février 1702. Rousseau, ses amis et ses ennemis
4. Voici comment Diderot l'appréciait : « C'est précisément, parce que celle Profession de foi est une espèce de galimatias, que les têtes du peuple en sont tournées. La raison qui ne présente aucune étrangeté, n'étonne pas assez, et la populace veut être étonnée. Je vois I'>ousseau tourner tout autour d'une capucinière où il se fourrera quelqu'un de ces malins. Rien ne tient dans ses idées; c'est un homme excessif qui est ballotté de l'athéisme au baptême des cloches. Qui suit qu'il s'arrêtera'.' »
VOLTAIRE F.T<,[,-J. ROrSSF.AI' 1S1
Maloshcrbcs, mais il s'ôlail conluimé en tous points à leurs conseils; c'est eux qui l'avaient guidé el dirigé, c'est eux qui pour plus de commodité avaient insisté pour qu'on imprimat à Paris. Comment avec la complicité de protecteurs aussi haut placés, avec la complicité du directeur même de la librairie, l'auteur d'Emile, aurait-il pu ne pas se croire en sûreté'?
Jean-Jacques cependant aurait dû se dire que Mme de Luxembourg était un assez mauvais juge pour apprécier si l'ouvrage agréerait ou non à la Sorbonne, et que M. de Malesherbes, en sa qualité de philosophe, devait être très disposé à regarder avec indulgence les hardiesses de VÉmile. 11 aurait dû se dire encore qu'on ne donne que ce que l'on possède, qu'à la vérité le directeur de la librairie pouvait bien fermer les yeux sur une impression clandestine, la favoriser même secrètement, mais que là s'arrêtait sa puissance, et que sa bonne volonté, ses conseils, son intervention même dans les négociations, ne mettaient en aucune façon l'auteur à l'abri des poursuites du parlement, si l'ouvrage était jugé répréhensible; que du reste il n'y avait aucune permission écrite et qu'officiellement tout au moins, M. de Malesherbes pouvait décliner toute responsabilité.
1. En ITCo, Rour^seau obtint un certificat constatant que l'impression faite en France avait eu lieu contre son avis, ce qui était vrai, mais qu'il l'ignorait absolument, ce qui était faux. Nous ne comprenons pas comment M. de Malesberbes, par qui le certificat est signé, a pu se laisser arracher une déclaration notoirement mensongère. (Voir à l'appendice.)
Un exemple encore récent prouvait à Rousseau combien la protection du directeur de la librairie était illusoire en pareille occurrence.
En 1758, quand Helvétius* publia le livre de VEsprit, on désigna un censeur qui lut l'ouvrage, n'y comprit pas un mot et donna son approbation ^ Le livre donc parut avec privilège, mais il causa scandale, et aussitôt le conseil du roi, révoquant les lettres de privilège, supprima l'édition. Ilelvétius, bien qu'il n'eût pas signé son œuvre, s'en reconnaissait l'auteur; il courut les plus grands dangers et dut écrire des rétractations publiques.
Si Mme de Luxembourg et M. de Malesherbes, poussés par leur extrême désir d'être agréables au philosophe, agirent avec trop de légèreté", il faut reconnaître que Rousseau fut de son côté bien imprudent, bien inconsidéré, lui qui mieux que personne connaissait son ouvrage, et qui en avait avec tant de perspicacité pressenti les effets. Son aveuglement était tel, qu'au lieu de
1. Helvélius (Claude-Adrien) (1715-1771). Fermier- général à vingt-trois ans, il fit de sa grande fortune un très noble usage; Saurin, Marivaux et beaucoup d'hommes de lettres malheureux reçurent de lui des pensions qui les mirent à l'abri du besoin. Sa bienfaisance était célèbre. Il avait épousé Mlle de Ligniville, d'une des plus anciennes maisons de Lorraine.
2. Ce censeur était M. Tercier, premier commis des affaires étrangères et membre de l'Académie des inscriptions et bollcs-leltres. fut admis à déclarer qne son approbation était l'effet de iinndvevlancc et qu'il renonçait désormais à l'exercice de la censure.
3. « Il est étonnant, dit Grimm, qu'aucun de ses nouveaux amis n'ait prévu l'effet que ferait la Profession de foi du vicaire savoyard, dans un moment où tant d'oisifs et de sots n'ont d'existence et d'occupations que celle que leur donne l'esprit de parti. » Corresp. lilt., juin 1762.)
se conformer à l'usage qui voulait qu'on fil toujours paraître sous le voile de l'anonyme les écrits qui pouvaient attirer des ennuis de la part d'un clergé intolérant et d'un gouvernement toujours en éveil, il tint à mettre hardiment son nom sur la première page de VEmile. 11 sera donc mal venu plus lard à se plaindre des persécutions suscitées contre le livre et contre l'auteur; c'est lui-môme qui volontairement les a provoquées, qui a couru au-devant d'elles. Son tort est d'avoir cru pouvoir écrire et signer impunément des pages qui auraient conduit tout autre écrivain à la Bastille.
Un singulier incident troubla cependant sa sérénité et lui inspira quelques craintes. Un jour, se trouvant en compagnie de Duclos, il lui lut la Profession de foi du vicaire savoyard.
« Quoi! citoyen! s'écria Duclos, cela fait partie d'un livre qu'on imprime l'i Paris? — Oui, lui dis-je, et l'on devrait rimprimer au Louvre par ordre du roi. — J'en conviens, me dit-il; mais faites-moi le plaisir de ne dire à personne que vous m'avez lu ce morceau '. »
Deux mois après la publication du Contrat social, VÉmile paraissait.
Cet ouvrage a deux buts : 1° Réformer l'éducation. L'enfant n'a que de bons instincts, c'est l'éducation, fruit de la civilisation, qui le pervertit. 2° Établir une religion naturelle. L'auteur prend au christianisme sa morale, mais en repousse les dogmes; il affirme sa