CHAPITRE V
Sommaire : Affaire Necker. — Interdiction des représentations de Voltaire. — La comédie des Philosophes. — Ramponean. — La Nouvelle Héloïse. — Rupture de Rousseau avec le parti philosophique. — Les Lettres de Ximénès. — La Muse limonadière. — Le Projet de paix perpéluelle.
La jalousie de Rousseau ne devait pas être stérile. Ses attaques incessantes contre la comédie, ses objurgations et ses excitations auprès de ses partisans, l'assurance tant de fois réitérée que Voltaire corrompait les mœurs de la patrie, finirent par émouvoir l'opinion publique.
Un événement, futile en apparence, mit le feu aux poudres. Voltaire y était du reste complètement étranger, et l'on ne pouvait en bonne conscience l'en rendre responsable. Un scandale éclata dans la puritaine Genève ; il y eut un mari. . . . trompé dans une des meilleures
familles de la ville. Les vieux calvinistes, qui se plaignaient si amèrement de la corruption des mœurs et de la dépravation causée par le seigneur de Ferney, eurent là l'occasion d'un beau triomphe :
Yoici en quelques mots à quoi se réduisait cette fatale aventure. Un certain M. V.. .. avait aimé la fille d'un procureur indigent :
(( 11 la vit malgré ses parents, écrit Mlle de Bondeli^ et, ne pouvant l'épouser, lui fit un enfant dont elle accoucha sans bruit quelconque et passa constamment pour aussi
vertueuse qu'elle était belle et spirituelle. Enfin V
obtint le consentement de ses parents et on vit paraître à l'église à la grande surprise d'un chacun un enfant de dixhuit mois. Papa et maman furent, selon les chastes lois du pays, mis en prison. Les parents adorèrent la nouvelle mariée,
i. Nous aurons fréquemment recours à la correspondance si peu connue de Mlle de Bondeli ; c'est un témoin oculaire dont les renseignements sont précieux, particulièrement en ce qui concerne Rousseau, auquel elle avait voué une admiration sans bornes. Il écrivait d'elle, le 12 octobre 17()5 : « J'ai lu avec reconnaissance et je puis dire avec surprise les lettres de Mlle Bondeli dont vous m'avez envoyé copie et que M. Usteri m'a aussi envoyées avec la dissertation sur le sens moral.... Je dis... avec surprise, parce qu'elle réunit ce qui se trouve rarement où que ce soit et ce que je n'aurais point cherché à Berne : la solidité et le coloris, la justesse et l'agrément, la l'aison d'un homme et l'esprit d'une femme, la plume de Voltaire et la tête de Leibnitz, elle réfute mes censeurs en philosophe et les raille en petite maîtresse; sa critique est aussi raisonnée que ses bons mots sont saillants. La manière dont elle défend Ht-ldise, m'en fait presque aimer les défauts, et sur le seul qu'elle ait relevé, je suis bien heureux qu'elle ait bien voulu m'en trouver d'autres.... Quoi qu'il en soit, je m'honorerai toujours d'une pareille avocate, et je serais bien fâché de n'être pas attaqué, lorsque je serai défendu par elle. »
[Julie von lianddi zind ihr Freundcskrcis, von Edward Bodeniann, llnnnover Ilahu'schc llofbuchhandlang, 1874.)
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le public non seulement pardonna, mais idolâtra celle fennne; jamais on ne vil nn pareil phénomène dans celle chaste el sainle cité. Le mari, toujours amoureux, pensa se ruiner pour tenir maison à sa femme; à la seconde couche elle pi'it un abcès à la place sur laquelle on s'asseoit, des empiriques la firenl souffrir le marlyrc pendanl Irois ans. Elle fut un exemple de stoïcisme; sa chambre était une académie, son lit le tribunal des grâces, des vertus et du génie. Jamais femme n'eut autant de genres de belle réputation. Tronchin la guérit'. »
Rousseau, qui la vit en 1754 quand il vint à Genève, dit, dans sa Lettre sur les spectacles, qu'il n'y a jamais eu que deux femmes de génie : « Sapho et encore une ». Encolle une désignait, assure-t-on, Mme V
On juge de l'émoi qui s'empara de la ville lorsqu'on apprit tout à coup que cette femme célèbre venait d'être surprise avec son amant. Laissons encore la parole à une contemporaine, Mme de Constant :
« Voilà du gai, voici du triste et de l'affreux, écrit-elle à son mari. Il est arrivé une aventure terrible à Genève, qui
occupe tout le monde. M. V frère du ministre, se
doutant depuis longtemps que sa femme, celle que tu connais, ou dont tu as ouï parlé par rapport à l'esprit, avoil une intrigue avec le professeur Necker^, a surpris son portefeuille qu'il a trouvé plein de lettres, depuis deux ans jusqu'à présent, très amoureuses, très sales et très injurieuses pour