A d'Alembert, 20 octobre
Les critiques plus ou moins amères, les injures même n'ont pu émouvoir le patriarche, mais on l'atteint dans sa passion favorite, dans son amour pour le lliéàtre, on lui indige un échec dans sa lutte légendaire avec le Consistoire : cette fois il relève le gant et accepte la lutte qui lui est offerte; désormais il n'épargnera plus les railleries à son infatigable adversaire.
En dehors de la question personnelle qui évidemment (lût lui être très sensible, Voltaire, se plaçant à un point de vue plus élevé, fut vivement affecté de voir la désunion s'accentuer dans le petit groupe philosophique. Celte division était d'autant plus fâcheuse qu'elle arrivait dans un moment où les attaques pleuvaient dru sur les frères. Après avoir été malmenés dans des brochures d'une rare violence, ils furent représentés sur la scène. La comédie des Philosophes, de Palissot, où ils étaient couverts de ridicule, fut autorisée par la censure et jouée avec un grand scandale. Diderot surtout y était traité avec mépris; Rousseau dont on ne connaissait pas encore la récente conversion, car lii Lettre sur la Providence restait toujours secrète et il n'avait écrit ni la Nouvelle Héloïse, ni VEmile, n'était pas ménagé; on le représentait marchant à quatre pattes et broutant une laitue'.
1. Palissot a nié qu'il ait voulu meltre Rousseau en scène. Il a prétendu que c'était d'Alembert et Voltaire qui s'étaient divertis à lui appliquer le personnage de la pièce qui, sous le nom de Crispin, ne désignait évidemment qu'un valet secrétaire. Celle explication est sans valeur; Rousseau était on ne peut plus clairement désigné; c'est même vraisemblablement la phrase de Voltaire dans sa lettre du 30 août 1755 : « Il prend envie de marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage »,
(( On m'a parlé, écrit Voltaire à Mme d'Epinay, d'une comédie contre les philosophes, dans laquelle Préville' doit représenter Jean- Jacques marchant à quatre pattes. Il est vrai que Jean-Jacques a un peu mérité ces coups d'étriviércs par sa bizarrerie, par son affectation do s'emparer du tonneau et dos haillons de Diogône, et encore plus par son ingratitude envers la plus aimable des bienfaitrices; mais il ne faut pas accoutumer les singes d'Aristophane à rendre les singes de Socrate méprisables, et à préparer de loin la ciguë, que maître Joly de Fleury^ voudrait faire broyer pour eux par les mains de maître Abraham Chaumeix^.... Les philosophes sont dispersés et désunis, tandis que les fanatiques forment des escadrons et des bataillons*. »
Peu de temps après, à propos d'un futile incident, Voltaire envoyait à Jean-Jacques un premier coup de priffc.
Ramponeau, cabaretier de la Courtille, vendait de très mauvais vin et à très bon marché. On ne sait pourquoi ni comment, mais par suite d'un de ces engouements inexplicables et si fréquents à Paris, Ramponeau devint tout à coup célèbre, et il fut de bon ton d'aller
qui inspira à Palissot l'idée de représenter Jean-Jacques dans cette singulière attitude.
1. Préville (Pierre-Louis Dubus, dit) (1721-1790). célèbre acteur de la Comédie-Française.
2. Avocat général au Parlement, auteur de nombreux réquisitoires contre les ouvrages de Voltaire.
5. Chaumeix (Abraham-Joseph de), nlta(|ua vivement V Enctjdopc'dic et fut ridiculisé par tous les philosopiies. Voltaire prétond qu'il fui successivement marchand de vinaigre, maître d'école, janséniste et convulsionnaire, et il l'a accusé d'avoir dénoncé les philosophes au Parlement de Paris.