‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 74 sur 333 · décembre 17(iO · texte numérisé non relu

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sait qu'à celle époque aucun livre ne pouvait paraître en France sans une autorisation expresse ou tacite; c'était M. de Malestierbes* qui désignait le censeur sur l'appréciation duquel il accordait ou refusait la permission d'imprimer. On comprend l'importance de pareilles fonctions au milieu du dix-huitième siècle, en présence d'une littérature philosophique très audacieuse. Malesherbes, du reste, était un libéral, il partageait la plupart des docrtinesque soutenaient les encyclopédistes, et sa présence à la librairie, si elle lui attira bien des haines dans le gouvernement, fut un bienfait pour les gens de lettres % qu'il protégea de tout son pouvoir. Homme excellent, plein de droiture et d'honnêteté, il s'efforça toujours de concilier les devoirs de sa charge avec ses idées personnelles.

1. Malesherbes (Chrétien-Guillaume de Lamoigiion de), 1721-1795. Il fut reçu en 1775 à l'Acadéniie française. Sa démarche n'était pas élégante, et le maître de danse Marcel dit un jour à son père : « A la manière dont il marche, vous ne pouvez raisonnablement le placer que dans l'Église. » Malesherbes cependant ne fut pas d'Église. M. de Lamoignon ayant été nommé en 1750 chancelier de France, son fils lui succéda en qualité de premier président de la Cour des Aides. Mais le chancelier de France avait dans ses attributions la direction de la librairie; ses nombreuses fonctions ne lui permettant pas de s'en occuper, il confia à son lils cette charge injportante, qu'il remplit de 1750 à 1763. Il était partisan de la liberté de la presse, ce qui peut donner une idée de la tolérance personnelle qu'il exerçait envers les auteurs.

2. Pendant la publication de VEnojc/opcdie, M. de liernis, alors ministre, se plaignit à Malesherbes de ce qu'il laissait passer des articles dangereux. Le magistrat lui répondit : « Si j'étais lieutenant criminel, mon métier serait d'intimider ceux qui seraient assez malheureux pour avoir affaire à moi. Je ne sais pas si j'aurais la vertu de cet état, mais heureusement ce n'est pas le mien; je suis chargé d'une police qui concerne les gens de lettres, les savants, les auteurs de toute espèce, c'est-àdire des gens que j'aime et que j'estime, avec qui j'ai toujours désiré de passer ma vie, qui fout honneur à leur siècle et à leur patrie », et il eut le courage de se refuser à changer de système.

Rousseau avait en parliculièremcnl à se louer de lui. Quand la Xouvelle lléloïse s'imprimait à Amsterdam, M. de Malesherbes, jouissant de la franchise postale, se chargeait de faire passer les épreuves à l'auteur et de les renvoyer en Hollande ; de cette façon Jean-Jacques évitait tous les frais de poste, si considérables à cette époque, et de plus il avait une complète sécurité, puisque les paquets portant l'estampille du directeur de la librairie n'étaient pas ouverts*.

La bienveillance de M. de Malesherbes ne se borna pas à des soins matériels, il prit la peine de revoir luimême toutes les épreuves et d'indiquer à l'auteur les passages qu'il fallait supprimer ou modifier pour paraître en France sans danger. Leurs relations étaient des plus cordiales. 11 n'est donc pas étonnant que M. de Malesherbes ait cédé à la demande de Mme de Luxembourg et qu'il se soit mis en quête avec elle d'un éditeur pour V Emile.

Les libraires Guérin et Duchesne furent bientôt trouvés, et l'on obtint d'eux des conditions vraiment avantageuses. Rousseau reçut de son manuscrit six mille francs, dont moitié comptant. Le directeur de la librairie lui-même examina le traité et de sa propre main écrivit en marge les modifications dont il exigea l'acceplation des éditeurs'.

1. M. de Malesherbes poussait la bonté jusqu'à faire fermer en sa présence les paquets que Jean-Jacques envoyait en llollanclc. (J.-J. Rousseau à Rey, 28 mai 1760. Bosscha. Lctlres Itiédiles.)

2. Voir à l'appenciice le texte du traité avec les changements apportés par M. de Malesherbes.

« Monsieur, mandait Guérin à Malesherbes, j'ai communiqué hier à M. Rousseau le projet de transaction rédigé sur vos observations. Il en est très content et il m'a chargé, Monsieur, de vous présenter ses respects et ses remercîments des bontés dont vous l'honorez. Je fais avertir le sieur Duchesne que je vous ai renvoyé tous les papiers de cette affaire. 11 ira, Monsieur, prendre vos ordres*. »

Guérin, bien qu'il fût le principal intéressé dans l'affaire, ne figurait pas dans le traité ; Duchesne seul était en nom.

Ainsi Jean-Jacques, au lieu de vendre son manuscrit comme à l'ordinaire à un libraire hollandais, vient de traiter avec un libraire français.

Pour la clarté de ce qui va suivre et pour bien comprendre les conséquences qu'eut pour le philosophe cette dérogation à ses habitudes, il faut d'abord établir quels étaient les usages suivant que l'on faisait imprimer en France ou à l'étranger.

La propriété littéraire au dix-huitième siècle était soumise à des règles qui naturellement différaient beaucoup de celles qui la régissent aujourd'hui ; il n'existait pas, pour la protéger, de traités de puissance à puissance, de traités internationaux ; il n'était défendu en aucun pays de contrefaire les livres imprimés en pays étrangers.

Par exemple, les libraires hollandais réimprimaient immédiatement tout ce qui paraissait en France, sans

1. Inédilc. Sainl-Brice, ce 30 août 1701. Uildiolliùque iiat. Mss. f. Vv n. acq. 1 IS").

souci (le l'inlérôt des éditeurs français, qui se trouvait ainsi gravement lésé: et de même, par un juste esprit de représailles, les libraires français réimprimaient sans hésitation tout ce qui paraissait en Hollande.

Quand un auleur français se faisait impiimcr en Hollande, il se trouvait donc exposé aux contrefaçons des éditeurs parisiens; mais par équité et pour que l'auteur pût retirer de son ouvrage tout l'avantage possible, le directeur de la librairie l'autorisait à désigner lui-même l'éditeur français qui serait chargé de la contrefaçon; cet éditeur recevait un privilège, mais il payait une redevance à l'auteur.

Le libraire hollandais auquel le livre avait été vendu aurait été mal venu de se plaindre, attendu que l'auteur n'avait pu lui céder que les droits qu'il avait lui-même; or, il ne possédait en aucune façon le droit d'empêcher les libraires de Paris de copier ou de contrefaire son ouvrage, imprimé à l'étranger.

Ces principes étant bien établis, dans la pratique on arrivait à une entente. Quand Rey d'Amsterdam, par exemple, achetait un manuscrit, il s'entendait avec un de ses confrères de Paris, qui se chargeait, en payant un prix convenu, de l'édition française; à mesure que l'ouvrage s'imprimait en IloUande, Rey envoyait les bonnes feuilles à Paiis: le lil)rairc français imprimait sur ces bonnes feuilles et l'ouvrage paraissait presque simultanément à Amsterdam et à Paris; de cette façon on défiait toute contrefaçon.

La réciproque était également vraie ; lorsqu'un libraire

français achetait un ouvrage, son intérêt était de s'entendre aussitôt avec un libraire étranger.

Quand Rousseau signa le traité de VÉmilc, il fut averti que Neaulme, libraire de la Haye, était d'accord avec Duchesne, qu'ils se trouvaient liés par un traité, que l'impression se ferait parallèlement à Paris et à la Haye, et que Xeaulme serait chargé de répandre aussitôt l'édition étrangère en Hollande, en Allemagne, en Angleterre.

Jean-Jacques ne s'était pas d'abord beaucoup soucié de voir imprimer son livre en France; lui-même en reconnaissait la difficulté, car il écrivait à Guérin, le 21 décembre 1760, alors que l'ouvrage n'était pas encore achevé :

« Je n'imagine pas qu'il puisse être imprimé dans le royaume, au moins pour la première fois, sans une mutilation, à laquelle je ne consentirai jamais, attendu que ce qu'il faudrait ôter est précisément ce que le livre a de plus utiles Je ne vois d'autre remède à cet inconvénient que de faire imprimer d'abord le livre en pays étranger, après quoi, quand il aura fait son premier effet, je ne crois pas que la réimpression en France souffre les mêmes difficultés. »

En effet, quand il fut appelé à traiter avec un libraire français, Rousseau demanda que l'impression fût faite à l'élrangei' pour éviter ainsi tout désagrément. Mais M. de Malesherbes, Mme de Luxembourg, les libraires lui persuadèrent qu'il n'avait rien à redouter, qu'on n'im-

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