Inédite. Bib. nat. Mss. f. l"r. n. acq
Ces douleurs physiques allaient avoir comme toujours sur son esprit la plus fatale influence.
L'impression du Co?i/?^af socm/ marchait assez rapidement; il n'en était pas de même de V Emile. Le traité avait été signé à la fin d'août, deux mois s'étaient perdus à choisir le format, les caractères, à faire des essais, bref on se trouvait au commencement de novembre et c'est à peine si l'auteur avait reçu quelques épreuves.
Aussitôt Rousseau, dont l'impatience fébrile ne peut comprendre tous ces retards, croit qu'il se passe une chose qu'il ignore, et il conçoit sur l'honnêteté de son libraire les plus graves soupçons*; l'imagination aidant, ces soupçons se changent bientôt en certitude.
Mais donnons-lui la parole et laissons-le décrire luimême, une fois revenu à la santé, les phases successives de sa maladie. 11 va nous montrer comment en groupant les faits les plus naturels, les plus simples, comment, en les interprétant sous l'empire d'une véritable manie, celle de la persécution, on peut arriver à trouver la certitude d'une infâme trahison qui n'a jamais existé.
(( Jamais un malheur, quel qu'il soit, ne me trouble et ne m'abat, pourvu que je sache en quoi il consiste; mais mon penchant naturel est d'avoir peur des ténèbres : je redoute et je hais leur air noir ; le mystère m'inquiète toujours, il est par trop antipathique avec mon naturel
1. Rousseau était toujours lourmontù de l'idée qu'on lisait ses épreuves; déjà, pendant l'impression de la Nouvelle Ile'loise, il l'écrivait à M. de Jlaleslicrbes qui lui servait d'intermédiaire avec les libraires. (Voir la lettre du 18 mai 1700 Correspondance générale.)
oiivort jusqu'à l'inipriulcncc. L'aspect du monstre le plus hideux m'el frayerait peu, ce me semble; mais si j'entrevois de nuit une ûgnre sous un drap blanc, j'aurai peur. Voilà donc mon imagination, qu'allumait ce long silence, occupée à me tracer des fantômes. Plus j'avais à cœur la publication de mon dernier et meilleur ouvrage, plus je me tourmentais à chercher ce qui pouvait l'accrocher; et toujours portant tout à l'extrême, dans la suspension de l'impression du livre, j'en croyais voir la suppression. Cependant, n'en pouvant imaginer ni la cause ni la manière, je restai dans l'incertitude du monde la plus cruelle....
« Malheureusement j'appris, dans le même temps, que Je P. Grifl'et, jésuite, avait parlé de VÉmile, et en avait même rapporté des passages. A l'instant mon imagination part comme un éclair, et me dévoile tout le mystère d'iniquité : j'en vis la marche aussi clairement, aussi sûrement que si elle m'eût été révélée. Je me figurais que les jésuites, furieux du ton méprisant sur lequel j'avais parlé des collèges, s'étaient emparés de mon ouvrage; que c'étaient eux qui en accrochaient l'édition; qu'instruits par Guérin, leur ami, de mon état présent, et prévoyant ma mort prochaine, dont je ne doutais pas, ils voulaient retarder l'impression jusqu'alors, dans le dessin de tronquer, d'altérer mon ouvrage, et de me prêter, pour remplir leurs vues, des sentiments différcnis des miens. 11 est étonnant quelle foule de faits et de circonstances vint dans mon esprit se calquer sur cette folie, et lui donner un air de vraisemblance, que dis-je ! m'y montrer l'évidence et la démonstration. Guérin était totalement livré aux jésuites, je le savais. Je leur attribuai toutes les avances d'amiliés qu'il m'avait faites, je me persuadai que c'était par leur impulsion qu'il m'avait pressé de traiter avec Neaulme; que par ledit Neaulme ils avaient eu les premières feuilles de mon ouvrage; qu'ils avaient ensuite trouvé le ruoyon d'en arrêter l'impression chez Du-
chosne, et peut-être de s'emparer de mon manuscrit, pour y travailler à leur aise, jusqu'à ce que ma mort les laissât libres de le publier travesti à leur mode. Je ne voyais partout que jésuites, sans songer qu'à la veille d'être anéantis, et tout occupés do leur propre défense, ils avaient autre chose à faire que d'aller tracasser sur l'impression d'un livre où il ne s'agissait pas d'eux*.... »
Dès le 8 novembre, Rousseau suivant son idée, mais n'osant encore l'exprimer ouvertement, mande à Duchesne :
« 11 est clair, Monsieur, que mon livre est accroché, sans que je puisse imaginer à quoi, et il n'est pas moins clair que ce n'est jamais de vous que je saurai la vérité sur ce point. Ainsi ne vous exercez plus à me donner des défaites et des prétextes qui ne servent plus à rien. »
Les épreuves continuant à ne pas arriver, il se persuade que décidément le manuscrit est dans les mains des jésuites et il écrit ironiquement à son éditeur :
(( Rien ne presse, Monsieur, pour l'impression de mon livre; depuis que je sais les raisons de votre retard, je vous excuse, même je vous plains. Quand Leurs Révérences en auront fait l'usage qu'elles souhaitent, vous pourrez procéder à l'impression, si elles y consentent; en attendant restez tranquille, aussi bien que nioi^
1. Confessions. Partie II, livre XI. Après avoir si bien décrit sa maladie et s'être traité de visionnaire, Rousseau, en relisant ses Confessions, a mis une note pour revenir sur ses aveux et déclai-er cpi'il avait été réellement l'ohjet dun affreux complot.