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Après avoir quitté rErmitage, Jean-Jac(iues s'était installé près de Montmorency, non loin du château qu'occupait la maréchale de Luxembourg\ Quand sa brouille avec Mme d'Épinay, avec Grimm, avec Diderot, fut officielle, les salons qui se piquaient de repousser la coterie philosophique se mirent en frais vis-à-vis de lui; on ne rechercha pas à quelles causes tenait la rupture, on ne vit que le fait brutal, on en conclut qu'il y avait scission dans le parti, et on voulut l'exploiter. Cet espoir était prématuré, la scission véritable n'eut lien qu'en 1760, avec la Nouvelle Héloïse, et l'intimité de Rousseau avec les grands seigneurs n'y fut peut-être pas étrangère.
Lui qui avait dit tant de mal de la noblesse, lui qui s'était montré si sévère pour les hommes de lettres parasites, lui qui avait accablé de sarcasmes les beaux ,esprits qui vivent chez les grands, ne sut pas résister aux flatteries de ses illustres voisins et il devint l'hôte du maréchal et de Mme de Luxembourg dans une des dépendances de leur château de Montmorency. Le philosophe redoutait un peu la maréchale, qui passait pour plus que malicieuse, mais il fut bien vite subjugué :
(t La duchesse de Luxembourg, dit Walpole, a été fort belle, fort galante et fort méchante ; sa beauté s'en est allée, ses amants aussi et elle croit ù présent que c'est le
1. Luxembourg (Magdclciiie-Aiigélique de Neufville-Viileroy, marécliule de), sœur du duc de Villeroy. ISée eu 1707, elle inou)'ut en 1787. Elle épousa en iiremicres noces le duc de Bouiïlers, dont elle eut un lils, mort à Gênes de lu petite vérole.
VOLTAIRK ET J.-.I. ROUSSEAU 99
(li;il)li' ([iii v.i vi'iiii'. Cet ariiiissiMnciil iiionl l'a adoucie jiis(iu'à la l'eiulre agréable, car elle csl siiiiituclltî cl bien élevée'. ))
Elle avait élc ariicluV, aulant ({u'on peut l'ùtrc, sous Louis XV. à uue époque où il était si dinicilc de primer dans ce <ienre-Ià. mais depuis elle était devenue l'arbitre du bon ton, et son salon réunissait l'élite de la société. Rousseau se trouva ainsi journellement mêlé à la meilleure compagnie, et il en reçut mille flatteries, mille cajoleries.
(( Il avait quitté tous ses anciens amis, raconte Grimm, il nous avait remplacés par des gens du premier rang. Je ne décide pas s'il a perdu ou gagné au change, mais je crois qu'il a été aussi heureux à Montmorency qu'un homme, avec autant de bile et de vanité, pouvait se promettre de l'être. Il jouissait sans rivalité de l'encens de ce qu'il y a de plus grand et de plus distingué dans le royaume, sans compter une foule de femmes aimables qui s'empressaient autour de lui. Le rôle de la singularité réussit toujours à qui a le courage et la patience de le jouer. Jean-Jacques Rousseau a passé sa vie à décrier les grands ; ensuite il a dit qu'il n'avait trouvé des vertus et de l'amitié que parmi eux*. »
Le philosophe rencontra fréquemment chez la maréchale le prince de Conti% et sa maîtresse, Mme de
i. Walpole à Gray, 25 janvier 176G. Traduction du comte de Daillon. 2. Correspondance littéraire, juin 17G2.
5. Conti (Louis-François de Bourbon, prince de) (1717-1776); il était grand prieur du Temple.
Boufflcrs'; tous deux s'éprirent pour lui d'un grand enthousiasme.
Mme de Boufflcrs était une savante, une femme bel esprit :
« Il y a en elle deux femmes, dit Walpole rarement bienveillant, celle d'en haut et celle d'en bas. Je n'ai pas besoin de vous dire que celle d'en bas est galante et qu'elle a encore des prétentions : celle d'en haut est fort sensée ; elle possède une éloquence mesurée qui est juste et qui plaît, mais tout cela est gâté par une véritable rage d'applaudissements. On dirait qu'elle pose toujours pour son portrait devant son biographe^. »
On l'appelait Vidole du Temple, par allusion à la demeure de son adorateur.
Rousseau fut amoureux de toutes les femmes, et ce qui est pis, crut toutes les femmes amoureuses de ' lui ; à peine connut-il Mme de Boufflers qu'à certains signes, il lui sembla reconnaître qu'elle éprouvait un caprice pour lui. La crainte du prince de Conti lui inspira assez de sagesse pour le maintenir sur une respectueuse réserve dont la comtesse ne chercha nullement à le faire sortir.
Mais comment manœuvrait-il dans cette société dont il avait si peu l'usage?
1. La comtesse de Boufflers, aussitôt après son mariai^e, fut attachée à la ducliesse d'Orléans ; puis elle jias-a à la cour du prince de Conli dont elle no larda pas ù devenir la maîtresse. Sou plus vif désir était d'épouser le prince ; en 17Gi elle devint veuve, mais à son grand regret, il n'y eut rien de changé dans sa situation.
2. ^^'alpole à Gray, 25 janvier 17G0. Traduction du comte de Laillon.
VOI.TAIIIE F,T I.-J. R (II! S S EAU iOl
Etait-il, coiniiic Vollain", plein d'aisance avec les grands seigneurs, les traitait-il avec cette familiarilé qiraulorise le talent? Point du loul. II était malhabile à se conduire dans ce monde dont il acceptait les bienfaits pour les lui reprocher ensuite comme des outrages. Deux traits montreront comment il croyait sauver son indépendance par des impolitesses et faire preuve de fierté alors qu'il était simplement mal élevé.
« îln jour, dit Griinni, il nous conta avec un air de triomphe qu'en sortant de l'Opéra, le jour de la première rcprcsenlation (lu Devin du village, M. le duc de Deux-Ponts l'avait nhordé, en lui disant avec beaucoup de politesse : a Me permettez-vous, monsieur, de vous faire mon compliment? » et qu'il lui avait répondu : « A la bonne heure, pourvu qu'il soit court. » Tout le monde se tut à ce récit. A la fin, je pris la parole et je lui dis en riant : « Illustre citoyen et consouverain de Genève, puisqu'il réside en vous une partie de la souveraineté de la République, me permettez-vous de vous représenter que, malgré la sévérité de vos principes, vous ne sauriez trop refuser cà un prince souverain les égards dus à un porteur d'eau, et que si vous aviez opposé à un mot de bienveillance de ce dernier une réponse aussi brusque, aussi brutale, vous auriez à vous reprocher une imperlinence des plus déplacées'. »
En 1700, après une chasse, le prince de Conti lui adresse du gibier; Jean-Jacques refuse l'envoi et accompagne son refus d'une lettre peu polie. Le prince eut le bon esprit d'en rire. Mme de Boufflcrs se chargea