Confessions. Partie II, liv.XI
croyance en Dieu, mais rejette la révélation et les miracles.
« Ce livre, quoique rempli de poisons mortels, lit-on dans le réquisitoire du parlement, est recherché avec le plus vif empressement. Chacun veut l'avoir avec soi, la nuit comme le jour, à la promenade comme dans son cabinet, à la campagne comme à la ville. »
Tout le monde en effet lisait VÉmile, et ces théories nouvelles produisaient un prodigieux effet. Rousseau s'attendrissait sur la situation des enfants en bas-age qu'il était d'usage, même dans les plus grandes familles, de mettre en nourrice à la campagne. Voici comment il dépeignait leur triste sort.
« Depuis que les mères, méprisant leur premier devoir, n'ont plus voulu nourrir leurs enfants, il a fallu les confier à des femmes mercenaires qui n'ont cherché qu'à s'épargner de la peine. 11 eût fallu veiller sans cesse sur un enfant en liberté; mais, quaiîd il est bien lié, on le jette dans un coin sans s'embarrasser de ses cris; pourvu que le nourrisson ne se casse ni bras ni jambes, qu'importe qu'il périsse ou demeure infirme le reste de ses jours. ... Ces douces mères, qui, débarrassées de leurs enfants, se livrent gahnent aux amusements de la ville, savent-elles quel traitement l'enfant au maillot reçoit dans son village? Au' moindre tracas qui survient, on le suspend à un clou comme un paquet do bardes, et tandis que, sans se presser, la nourrice vaque aux soins du ménage, le mallieureux reste ainsi crucifié. Tous ceux qu'on a trouvés dans cette situation avaient le visage violet; la poitrine fortement comprimée ne laissait pas circuler le sang, il remontait à la tête, et l'on croyait le patient fort tranquille parce qu'il n'avait pas la force de crier. J'ignore com-
YOLTAHIE RT.I.-J. ROUSSEAU 185
hinii d'iicuros un tMifanl peut roster dans cet état sans perdre la vio, mais je doiilo rpio cola puisso aller fort loin.... Pauvres enfants de notre siècle! façonnés au dehors par les nourrices, et plus tard au dedans par les philosophes*.! »
Si bien d'autres avant Rousseau demandèrent aux mères d'allaiter leurs enfants, si, avant lui, Tronchin, Buffon, ne cessèrent de le conseiller, ils avaient eu le tort de ne pas savoir se faire écouter. Jean-Jacques eut le grand art de réussir là où les autres avaient échoué. La mode s'empara de ses théories, il devint de bon ton de nourrir ses enfants, et l'on voyait apporter dans le monde de malheureux bébés que leurs tendres mères allaitaient en public.
On ne crut pas d'abord à un pareil engouement, et bien des gens s'imaginèrent que le réformateur prêcherait dans le désert.
(( J'ai lu votre roman de réducation, écrivait la marquise de Créqui, je l'appelle ainsi parce qu'il me paraît impossible (le réaliser votre méthode, mais il va beaucoup à apprendre, à méditer et à profiter. Il m'a donné des maux de nerfs insupportables : c'est le meilleur signe du monde pour votre ouvrage. Lorsque mes lectures ne me font point crisper le nez, c'est une preuve que tout est froid, mais lorsque je ne puis remuer ni pieds, ni pattes, que mes yeux clignotent et surtout que le bout de mon nez tire, alors c'est une preuve de style supérieur. Voilà donc l'état présent où je suis et que je ne vous reproche pas, parce que je prévoyais le danger et que je m'y suis exposée ^... Je ne vous réponds pas du