C. Coquerel. Histoire des églises du désert. Yol. II
Quelques ecclésiastiques catholiques du dix-huitième siècle professaient la tolérance. En voici quelques preuves : Dans un mandement publié par Fitz-James évèque de Soissons en 1757, on lisait: « Que la religion ne doit influencer en rien dans l'état civil... que nous devons regarder tous les hommes comme nos frères... sans jamais persécuter pour la religion qui que ce soit, sous quelque prétexte que ce soit. » 36, 439. De Daleuibert. Paris, 1757.
Claude Fleury, confesseur de Louis XV, écrivait aussi : « De tous les
Voltaire ignorait-il ces faits? nous ne saurions le dire, en tout cas dans les nombreuses lettres qu'il écrit à son ami de 1754 à 1757, il n'en est nulle part fait mention. Ce n'est pas à dire que, pendant son séjour en Prusse, l'hôte du Grand Frédéric se soit désintéressé de la tolérance religieuse en faveur de laquelle il avait déjà si souvent écrit ; bien au contraire, il lui avait consacré toute la fin de son Poème sur la loi naturelle. Sur un ton tour à tour sarcastique et indigné, il y attaque ce dogme du catholicisme: « Hors de l'église point de salut! » et le remplace par cette sentence toute philosophique :
Qu'on soit juste, il suffit, le reste est arbitraire'.
Faisant défiler devant ses lecteurs les grands hommes de l'antiquité dont les vertus d'après saint Augustin ne sont que de spleiidida peccata ^, » il montre tout ce qu'il y a de ridicule à les damner ainsi que leurs nobles successeurs, Leibnitz, Addison, Newton et tant d'autres, simplement
changements de discipline, je n'en vois point qui ait plus décrié l'église que la rigueur exercée contre les hérétiques et autres excommuniés... La vraie religion doit se conserver et s'étendre par la prédication accompagnée de discrétion et de prudence, la pratique de toutes les vertus, surtout une patience sans bornes. » Bonet-Maury, Histoire de la liberté de conscience. Page 67. Le pape Benoit XIV lui-même intercédait auprès de Louis XV en faveur des protestants. Ibidem.
^ 8. 578. Poème. Il" partie. 1752.
^ a6, 212. Questions sur les miracles. Lettre XV^II. 1765.
Sans vouloir affirmer que saint Augustin n'ait jamais employé l'expression « splendida peccata, » nous remarquons que, dans le passage classique où il est question des vertus morales étrangères à la foi religieuse, l'auteur de la Cité de Dieu les désigne ainsi : « Etiam ipsae vitia sunt potius quam virtutes. Nam licct a quibusdam tune verac et honestae puientur esse virtutes cuni ad seipsas referuntur : nec propter aliud e.xpetuntur, etiam tune injlatae ac supcrbae sunt: et ideo non virtutes, virtutes, sed vitia judicanda sunt. » De civitate Dei. Lib. XIX, cap. XXV. Froben, Basileae 1555,
parce qu'ils n'ont pas été dans le giron de l'église. Son éloquent plaidoyer en leur faveur se termine par cet appel à la mansuétude et à la charité:
Ami ; ne préviens point le jugement céleste;
Respecte ces mortels, pardonne à leur vertu :
Ils ne t'ont point damné, pourquoi les damnes-tu ?
A la religion discrètement fidèle,
Sois doux, compatissant, sage, indulgent comme elle;
Et sans noyer autrui songe à gagner le port :
La clémence a raison, et la colère a tort'.
Le tableau qu'il fait des hommes du seizième siècle n'est pas plus favorable à Servet qu'aux protestants ou aux catholiques:
On vit plus d'une fois dans une sainte ivresse, Plus d'un bon catholique nu sortir de la messe. Courant sur son voisin pour l'honneur de la foi, Lui crier: « Meurs, impie, ou pense comme moi. divin et ses suppôts, guettés parla justice, Dans Paris, en peinture, allèrent au supplice. Servet fut en personne immolé par Calvin. Si Servet dans Genève eût été souverain. Il eût, pour argument contre ses adversaires, Fait serrer d'un lacet le cou des trinitaires ^. »
Il salue l'avènement de la philosophie qui, selon lui, a déjà détruit dans le cœur de bien des hommes l'intolérance religieuse, cause de si grands maux :
Enfin, grâce en nos jours à la philosophie.
Qui de l'Europe au moins éclaire une partie,
Les mortels, plus instruits, en sont moins inhumains ;
Le fer est émoussé, les bûchers sont éteints '.
* 8, 386. Po'ente. III* partie. Comparer 7, 254. Les trois empereurs en Sorbonne. 1768 et 25, 480, 481. Traité toi. Chapitre XXII. - - 8, 585. Poème. III* partie. — ^ 8, 384. Idem. III* partie.
Tandis que Voltaire dans les Lettres philosophiques préconisait la soumission de l'église à l'état, dans le Poème sur la loi naturelle, il se plaçait à un point de vue plus libéral, se bornant à demander que tous les citoyens d'un pays, ecclésiastiques aussi bien que laïques, fussent soumis à la loi:
Toute église a ses lois, tout peuple a son usage ;
Mais je prétends qu'un roi, que son devoir engage
A maintenir la paix, l'ordre, la sûreté,
Ait sur tous ses sujets égale autorité,
La loi dans tout Etat doit être universelle:
Les mortels, quels qu'ils soient, sont égaux devant elle i.
Voltaire avait terminé en Prusse une œuvre plus importante encore que celle dont nous venons de parler, le Siècle de Louis XIV, il avait aussi continué VEssai sur l'esprit et les fnœurs des nations. Nous utiliserons plus loin les précieux renseignements que ces deux ouvrages renferment; ils nous serviront à établir le tableau que leur auteur a fait de l'intolérance chrétienne.
Les faits à la suite desquels Voltaire quitta la Prusse sont bien connus. Le 26 mars 1753 -, il faisait ses adieux à Frédéric. Sa carrière de courtisan était achevée. « Après avoir vécu chez des rois, » il voulait « se faire roi chez lui ^. »
Cette royauté sans trône et sans couronne, où \'oltaire pourrait-il l'exercer ? Tout séjour à Paris lui était interdit. Il eut beau solliciter l'archevêque de Paris par l'entremise de M. de Malesherbes *, adresser à M"'*= de Pompadour la supplique si pressante que voici : « Le roi est plein de clémence et de bonté; il daignera peut-être songer que j'ai employé plusieurs années de ma vie à écrire l'histoire de
* 8, 389. Idetn. IV* partie. — - Dnt. Vol. IV, 598. — " 25, 71. Métnoires. 1759- — * Dnt. Vol. V, 16.
— oison prédécesseur, et celle de ses campagnes glorieuses; que seul des Académiciens j'ai fait son panégyrique traduit en cinq langues. S'il m'était seulement permis, madame, de venir à Paris pour arranger, pendant un court espace de temps, mes affaires bouleversées par quatre ans d'absence... je mourrais consolé et pénétré pour vous, madame, de la plus respectueuse et la plus grande reconnaissance ^ , )> tout fut inutile, les portes de la grande ville restaient closes, il avait contre lui la cour et le clergé de France très scandalisés par la publication d'une édition de V Histoire universelle intentionnellement falsifiée -.
Que devenir? où planter sa tente?
D'abord Voltaire avait pensé s'établir en Alsace 3, il avait fait ce projet sans s'inquiéter des jésuites qui régnaient alors en maîtres dans ce pays. Quatre ans avant son arrivée, « ces ours à soutane noire, comme il les appelle, avaient fait brûler Bayle dans la place publique'*'; » le disciple ne devait pas plus que le maître trouver grâce à leurs yeux.
Sans doute il ne faudrait pas prendre à la lettre ces lignes de Voltaire écrites à d'Argental, de Colmar, le 24 février 1754: « Je cours risque d'être brûlé, moi qui vous parle ^, » néanmoins quelques zélés jésuites avaient formé un complot contre lui et s'étaient bien promis de le forcer à quitter Colmar *\ Pour expliquer leur conduite, le père Menoux écrivait à Voltaire: « Comment voulez-vous que des gens dévoués comme nous à la religion, se taisent toujours quand ils entendent attaquer sans cesse la chose du monde qu'ils envisagent comme la plus sacrée et la plus salutaire? Voilà cependant ce que l'on voit surtout dans les écrits ré-
' 56, loi. A M""' de Pompadour. Colmar, 1755. — - Dnt. Vol. V, ij, 14, 16, 20. 56, 104. A la comtesse de Lutzelboiirg. Colmar, 23 janvier 1754. — ' Dnt. Vol. V, 7. — * 36, 117. A d'Argental. Colmar, 3 mars 1754. — ^ 36, 112. A d'Argental. Colmar, 24 février 1754. — '^ Dnt. Vol. V, 22.
pandus sous votre nom, et récemment dans le prétendu Précis de V Histoire universelle ^ » Si nous en croyons une lettre adressée par Voltaire à la duchesse de Saxe, le 27 février 1754, ce que les jésuites auraient surtout reproché à l'auteur de V Essai sur les maurs, c'était « les vérités que la loi de l'histoire l'avait forcé de dire sur les papes -. »
Il était très honorable pour Voltaire d'être attaqué en défendant les droits de la vérité historique, que ne sut-il répondre à ces attaques par le silence, par la fuite ou du moins avec dignité! Le voilà au contraire qui s'adresse de la façon la plus aimable au père Menoux: (( Les ours à soutane noire ^ » sont devenus « une société respectable qui lui est chère, et qui ne devrait pas avoir d'ennemis *. » Il ne s'arrête pas en si bon chemin. « Je conçois qu'un diable aille à la messe, quand il est en terre papale comme Nanci ou Colmar ^, » écrit-il à d'Argens, en mars 1754, et, quelques jours après, justement avec un de ces regards diaboliques qu'il devait avoir quelquefois et que Collini avait surpris en cette occasion, il faisait en pure perte sa première communion ^, prenant part ainsi à cette cérémonie chrétienne qu'il bafoua si souvent plus tard. Une conduite si indécente devait nuire à l'estime dont jouissait Voltaire, elle ne pouvait pas donner le change à ses ennemis.
Il fallait coûte que coûte qu'il trouvât pour s'y établir un pays où l'on jouît de quelque indépendance de pensée, car, comme il l'écrit lui même: « La vérité quelque circonspecte qu'elle puisse être, a besoin de la Hberté ". i) Cette préoccupation de vivre « dans un pays libre » se manifeste souvent
* Idem. P. 20 — - Moland. Vol. VI, 177. A M"" la duchesse de Saxe Gotha. Colmar, 27 février 1754. — ' 56, wj. A d'Argental. Colmar, 3 mars 1754. — * 36, no. An P. de Menotix, jésuite. Colmar, 17 février, 1754. — ^ 36, 125. A d'Argens. Colmar, mars 1754. — '' Dnt. Vol. V, 27. — " 36, 154. A de Brenles. Colmar, 13 août 1754.
- 6.3 dans ses lettres de 1754 ^ Les bords du Léman au climat doux et sain l'attirent. M. de Brenles pour le mariage duquel il écrit ces vers si gracieux:
Il faut trois dieux dans un ménage L'Amitié, l'Estime et l'Amour ; On dit qu'on les vit l'autre jour Qui signai'ent votre mariage "-^j
l'invite à se fixer auprès de lui ^.
Il hésite encore, se demandant s'il sera aussi libre à Lausanne qu'en Angleterre *. Enfin, quoiqu'il fijt interdit à un papiste, ce papiste fût il même Voltaire, d'acquérir des propriétés dans les deux républiques de Berne et de Genève ^, les gouvernements de ces deux pays aplanissent les difficultés^ et, dès le mois de décembre de l'année 1754, ^^ §^^' tilhomme ordinaire du roi de France, l'ex-chambellan du roi de Prusse pourra signer ses lettres, comme il se plaît souvent à le faire: « Le Suisse Voltaire. »
* 56, 109, 154, 164, 169, 172. A de Brenles. 12 février, 15 août, 6 et 18 octobre, 5 novembre 1754; 36, 108. A Polier de Bottens. 10 février 1754. — - 36, 139. A de Brenles. Colmar, 21 mai 1754. — ^ 36, 109. A de Brenles. Colmar, 12 février 1754. — '' 36, 122. A Polier de Bottens. Colmar, 19 mars 1754. — ^ 25, 70. Mémoires. 1759; 36, 185. A de Brenles. Prangins, 20 décembre 1754. — " 36, 187. A Dupont, avocat. Prangins, 26 décembre 1754; 36, 200, 204. A de Brenles. Prangins, 31 janvier et 9 février 1755.