‹ Voltaire et J.J. RousseauChapitre 81 sur 333 · Voir à rnppcndice les propositions de Jean-Jacques · texte numérisé non relu

Voir à rnppcndice les propositions de Jean-Jacques

OU d'autre, il sera toujours plus avantageux pour moi de savoir à quoi m'en tenir que de rester plus longtemps dans l'état de perplexité et dincertilude où je vis depuis deux mois et même depuis trois, que le manuscrit est entre ses mains.

En attendant, je travaille à tout événement à mettre en état mon brouillon, ce qui n'est pas une petite affaire, la copie étant mise dans un autre ordre et considérablement augmentée. J'espère avoir tout dit et que c'est ici la dernière importunité que vous recevrez de moi sur celte affaire. Malheureusement pour vous, Monsieur, je n'ai que celle-là et vous éprouvez trop avec moi la vérité du proverbe. Je le sens, j'en gémis, j'embrasse vos genoux et je me tais^ »

Désolé de l'état d'inquiétude extrême dans lequel se trouvait son ami, M. de Malesherbes s'empressa de rentrer à Paris pour aviser aux mesures à prendre. Duchesne, interrogé, répondit avec un tel air d'ingénuité, une telle candeur, que le directeur de la librairie fut pleinement convaincu de son innocence. En somme, le traité avait été signé à la fin d'août, il n'y avait que trois mois d'écoulés, et pour qui connaît les éditeurs, c'était un retard fort ordinaire.

Malesherbes écrit aussitôt à Rousseau le résultat de son entrevue, en lui marquant que le seul reproche qu'on peut adresser à Duchesne est un peu trop de lenteur et que quant à lui, il « n'a jamais vu de libraire à qui les auteurs pour qui ils impriment ne fassent ce reproche. » Cependant, pour donner satisfac-

1 . liifdile. Monlmoreiicy. 30 novembre 1701. iJiL. Nat. Mss. f. fr. n. a.

tioii à son ombrageux correspondant, il lui promet de faire surveiller l'impression par un homme à lui qui exigera un certain nombre de feuilles par semaine*. Cette lettre très rassurante calme les terreurs de Jean-Jacques qui répond dès le 8 décembre :

(( Je comprends, Monsieur, sur le détail dans lequel vous daignez entrer avec moi, combien mon étourderie et mon indiscrétion auraient dû vous paraître inexcusables et combien vous les avez couvertes d'indulgence, de bontés et de soins. Cependant, malgré ce qu'a pu vous dire le sieur Duchesne, mon inquiétude n'était peut-être pas aussi déraisonnable qu'elle le paraît. Si je n'avais que sa lenteur à lui reprocher, il ne serait là-dessus que dans le cas des autres ibraires et moi dans le cas des autres auteurs. Mais la conduite qu'il tient et le mystère impénétrable dont il s'enveloppe avec moi ne sont point de l'usage acccoutumé. Quelque peu qu'avancent les libraires, ils font quelque chose, ou conviennent qu'il ne font rien; mais après trois mois d'empressement et deux mois de travail, j'en suis encore à savoir si celui-ci a réellement commencé. Après m'avoir tenu trois semaines entières sur deux épreuves allant et venant, je suis tout étonné, quand j'attends les bonnes feuilles, d'apprendre qu'il a défait les formes sous le plus frivole prétexte. On recommence sur nouveaux frais, on travaille à la fois sur deux volumes, l'entreprise promet de la rapidité, et le tout aboutit cà cinq ou six feuilles dont les épreuves vont et viennent depuis un mois sans que rien s'achève; quand je demande de bonnes feuilles, on ne m'en envoie point, quand je demande au moins s'il y en a, on ne me répond point; j'en suis encore à savoir ce que sont devenues mes correc-

i. 7 iléccnibre 17GI. liousseau, ses amis et ses ennemis.

YOLTAIRF; et .I.-.I. ROUSSEAU 163

lions, quel œil aura mon livi-e, s'il y on a drjà une seule feuille imprimée, et si le tiavail que je lais sur les épreuves n'est pas un travail perdu. Vous conviendrez, Monsieur, que tout cela n'est pas ordinaire, et qu'un autre dans le même cas, ne se fût peut-être pas inquiété moins que moi.

« Tout cela parait contre l'intérêt du libraire, j'en convions ; mais celte rêfloxion, loin de me rassurer, est ce qui m'alarme, en me faisant présumer qu'un intérêt plus grand ou un pouvoir auquel il ne peut résister, le retient. Ma crainte n'est pas que mon livre soit falsifié de mon vivant, je le reconnaîtrais, j'aurais recours à vous, et vous me rendriez justice : mais que puis-je penser de celte impression feinte, et de ces délais affectés, sinon qu'on attend que mes maux aient achevé de me consumer pour substituer sous mon nom un autre livre au mien sans que personne le désavoue et sans que vous-même, Monsieur, soyez instruit de cette fausseté? Si je pouvais donner à l'étrange conduite du libraire quelque interprétalion plus favorable, je le ferais; mais pour moi je n'en vois point d'autre, à moins qu'il ne soit devenu fou. Les épreuves que je reçois ne sauraient me rassurer là-dessus, quand même je reverrais ainsi successivement tout le livre ; ce qui est sur les épreuves ne signifie rien pour moi tant que je ne puis pas venir à bout do voir les feuilles imprimées ; car qui peut m'assurer des changements qu'on y aura faits?

« Le traité avec Neaulme n'est pas pour imprimer leur édition, mais pour en faire sur leurs propres feuilles une autre parallèle à celle-là pour la Hollande et l'Angleterre ; je ne sais rien de ce traité que ce que m'en a dit M. Guérin et ce qu'ils m'ont marqué eux-mêmes; mais les uns et les autres en ont donné la négociation pour cause du retard de l'impression, et depuis que selon eux ce traité est enfin conclu, l'impression n'en va pas mieux. Ma proposition était donc, de me substituer au sieur Neaulme et de me charger do l'édi-

tion étrangère aux mêmes conditions. Au moyen de quoi Duchesne eut fait son édition tout à son aise, mais moi j'aurais été le maître de celle-là.

(( J'estime que tout l'ouvrage peut avoir environ soixante feuilles. Ils promettaient trois feuilles par semaine et ils promettaient que l'ouvrage paraîtrait à la mi-janvier. La contradiction de ce double engagement me sauta aux yeux et me fit de la peine-. Il y a deux mois de cela, il n'y a pas encore une seule feuille de faite et ils promettent maintenant l'ouvrage pour le mois de mars. Soit; mais l'ouvrage ne saurait être fait au mois de mars que dans l'intervalle il ne s'en fasse quelque chose. La seule chose que je demande et qui me paraît bien raisonnable à demander, c'est de voir les bonnes feuilles à mesure qu'on les tirera.

« Voici, Monsieur, la dernière importunité que vous recevrez de moi sur ce chapitre. J'avais déjà du penchant à voir mes craintes mal fondées, et la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire me rassure encore beaucoup. Après avoir pris les mesures qui m'ont semblé convenables, j'ai résolu de ne plus m'inquiéter de cette affaire et de n'en garder que le souvenir que je dois à vos bontés S »

Ainsi, le 8 décembre, Rousseau encore une fois est tout, à fait rassuré sur le sort de son livre.

Le 12, c'est-à-dire quatre jours après, et sans qu'aucun incident nouveau soit survenu, il est derechef complètement affolé : Guérin est un traître, Duchesne est un traître, tous deux s'unissent pour livrer VÉmile aux jésuites!

H l'écrit à Moultou et lui raconte dans les moindres

1. Iiiédilr. Mdiilnioroncy, 8 décembro I7G1. l'.ib, Nut. Mss, f. fr. n. a. 1185,

VOI.TMHK KT ,I.-.l. ROIISSKAU 165

détails le coniplol iihoiiiiiialile Iramé contre sou ouvrage'.

.Mais c'est .Mme de LHxeiiibourg (|ui l'a livré pieds et poings liés à ce misérable Duchesne; il faut au moins qu'elle connaisse ce triste personnage, qu'elle sache à quelles mains elle a confié les destinées de VÊmite.

Donc, le 15 décembre, Rousseau prend la plume, et écrit à la maréchale pour accuser formellement Duchesne de déloyauté et de forfaiture.

(( Je ne voulais point. Madame la Maréchale, vous inquiéter de l'histoire de mon malheur, mais puisque le chevalier vous en a parlé et que vous voulez y chercher remèile, je ne puis vous dissimuler que mon livre est perdu. Je ne doute nullement que les jésuites ne s'en soient emparés....

Ce qu'il y a de très sûr, c'est que le libraire se moque de moi avec l'impudence d'un coquin qui n'a pas peur, et qui se sent bien soutenu. Cette perte, la plus sensible que j'aie jamais faite, a mis le comble à mes maux et me coûtera la vie; mais je la crois irréparable, ce qui tombe dans ce gouffre-là n'en sort plus; ainsi je vous conjure de tout laisser là et de ne pas vous compromettre inutilement ; toutefois, si vous voulez absolument parler au libraire, M. de Malesherbes est au fait et lui a parlé; il serait peut-être à propos qu'il vous vît auparavant-. »

En même temps, Jean-Jacques écrivait à M. de Malesherbes et renouvelait pour la troisième fois ses accusations :

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