jours après il faisait parvenir au philosophe par l'inlermédiaire de M. de la TourreUe deux louis d'or. L'envoi élail accompagné de la lettre suivante :

l';iiivres aveugles que nous souimes !

Ciel, démasque les imposteurs,

VA force leurs barbares cœurs

A s'ouvrir aux rctrards des iioumies-!

M J"apprends, monsieur, qu'on a formé le projet d'élever une statue à M. de Voltaire et qu'on permet à tous ceux qui sont connus' par quelque ouvrage imprimé de concourir à cette entreprise. J'ai payé assez cher le droit d'être admis à cet honneur pour oser y prétendre, et je vous supplie de vouloir bien interposer vos bons offices pour me faire inscrire au nombre des souscrivants. »

En accusant réception de l'envoi, d'Aleinbert ajoutait : (( M. de Voltaire sera sûrement très sensible à cette marque d'estime de la part de M. Rousseau; je ne manquerai pas de l'en informel'. »

Le patriarche y fut sensible, en effet, mais il prit celle marque d'estime pour une sanglante ironie, et il voulut

1. Rousseau avait adopté celte manière de dater ses lettres; il partageait le millésime par deux chiffres, dont celui de dessus indiquait le quantième du mois et celui de dessous le rang que tient ce mois dans l'année.

2. Depuis son retour en France, Jean-Jacques faisait précéder toutes ses lettres de ces quatre vers destinés à rappeler ses infortunes.

a tout prix la repousser. Ses amis eurent toutes les peines du monde à lui faire comprendre le ridicule dont il allait se couvrir; il se résigna donc, et Jean-Jacques resta au nombre des souscripteurs'.

Depuis son retour en France, c'est-à-dire depuis près de trois ans, l'état d'esprit de Rousseau ne s'est pas amélioré. Plus que jamais il est possédé de la manie de la persécution, plus que jamais il se croit entouré d'embûches cachées, de trahisons et de perfidies. Mais Voltaire et Tronchin n'occupent plus le premier rang dans la phalange des persécuteurs, c'est Choiseul maintenant qui a pris leur place. La persécution du ministre revêt même parfois les formes les plus inattendues. Ainsi, on n'a pas oublié qu'à la demande de Paoli, Rousseau a préparé un projet de constitution pour la Corse. Que fait Choiseul? il achète l'ile aux Génois^ et s'en empare par la force : « Ce suppôt du despotisme,, dit Jean-Jacques, a voulu me ravir la gloire du code que j'avais rédigé pour ces insulaires. »

1. Rousseau se plaint dans ses Dialogues (5=) du peu de bruit que lit sa souscription et il en l'ait retomber la faute sur le « discret » d'Alenibert : « Je comprends bien, dit-il, que cette souscription est moins une générosité qu'une vengence, mais c'est une vengeance à la Jean-Jacques, que Voltaire ne lui rendra pas. »

2. ^Valpole écrivait plaisamment le 4 juin 1765 : « J'aime les Génois vendant la Corse! Je crois que nous pourrions suivre leur exemple et vendre la France, nous y avons autant de droits et nous l'occupons à peu prés de môme! A combien peuvent-ils estimer la Corse? Du prix courant des îles, cela ne doit pas monter bien haut. Charles II a vendu l'Angle-

erre et l'Irlande à Louis XIV pour 500 000 livres sterling par an, et l'on a reconnu que c'élait d'une cherté extravagante. Lord Bolingbroke s'est contenté pour cela de 100000 livres sterling une fois payées, et ces deux pays étaient en bien meilleur état. » (Traduction du comte de Bâillon.)

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Pour coniprciidre le degré d'exaltation auquel Jeaii- Jaeques est arrivé, pour se rendre comple exarteinenl de son état mental, il faut lire sa lettre à M. de Saint- Germain, où il décrit avec quelle merveilleuse adresse M. de Choiseul a su le persécuter :

« Pour mieux assouvir sa vengeance, il n'a voulu ni ma mort qui finissait mon malheur, ni ma captivité qui m'eût du moins donné le repos. Il a conçu que le plus grand supplice d'une âme fière était le mépris et l'opprobre.... Il s'est appliqué à me travestir en monstre effroyable... il m'a fait enlacer de toutes parts par ses satellites; il m'a fait traîner par eux dans la fange; il m'a rendu la fable du peuple et le jouet de la canaille. Pour m'accabler encore mieux de la haine publique, il a pris soin de la faire sortir par les moqueuses caresses des fourbes dont il me faisait entourer; et pour dernier raffinement, il a fait en sorte que partout les égards et les attentions parussent me suivre, afin que, quand, trop sensible aux outrages, j'exhalerais quelques plaintes, j'eusse l'air d'un homme qui n'est pas à son aise avec luimême, et qui se plaint des autres parce qu'il est mécontent de lui.

« Me voilà devenu le mépris, la dérision, l'horreur de cette même nation, dont j'avais, il y a dix ans, l'estime, la bienveillance, j'oserais dire la considération; et ce changement prodigieux, quoique opéré sur un homme du peuple, sera pourtant la plus grande œuvre du ministère de M. de Choiseul, celle qu'il a eue le plus à cœur, celle à laquelle il a consacré le plus de temps et de soins!... Si M. de Choiseul eût employé à bien gouverner l'État la moitié du temps des talents, de l'argent et des soins qu'il a mis à satisfaire sa haine, il eût été l'un des plus grands ministres qu'ait eus la France. »

Dans le courant de l'année 1770, Jean-Jacques, grâce à l'inllucnce de ses amis, obtint l'autorisation tacite de rentrer à Paris'. Mais comment le duc de Ghoiseul putil se montrer si débonnaire vis-à-vis d'un bomme qu'il persécutait avec tant d'acbarnement? Le pbilosopbe ne s'est pas expliqué sur cette contradiction au moins étrange.

Depuis longtemps déjà Rousseau désirait ardemment revenir dans la capitale. Il avait une mission à y remplir : confondre ses ennemis et rétablir sa réputation qu'il croyait flétrie. « Ne parlons plus de Chambéry, écrit-il à Moultou le 4 avril 1770, ce n'est pas là où je suis appelé. L'honneur et le devoir crient, je n'entends plus que leur voix. »

Il part donc pour Paris, et son arrivée cause tout d'abord une certaine sensation. Pendant quelques jours il n'est question que de lui. Il se montre plusieurs fois au café de la Régence, sur la place du Palais-Royal; sa présence y attire une grande affluence; on s'attroupe sur la place pour le voir passer. « On demandait à la moitié de cette populace ce qu'elle faisait là, dit Grimm, elle répondait que c'était pour voir Jean-Jacques. On lui demandait ce que c'était que Jean-Jacques, elle répondait qu'elle n'en savait rien, mais qu'il allait passer. » Ce n'était plus cependant l'étrangelé de son

1. Quand il revint en France en 1767, Rousseau promit au duc de Ghoiseul de ne faire paraître aucun ouvrajre sans son consentement. Ghoiseul fut disgracié en décembre 1770. En 1771, Jean-Jacques le fit prier par l'intermédiaire d'amis communs de lui rendre sa parole et le duc obtempéra à ce désir par une lettre du 5 février 1772.

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coslumo qui attirait la foule, car il avait ou le bon goût d'y renoncer.

Flatté il'un tel empressement, Rousseau se prôtail volonlicrs à ces exhibitions publiques et il faisait la fortune du cafetier, dont le local devenait insuffisant pour contenir tous les enlhousiastcs du grand homme.

On s'étonnait cependant de voir un homme frappé par le Parlement vivre d'une manière aussi publique dans « le lieu môme de son décret », et bien des gens blâmaient la faiblesse du gouvernement. Mais personne assurément ne s'indigna plus de cette tolérance que Voltaire. Ainsi l'auteur de la Uenriade, sur une simple interdiction verbale et sans qu'aucune condamnation l'ait jamais frappé, restait exilé de Paris; depuis près de vingt ans il s'épuisait en vains efforts pour y rentrer, et l'auteur i\\\ Conlrat social, sous le coup d'un décret de prise de corps, s'y promenait paisiblement, en narguant les lois : « Il est plaisant, écrivait le patriarche avec humeur au duc de Richelieu, il est plaisant qu'un garçon horloger, avec un décret de prise de corps, soit à Paris, et que je n'y sois pas. »

Pendant les premiers temps de son séjour, Rousseau jouit d'une véritable vogue> non seulement auprès de la populace, mais aussi dans le monde et surtout dans cette nouvelle génération qui ne le connaissait que par ouï-dire et éprouvait pour l'auteur d'Éinile et de la Xouvelle Héloïse la plus impatiente curiosité.

Son humeur s'était complètement transformée : « il avait déposé sa peau d'ours avec son habit

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d'Arménien, il était redevenu galant et doucereux'. » Bien loin de brusquer les gens, il les accueillait avec bonne grâce, il acceptait les invitations, bref il s'humanisait au point d'aller souper chez Sophie Arnould. On pouvait croire qu'il cherchait à faire revenir le public de la mauvaise impression qu'avaient laissée son caractère et son insociabilité. « Je suis depuis mon arrivée tellement accablé de visites et de dîners, écrit-il à M. de la Tourrette, que si ceci dure, il est impossible que j'y tienne, et malheureusement je manque de force pour me défendre-. »

Mais la petite cour qui sepressaitautour deluienl770 ne ressemblait guère à celle qui l'entourait à l'Ermitage et chez Mme de Luxembourg. Aussi bien pour les hommes de lettres que pour les grands seigneurs, le niveau s'était sensiblement abaissé. Mme duDeffand le disait avec beaucoup de justesse : « Le spectacle que cet homme donne ici est au rang de ceux de Nicolet. C'est actuel lement la populace des beaux esprits qui s'en occupe^ »

Il était resté vis-à-vis de ses anciens amis dans un dédaigneux éloignement et il n'avait pas voulu les revoir ; Mme de Boufflers elle-même, à laquelle il avait de si grandes obligations, ne trouva pas grâce à ses yeux : n'était-elle pas coupable du crime irrémissible de l'avoir blâmé dans sa querelle avec Hume'?

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