‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 61 sur 333 · avril · texte numérisé non relu

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l)oiro... d'aller s'empoisonner chez lui. La meilleure soeiélé, les plus grandes dames s'y donnaient rendezvous. Un entrepreneur de spectacles nommé Gaudon s'imagina qu'il ferait fortune s'il pouvait montrer Ramponcau aux populations avides de le contempler, et il lui fit signer un engagement. Mais à peine lié par cet écrit, le cabaretier eut la nostalgie de son comptoir, où du reste il faisait fortune, et il refusa de monter sur les planches, déclarant que ses scrupules religieux, s'y opposaient; quant à payer un dédit, il n'y voulait pas songer. D'où un procès qui ne fut jamais jugé, mais qui pendant un mois occupa tout Paris.

A peine au courant. Voltaire prend la plume et se hâte d'écrire :

(( Le Plaidoyer de Ramponean, prononcé par lui-même devant ses juges : « Je ne paierai point. Messieurs, et je (( ne me montrerai point sur le théâtre. J'ai fait un marché, « il est vrai, mais, comme dit le fameux Grec, dont j'ai en- (( tendu parler à la Courtille : « Si ce que je promis est « injuste, je n'ai rien promis. »

« Maître Beaumontprétend que si J.-J. Uousseau, citoyen de Genève, s'est fait voir marchant à quaire pattes sur le théâtre des Fossés-Saint-Gerniain, Genest de Ramponcau, citoyen de la Courtille, ne doit point rougir de se montrer sur ses deux pieds, mais la cour verra aisément le faux de ce sophisme. Jean-Jacques est un hérétique, et je suis catholique; Jean-Jacques n'a comparu que par procureur, et on veut me faire comparaître en personne ; Jean-Jacques a comparu en dépit des lois, et c'est en vertu des lois qu'on veut me montrer au peuple. Jean-Jacques a été faiseur de comé-

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dies, ei moi je suis un honnête cabaretier. On sait ce qu'on doit à la dignité des professions. Néron voulut avilir les chevaliers romains jusqu'à les faire monter sur le théâtre, mais il n'osa y contraindre les cabaretiers. Si la cour avait pu lire un petit livre que Jean-Jacques, indigné de sa gloire et honteux d'avoir travaillé pour les spectacles, a lâché contre les spectacles mûmes, elle verrait que ce Rousseau préfère hautement les marchands de vins aux histrions. 11 ne veut pas que dans sa patrie il y ait des comédies, mais il y veut des cabarets; il regrette ce beau jour de son enfance où il vit tous les Genevois ivres*; il souhaite que les filles dansent toutes nues au cabaret.

L'année 1760 se termina sur cette petite plaisanterie^

En 1761 la Nouvelle Héloïse parait.

Ce « misérable et plat roman », pour parler comme l'auteur lui-môme'', causa une incroyable sensation.

Avec lui s'ouvre une nouvelle phase de la lutte de Rousseau contre les mœurs du siècle; à la galanterie, à l'amour licencieux, Jean-Jacques oppose la passion. Il arrivait du reste au moment psychologique. On était fatigué de ces contes libertins, de ce style polisson, de

1. Rousseau avait dit en effet dans la Lettre sur les spectacles : « Les citoyens ne sont pas des anachorètes; laissons, s'il le faut, passer la nuit à boire ceux qui, sans cela, la passeraient peut-être à faire pis. Car enfin le goût du vin n'est pas un crime, il en fait rarement commettre. Il rend l'homme stupide et non méchant. Pour une querelle passagère qu'il cause, il forme cent attachements durables. Généralement les buveurs ont de la cordialité, de la franchise, ils sont presque tous bons, droits, justes, fidèles, braves et honnêtes gens à leur défaut près. »

2. Dans un poème: le Russe à Paris, que Voltaire composa en 17C0, il fait encore allusion à la comédie des philosophes et au rôle que Rousseau y joue.

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