A Mme de Warens, Grenoble, lô septembre
trouverez que des idées communes, au lieu que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond'. »
Séduit par ce raisonnement, Jean-Jacques l'adopta sans hésitation.
Soutenir une thèse banale, défendre une vérité devenue triviale à force d'être reconnue, enfoncer une porte ouverte, ne pouvaient procurer ni gloire ni réputation. Ne valait-il pas mieux en effet, pour réveiller les contemporains de leur assoupissement, tirer un coup de pistolet en l'air et forcément attirer leur attention !
Rousseau n'avait que trop de dispositions au paradoxe. Il écrivit donc avec le talent que l'on sait son Mémoire célèbre sur les sciences et les arts. Son but est de montrer que, bien loin de contribuer à épurer les mœurs, les sciences, les arts, les lettres ne servent qu'à les corrompre; comment, au lieu d'être l'appui et le soutien de la société, ils ne font que l'énerver et l'aflaiblir. Ainsi, dans un siècle tout littéraire, Jean-Jacques n'hésite pas à condamner les lettres ; il dit même qu'on devrait proscrire l'imprimerie. Tel est son premier défi à la société.
La théorie adoptée par le Genevois parut originale,
1. Mémoires de Marraontel. Dans les Confessions, Rousseau raconte que c'est en allant à Yincennes voir Diderot, qui y était enfermé pour avoir écrit la lellre sia- les aveugles à l'usage de ceux qui voient (1749), que l'idée lui vint de traiter le sujet proposé par l'Académie, et de le traiter sous cette forme paradoxale. La version que Marniontel tenait de Diderot lui-même parait plus conforme à la vérité.
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elle étail soulciuie avec une rare éloquence, el l'Acadéuiie de Dijon n'hésila pas à lui décerner le prix.'.
Mais Rousseau ne s'était pas contenté d'attaquer les lettres, il avait lancé à prol'nsion les traits de sa satire contre ceux qui les cultivaient. I)ej)uis qu'il vivait dans les salons, au milieu de tous les beaux esprits, Jean- Jacques n'était pas plus heureux, bien au contraire; pauvre, timide, mal à l'aise, il se heurtait sans cesse à des hommes de lettres qui ne le valaient pas assurément et (|ui cependant l'écrasaient d'une supériorité factice. 11 ne leur pardonnait pas tout ce qu'il enviait en eux, leur succès, leurs belles manières, leur aisance dans le monde, leur familiarité avec les grands seigneurs.
Cette jalousie qu'il ne peut maîtriser, il lui donne un libre cours dans son discours; les vices qu'il flagelle sans pitié sont ceux de ces salons qui ne lui font pas la place à laquelle il a droit, ce sont les vices de ces gens de lettres et de ces philosophes à côté desquels il passe presque inaperçu. Ce qu'il reproche le plus amèrement aux hommes de lettres, c'est de se faire les parasites des grands seigneurs : « C'est le métier de tous nos beaux esprits, dit-il, hors un". »
Bien qu'il n'eût pas eu de relations avec Voltaire depuis 1745, et qu'à cette époque il n'ait eu qu'à s'en louer, Jean-Jacques ne crut pas devoir le ménager
1. Le discours sur les arts fut réfuté par le roi de Pologne Stanislas; Rousseau répondit à la réfutation du roi.
2. Dans l'esprit de Rousseau, Diderot foi'mait cette honorable exception*
plus que les autres, et il lui décocha un trait qui pour un épiderme sensible pouvait passer pour assez blessant.
« Toul artiste veut-être applaudi, disait-il. Les hommages de ses conlemporaius sont la partie la plus précieuse de sa récompense. Que fera-l-il donc pour les obtenir, s'il a le malheur d'être né chez un peuple et dans des temps, où les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton ; où les hommes ont sacrifié leur goût aux tyrans de leur liberté; où, l'un des sexes n'osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre, on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique, et des prodiges d'harmonie sont rebutés? Ce qu'il fera, messieurs? il rabaissera son génie au niveau de son siècle, et aimera mieux composer des ouvrages communs qu'on admire pendant sa vie, que des merveilles qu'on n'admirerait que longtemps après sa mort. Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse ! et combien l'esprit de la galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes M »
A celte époque l'étoile de Voltaire pâlissait quelque peu. Mme de Pompadour avait d'abord voulu s'entourer de tous ceux qui par leurs talents pouvaient contribuer à sa réputation; l'auteur de la Ilenriade lut attiré à la cour^ et malgré l'éloignement qu'il