Fernev, 19 mars 17GI
D'Alenibeil ne l'ut pas dupe des assortions de son ami et il lui adressa ces conseils pleins de sagesse :
« Je n'apprûuvo pas que vous vous (lôclariez contre Joan- Jacques, comme vous le faites, et je n'aui'ais sur eola qu'à vous répéter vos propres paroles : « Que deviendra le petit « troupeau s'il est désuni et dispersé? » Nous ne voyons point que Platon ni Aristote, Sophocle ni Furipide aient écrit couliv Diogéne, quoique Diogène leur ait dit à lt)iis des injures. Jean-Jacques est un malade de beaucoiq) d'esprit, et qui n'a d'esprit que quand il a la lièvre; il ne fjut ni le guérir ni l'outrager. »
Cette appréciation si juste et si iîne du caractère de Rousseau ne put désarmer le philosophe, la période do la patience était passée. Outragé et irrité, Voltaire n'entend plus la voix de la modération :
« A l'égard de Jean-Jacques, répond-il, s'il n'était qu'un inconséquent, un polit bout d'homme pétri de vanité, il n'y aurait pas grand mal; mais qu'il ait ajouté à l'impertinence de sa lettre l'infamie de cabaler du fond de son village, avec des pédants sociniens, pour m'empêcher d'avoir un théâtre ùTournay, ou du moins pour empêcher ses concitoyens, qu'il ne connaît pas, déjouer avec moi, qu'il ait voulu, par cette indigue manœuvre, se prépai'or un retour triomphant dans ses l'ues basses, c'est l'action d'un coquin et je ne lui pardonnei-ai jamais. J'aurais tâché de me venger de Platon s'il m'avait joué un pareil tour, à plus forte raison du laquais de Diogène ^ »
Non content dos Leitves de Ximcnès, Voltaire écrivit
\. 20 avril 1701.
encore, toujours sous le voile de Tanonyme, une romance en cinquante-sept couplets, où il couvrait de ridicule les héros de la Nouvelle Hëloïse, Wolmar, Julie, Saint-Preux.
Les Lettres de Ximénès ne restèrent pas sans réponse; il en parut une à Genève et des plus virulentes ; on ne se contentait pas d'y attaquer ces petits marquis siffles sur le théâtre de Paris\ on y lançait des sarcasmes contre la France et son gouvernement.
Le résident courut porter ses plaintes au premier syndic contre une insolence aussi punissable. Tous les exemplaires furent saisis et brûlés. Par la même occasion, on saisit aussi les Lettres de Ximénès, bien qu'elles fussent signées, mais parce qu'elles ne portaient pas le nom de l'imprimeur et paraissaient par conséquent sans permission\
Tout ce bruit fait autour de la Nouvelle Héloïse, ces attaques, ces réponses, montrent bien qu'il existait à Genève deux partis très tranchés, l'un en faveur de Rousseau, l'autre qui lui était franchement hostile. Nous allons les voir s'affirmer de plus en plus.
Il existait à Paris une certaine Mme Bourrctte' qui cumulait les fonctions de cabaretière avec celles de poète et qu'on avait surnommée la Muse limonadière; elle adressait à tous les hommes célèbres des échan-
\ Le marquis de Ximénès avait fail jouer une pièce dont le sort ne (ut pas heureux.