‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 80 sur 333 · novembre 1761. Rousseau, ses amis et ses ennemis · texte numérisé non relu

novembre 1761. Rousseau, ses amis et ses ennemis

VOLTAIRE F.T J.-J. ROUSSEAU ir.9

({ Voyant, Monsieur, après ma première étourderio, que vous preniez la peine de m'écrire de votre main, j'avais résolu de vous épargner désormais l'imporlunili' de celte affaire tant qu'il me resterait des doutes; mais il ne m'en reste plus et je ne puis me dispenser de vous dire qu'il est clair à mes yeux que le libraire m'amuse et ne procède point de bonne foi à l'impression. Depuis près de deux mois il fait faire la navette à cinq ou six épreuves qui passent et repassent perpétuellement devant mes yeux, et me tiennent plus occupé à corriger et recorriger de nouveau les mêmes fautes d'impression que je ne l'ai été à la composition du texte. 11 ne m'a pas été possible jusqu'ici de parvenir à voir une seule bonne feuille et je suis môme étonné qu'il ne se soit pas encore avisé de m'envoyer sous ce nom quelque épreuve un peu plus proprement tirée. Je suis persuadé, Monsieur, que d'un regard vous vérifierez ce que je ne puis conclure ici que d'une multitude d'indices légers en eux-mêmes, mais dont le concours fait pour moi démonstration et dont Je résultat est que mon ouvrage est perdu ; car, quoique j'ignore quelles mains le retiennent, je ne puis m'empôcher de le présumer, et quoique je connaisse votre autorité, et que je pressente toute l'indignation de votre justice, je sais aussi que 7iescit Orciis reddereprœdam.

(I Seul, sans correspondance, sans aucune connaissance de ce qui se passe, je prends la liberté de vous demander, Monsieur, quand vous serez à Paris et que vous aurez vu l'état des choses, vos instructions sur la manière dont je dois me conduire en cette occasion; mais je vous supplie de ne pas m'écrire de votre main, je suis trop plein de cette affaire pour. ne pas vous entendre à demi-mot. Au reste, je ne doute point que le libraire ne soit sur ses gardes, averti par une lettre très folle et très mal digérée que je lui écrivis dans la force de mes alarmes et à laquelle il répondit deux jours après par trois nouvelles épreuves qui dissipèrent à l'instant

tous mes soupçons. Je n'ai ni sang-froid ni prudence et n'en suis que plus à plaindre. Je lâche de ne faire injustice à personne, mais je ne la sais pas supporter. Soyez mon protecteur contre moi-même en m'honorant de vos avis; ma déférence me tiendra lieu de sagesse et vous prouvera mon respecta »

Le lendemain, nouvelle lettre :

« Je vous demande pardon, Monsieur, de mon éternelle importunité ; mais l'inquiétude sur le sort de mon livre me consume et me tue. On pardonne beaucoup de choses à un homme dans cet état. J'ai jeté sur le papier quelques propositions pour le sieur Duchesne que je soumets à votre examen^. Je n'imagine pas sur quel prétexte il pourrait se défendre de choisir entre ces propositions, et dans ce caslà même je pense qu'elles auraient toujours servi à manifester ses véritables intentions. Je pense aussi que dans le cas du choix, il préférerait celle du terme préfîx qu'il rejetterait aussi loin qu'il serait possible, uniquement pour gagner du temps, et, s'assurer de moi du moins jusqu'à ce temps-là. C'est aussi, pour la même raison, celle pour laquelle j'aurais le plus de répugnance, à moins que ce terme ne fût aussi prochain qu'il doit raisonnablement l'être. D'abord il prétendait avoir fait son traité avec l'imprimeur pour que l'ouvrage parût à la mi-janvier. Dans une visite qu'il me fit quelque temps après, son associé (car lui n'est qu'un homme de paille) me fit entendre que ce, serait pour le mois de février; je ne doute pas qu'à présent il ne prenne le mois de mars, et ainsi chaque mois reculant d'un mois, il se trouvera toujours à la même distance. Enfin, de manière

1. Inédite. Monlmorency, 29 novembre 1701. Bib. not. Mfs. f. Fr. n. a.

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