CHAPITRE VII
Voltaire chez Frédéric II. Son Poème sur la loi naturelle Départ de la Prusse. Hostilité des jésuites d'Alsace. Arrivée en Suisse.
M™' du Chàtelet était morte en 1749, cet événement levait le principal obstacle qui avait longtemps empêché Voltaire d'accepter l'invitation si pressante de Frédéric IL
Au mois de juillet 1750 il arrivait à Potsdam. Ses lettres peignent bien la vive satisfaction qu'il éprouvait d'avoir été si bien accueilli par le roi. Ce prince, ami des lettres, désirait vivement retenir le poète auprès de lui. Il prévenait en ces termes les craintes que Voltaire pouvait avoir au sujet de sa liberté d'action et de son indépendance de pensée : « Quoi ! parce que vous vous retirez dans ma maison, il sera dit que cette maison devient une prison pour vous ? Quoi! parce que je suis votre ami, je serais votre tyran? Je vous avoue que je n'entends pas cette logique-là; que je suis persuadé que vous serez fort heureux ici tant que je vivrai K » Quand il partit pour la Prusse, Voltaire n'avait point encore fait les expériences qui lui inspiraient plus tard cette triste réflexion: « Tout philosophe à la cour devient aussi esclave que le premeir officier de la couronne -. »
Peu en faveur auprès de Louis XV, attaqué par les dévots. Voltaire avait sans doute espéré trouver en Prusse cette indépendance de pensée « qu'il préférait à tout le reste ^ »
' 35> 223. De Frédéric IL Berlin, 23 août 1750. — - 25, 67. Mé}tioireSt 1759. — •' Ibidem.
même « à tous les rois ^ » et qu'il appelait fc la vie de l'âme ^. »
Si l'on en croit ses lettres, une des causes de son départ de la France aurait été l'espoir de jouir à l'étranger de la « liberté "^ » dont il avait besoin pour composer le Siècle de Louis XIV et il déplorait ainsi son nouvel exil : « Il est dur de travailler si loin pour sa patrie à un ouvrage qui devrait être fait dans son sein ; mais tel est le sort de la vérité ; il faut qu'elle se tienne à quatre cents lieues, quand elle veut parler. Plût à Dieu qu'on n'eût à craindre que la canaille des gens des lettres! mais la canaille des dévots, celle de la Sorbonne, font plus de bruit et sont plus dangereuses *. »
En lisant les lettres et les ouvrages que Voltaire avait écrits avant son séjour en Allemagne, nous avons été surpris de n'y trouver nulle part un mot de commisération pour les protestants du dix-huitième siècle. Voltaire ne s'élevait point encore à l'éloquence de ce noble et généreux magistrat catholique Rippert de Monclar qui plaignait en ces termes éloquents ses compatriotes si cruellement persécutés : « Tous les coins de la France retentissent des cris de ces malheureux; ils attirent même la compassion de tous ceux qui se font gloire, je ne dis pas d'être des chrétiens mais d'être des hommes^. »
L'esprit profondément religieux des réformés n'était pas fait pour leur attirer la sympathie des philosophes, la liberté de la presse n'existant pas, il leur était difficile de faire en-
< 35, 385. A un membre de l'Académie de Berlin. Potsdam, 15 avril 175a.
'■* 36, 51. A M"" ***. Berlin, 1753.
"' 55» 556. An duc de Richelieu. Berlin, 27 janvier 1752 ; 35, 71. -^ Frédéric, prince royal de Prusse. Cirey, 27 mai 1737 ; 55, 228, 229. Au duc de Richelieu. Août 1750; 35, 246. A 3/'"" Denis. Potsdam, 28 octobre 1750.
* 35, 430. A d'Argental. Potsdam, 1" septembre 1752.
^ C. Coquerel. Histoire des églises du désert. Vol. II, 222. 223.
tendre leurs plaintes; tout cela explique en une certaine mesure l'abandon dans lequel ils se trouvaient '. »
Absorbé par la publication de ses œuvres, menant une vie très mondaine, X'oltaire n'était d'ailleurs point encore, comme il le fut plus tard à plusieurs reprises, le défenseur de ceux qu'on opprimait. La première fois qu'il fait mention des protestants persécutés c'est dans une lettre qu'il adresse de Berlin au duc de Richelieu : « Dieu vous bénira, écrit-il à son héros, d'avoir protégé la liberté de conscience -. »
Mais le souci de sa gloire littéraire l'emporte de beaucoup sur le reste et il s'empresse d'ajouter: « Faire jouer le prophète Mahomet à Paris, et laisser prier Dieu en français dans vos montagnes du Languedoc sont deux choses qui m'édifient merveilleusement; mais vous croyez bien que je suis plus sensible à la première. Je vous dois des cantiques d'actions de grâces ^. »
Le duc de Richelieu, ce soi-disant protecteur de la liberté de conscience, devenu gouverneur du Languedoc, ordonnait trois ans plus tard à ses soldats de surprendre à coups de fusil ceux qui s'assemblaient au désert; traquant les pasteurs comme des voleurs ou des brigands, il offrait mille écus à celui qui en ferait arrêter un *.
^ Idem. Vol. I, 488. — - ^5, 321. Au duc de Richelieu. Berlin, 31 août 1751. — ^^ Ibidem. — ''C. Coquerel. Histoire des églises du désert. Vol. II, 144. 145.
Pour être impartial, ajoutons qu'un galérien nommé Bonnafous écrivait à son fils, le 25 septembre 1755, que Richelieu « sollicitait fort et ferme à la cour » en faveur des protestants des galères.