A Ducliesnc, 16 novembre
VOLTAIRE 1;T J.-.I. ROUSSEAU ibb
Naliirellcment Jean-Jarqucs croit devoir mellrc aussitôt M. de Maleslicrl)es au courant de la traliison et il lui écrit le 18 novembre :
(( Vous apprendrez, Monsieur, avec surprise le sort de mon manuscrit tombé dans les mains des jésuites, par les soins du sieur Guérin. J'ignorais qu'il leur fût dévoué, et ce n'est qu'en l'apprenant que j'ai démêlé la conduite inconcevable du libraire, qui, depuis deux mois, m'amuse avec une prélonduc impression qu'il ne fait point, et qu'il ne veut pas faire, puisqu'après m'avoir envoyé deux ou trois épreuves, il a défait ses formes sans tirer une seule bonne feuille.
(( En pénétrant trop fard l'objet des soins généreux, du sieur Guérin, je crus d'abord que les jésuites, possesseurs de mon manuscrit, se contenteraient d'en retarder l'impression, pour avoir le temps d'en faire quelque sorte de réfutation à leur mode avant qu'il parût; ce qui ne m'alarmait pas beaucoup, car ce n'est pas avec ces armes-là qu'ils sont à craindre. Mais la certitude que j'ai, que l'édition commencée en apparence n'est que simulée, me fait comprendre qu'ils veulent absolument supprimer l'ouvrage, ou du moins, vu l'état de dépérissement où je sais, en différer la publication jusqu'api'és ma mort, afin que, tout à fait maîtres du manuscrit, ils puissent le tronquer et falsifier à leur fantaisie, sans que personne y ail ins{)ecfiou. Or, voilà. Monsieur, le malheur que je redoute le plus, aimant cent fois mieux que mon livre soit anéanti que mis dans un état à déshonoi'er ma mémoire.
«J'avais toujours espéré me mettre à couvert des manœuvres de ces messieurs en ne m'attaquant jamais à eux, en n'en parlant jamais dans mes livres; il est très sûr que celui-ci même, dans lequel il n'y a pas un seul mot d'eux ni do
leurs collèges, ne saurait leur nuire en aucune sorte; mais c'est pour le seul plaisir de me faire du mal qu'ils m'en font, et j'apprends à mes dépens, qu'à moins de leur être absolument vendu, l'on ne gagne rien à les ménager.
(i Je ne sais, Monsieur, ce qu'il faut faire en cette occasion, et je suis dans un abattement qui me met hors d'état d'écrire ou d'agir. Je puis parer peut-être par une protestalion publique à l'affront qu'un jour des sentiments jésuitiques soient mis sous mon nom; mais faut-il perdre absolument mon livre, et n'y aurait-il aucun moyen, après qu'ils ont eu tout le temps d'abuser de mon manuscrit, de le ravoir en rendant tout et en rompant le marché? Daignez, Monsieur, faire pour moi dans cette affaire ce que la justice et l'humanité vous inspireront. Comme je n'ai point d'autres intérêts que ceux de la vérité et de l'équité, je redeviens tranquille après les avoir remis dans vos mains.
« Je vous salue, Monsieur, avec un profond respect*. )*
Malesherbes était à la campagne; stupéfait à la réception de cette lettre, il s'empresse de répondre à son correspondant de se tranquilliser, qu'il ne peut croire à pareille infidélité, mais qu'en tout cas il se charge de lui faire rendre le manuscrit dés son retour à Paris^
Cependant Duchesne n'a absolument rien compris à la lettre de Ilousseau. Il se demande quelles peuvent bien être ces Révérences auxquelles il est fait allusion ; il répond en sollicitant une explication et il profite de l'occasion pour envoyer quelques épreuves.
1. Montmorency, 18 novembre 4701. Bib. iiat. Mss. f. Fr. n. acq. 1183. M. Brunelièrc a publié cette lettre clans la Heriic des Deux-Momies, février 1882.