JIoullou à J.-J. Rousseau, 1758. Streckeisen-Moultou
Enfin la situation paraissait si pressante que dans un moment de lyrisme, le pasteur adressait encore à son ami cette éloquente invocation :
« 0 Rousseau ! notre ange tutélaire, sauvez-nous ou élevez un monument qui proteste contre notre corruption et qui fasse après vous des citoyens quand vous ne pourrez plus nous en montrer le modèle. Vous avez bien fait, Monsieur, des Lettres sur la musique pour des gens qui n'ont point d'oreilles; nous avons encore des cœurs républicains, faites parler la patrie, ils vous entendront^ »
On sait quelle était la cause de cette corruption qui gagnait peu à peu toutes les classes, de cette dépravation qui menaçait les fondements môme de l'État: la cause était aux Délices. C'était cet homme que l'on avait vu arriver quelques années auparavant, malade, inquiet, ne sachant où reposer sa tète, et auquel la République avait eu l'imprudence d'accorder un asile ; c'était cet homme qui abusait de l'hospitalité reçue pour pervertir les mœurs de la cité sainte. Sa seule présence avait suffi pour menacer Genève de tous les maux.
1. Du reste, de bons esprits, Vernes entre autres, niaient cette démoralisation : « Si le ton, les manières et les maximes françaises ont gâté quelques jeunes gens, écrivait Vernes à Jean-Jacques, ils sont en petit nombre et ils osent à peine se montrer.... J'ose vous dire que la vertu est encore ici sur le trône, qu'elle seule conduit aux honneurs. » (25 juillet 1759.)
On lisait à M. de Rochemont une des diatribes de Rousseau contre la corruption de sa patrie : « Oh ! dites à cet honnête homme, a s'écriat-ii, que nous sommes encore presque tous bons et bêtes! » De quoi donc se plaignait-on?
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Tel devint du moins le kuii^aj^o de Rousseau et de ses fidèles.
Ces reproches étaient-ils fondés? pouvait-on, avec qiiol(iue apparence de justice, rendre Voltaire responsable du relâchement qu'on constatait dans la Romo protestante?
Assurément non. En 1758, Voltaire n'était à Genève que depuis trois ans. Comment croire que la vertu des habitants ait été à ce point fragile qu'il ait suffi d'un si court espace de temps pour la mettre à mal et en triompher? En quoi d'innocentes représentations à Lausanne avaient-elles pu corrompre la République de Genève'? Était-ce Voltaire qui avait fondé les cercles ou les pères et même les mères^ restaient jusqu'à des heures avancées de la nuit? Fallait-il lui reprocher les habitudes déréglées et même criminelles de la jeunesse genevoise? Tout cela n'existait-il pas bien avant qu'il n'ait mis le pied sur le territoire de Genève? N'était-ce pas agir avec une insigne mauvaise foi que de l'en rendre responsable?
La vérité, c'est que depuis longtemps déjà la République était travaillée par la passion du luxe et des divertissements. Soumis à un régime d'une austérité rigoureuse, à des lois tyramiiques qui remontaient au seizième siècle et qu'on s'efforçait de leur appliquer,
1 . Voltaire passait les hivers à Monrion, près de Lausanne, et c'est là seulement qu'il joua la comédie tant qu'il ne fut pas possesseur de Ferney, c'est-à-dire jusqu'en 1758.
2. Il y avait des cercles pour les femmes. Lcltre de Tronchin de 1758.
les Genevois se précipitaient vers les plaisirs avec d'autant plus d'ardeur qu'ils en avaient été plus longtemps privés. La corruption, puisque tel est le nom pompeux donné aux distractions les plus naturelles, la corruption avait déjà produit des ravages profonds dans la société genevoise, lorsque Voltaire arriva aux Délices. C'était donc à ses concitoyens que Rousseau devait s'en prendre d'une démoralisation croissante, mais cela servait mieux sa haine de trouver un bouc émissaire et de rejeter tous les péchés d'Israël sur l'hôte de la République.
11 est juste d'ajouter que les pasteurs, dans l'espoir d'en tirer parti, flattaient volontiers dans leurs lettres l'antipathie de Rousseau pour Yollairc; ils lui donnaient ainsi un aliment et une apparence de raison.
Les Genevois, amis de Jean-Jacques, n'avaient pas oublié la promesse que le philosophe leur avait faite de revenir habiter Genève ; déjà à plusieurs reprises ils lui avaient rappelé sa parole, mais sans pouvoir le décider à quitter Paris. Pensant que la question d'argent seule l'arrôlait, ils crurent en 4757 avoir résolu la difficulté en lui trouvant une situation paisible et suffisamment rétribuée. D'accord avec le Conseil, Tronchin lui offrit la place de bibliothécaire de la ville de Genève avec mille deux cents francs d'appointements. De plus, M. Perdriau lui proposait la jouissance gratuite d'une villa sur les bords du lac. Ces offres séduisantes furent repoussées au grand étonnement de tous. Rousseau prétexta son ignorance en fait d(; livres, sa mauvaise
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Ces scrupules si honorables ne servaient ({u'à dissimuler les véritables raisons de son l'cfus. Nous l'avons vu, la situation n'était plus la même, la place qu'il enviait était prise : qu'irait-il faire maintenant dans sa patrie? Comme ses compatriotes, ignorant ces motifs cachés, insistaient de nouveau près de lui, il prenait prétexte de sa santé pour repousser leurs avances :
« L'amitié de mes compatriotes me sera toujours sacrée, écrivait-il à De Luc le père.... Vous voulez que je vous fasse connaître mes peines; hélas! mon cher concitoyen, vous les connaissez ; elles viennent de nres maux qui me mettent hors d'état de supporter le voyage et de me rendre dans la patrie'. Je souffre de ma pauvre vessie; à cela près, je serais
1. Depuis plusieurs années déjà Rousseau se disait ti-ès malade. Nous devons à l'inépuisable obligeance de M. Ilorteloup, la communication d'une lettre inédite du philosopiie, dans laquelle il refuse les soins de Tronchin comme désormais inutiles. Cette lettre du 25 novembre 1755 est adressée à De Luc père :
« Je ressens votre zèle et votre amilié. Vous voudriez me mettre en correspondance avec M. Tronchin et par conséquent me guérir, s'il était possible, et je ne doute pas que ce n'en fût le moyen, s'il en restait un. Il y aurait d'ailleurs du plaisir et de l'instruction à recevoir des lettres de cet homme célèbre, et je ne puis qu'être que sensiblement touché de l'intérêt qu'il veut bien prendre à moi. Mais non, mon cher concitoyen, je sais d'avance quel jugement il porterait de mon état et de mes ressources : ses lumières lui diraient tout ce que je sens et sa candeur l'empêcherait de me le déguiser : ainsi je suis sûr d'être d'avance dans le même état où je serais après l'avoir consulté, excepté que la description de mes douleurs passées, me les ferait derechef sentir toutes, et que mon imagination ranimée par la peinture de tant de maux, m'en rendrait plus encore que le premier médecin du monde n'en saurait guérir. Son estime et ses bontés me seront toujours chères et jetteront
heureux et j'accepterais peut-être vos offres, si je croyais qu'une sonde d'or me fit p mieux qu'une autres
Mais le prétexte tiré de sa santé fit bientôt place à des motifs plus sérieux, et Rousseau déclara enfin que la véritable raison qui l'éloignait de Genève était la corruption des mœurs.
« Le mal est désormais sans remède, écrivait-il à Tronchiu en 1759. Loin d'aller être témoin de la décadence de nos mœurs, que ne puis-je fuir au loin pour ne pas l'apprendre! J'aime mieux vivre parmi les Français que d'en aller chercher à Genève. Dans ce pays où les beaux esprits sont si fêtés, Jean-Jacques Rousseau ne le serait guère. Tel que je suis je ne 'me plains ni de jnon sort, ni de mon séjour. Je suis l'ami du genre humain, et l'on trouve partout des hommes-. »
,Dans toutes ses lettres il revient sur ce sujet qui l'obsède :
« D'ailleurs, mes chers Genevois, on travaille à vous mettre tous sur un si bon Ion, et l'on y réussit si bien, que
de la douceur sur les restes d'une vie que tout son savoir ne saurait prolonger, l'arlez-lui donc de mon respect et non de mes maux, qu"il affermisse et conserve la santé de mes concitoyens, ce sera me consoler de la perte de la mienne, d
1. Montmorency, 29 mars 1758. — Inédile. (Journal l'Ordre du 22 avril 1851.)
2. 28 août 1759. Collection de M. le colonel Troncliin. Cette lettre fut communiquée à Voltaire qui a écrit de sa main sous la signature de Rousseau : « L'extrême insolence est une extrême sottise, et rien n'est plus sot à un Jean- Jacques que de dire : le genre humain et moi. » (Sayous, Dix-huilièmc sircle à l'éfranrjer.)
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je. vous trouve trop avancés pour inoi. Vous voilà tous si élégants, si brillants, si agréables; que fcriez-vous de ma bizarre figure et de mes maximes gothiques? Que deviendrais-je au milieu de vous, à présent que vous avez un maître en plaimnteries qui vous instruit si bien? Vous me trouveriez fort ridicule, et moi je vous trouverais fort jolis, nous aurions grand'peine à nous accorder ensemble'. »
Ainsi donc c'est la présence de ce maître en plaisanteries qui l'empêche de rentrer dans sa patrie, voilà la vérité !
Plus on insiste pour le faire revenir, plus il s'irrite contre Voltaire. Cet homme qui attire chez lui une partie de la société, qui jouit d'une grande réputation à Genève, qui y est fêté et honoré par l'aristocratie, ne peut être qu'un misérable usurpateur, le corrupteur des mœurs, le fléau de la République.
« Vous me parlez de ce Voltaire! écrit Jean-Jacques à Moultou.. Pourquoi le nom de ce baladin souille-t-il vos lettres? Le malheureux a perdu ma patrie; je le haïrais davantage si je le méprisais moins. Je ne vois dans ses grands talents qu'un opprobre de plus qui le déshonore par l'indigne usage qu'il en lait. Ses talents ne lui servent, ainsi que ses richesses, qu'à nourrir la dépravation de son conn-. 0 Genevois! il vous paie bien de l'asile que vous lui avez donné-. »
Rien dans la conduite de Voltaire pouvait-il motiver de pareilles injures? IN'avait-il pas, en toutes circon-