CHAPITRE VI
Candidature et entrée de Voltaire à l'Académie.
La mort du cardinal de Fleury survenue le 29 janvier 1743 laissait un fauteuil libre à l'Académie française K Voltaire désirait ardemment devenir Académicien moins, semble-il, pour la gloire que lui donnerait ce titre que pour la protection qu'il pouvait en retirer ^. Nul plus que lui n'en était digne. Un prince allemand à qui l'on disait que le poète n'était pas de l'Académie répondait: « Qui en est donc^? » Il ne suffisait pas à cette époque d'être un écrivain célèbre pour figurer au nombre des Immortels, il fallait encore posséder un brevet d'orthodoxie ; la tragédie de Mahomet n'avait pas précisément conféré ce certificat au poète. Latet atjguis in herba *, écrivait l'abbé le Blanc en parlant de cette pièce. Un docteur en Sorbonne déclarait qu'elle était une satire sanglante contre la religion chrétienne; pour le prouver, il faisait remarquer que le nombre des syllabes du nom de Mahomet est égal à celui dont est composé le nom de Jésus-Christ ^. Joli de Fleury, procureur général, en parlait comme d'une « comédie contenant des choses énormes contre la reUgion, » et ajoutait : « Tout le monde dit que pour avoir composé une pareille pièce, il faut être un scélérat à faire brûler ^. » Cette hostilité s'explique faci-
' Dnt, Vol. II, 353. — 2 34, 325. A d'Argental. Mars 1743. — "^ Dnt. Vol. II, 355. - * Dnt. Vol. II, 336. - 5 Dnt Vol. II, 337. - ^ 34» 3oi- 302. A de Cideville. Bruxelles, i" septembre 1742. Note de Clogenson.
lement : certains prélats tyranniques et autoritaires et surtout les jésuites pouvaient reconnaître une satire énergique et mordante de leurs principes dans ces paroles du prophète :
On devient sacrilège alors qu'on délibère.
Loin de moi les mortels assez audacieux
Pour juger par eux mêmes et pour voir par leurs yeux.
Quiconque ose penser n'est pas né pour me croire.
Obéir en silence est votre seule gloire ^
Bien qu'au dire de Voltaire, l'Académie, le roi et le public l'eussent désigné pour succéder au cardinal de Fleury -, il ne fut point nommé : ainsi l'avaient décidé Languet, archevêque de Sens ^ et Boyer évêque de Mirepoix *, « le plus sot des Chaldéens et partant le plus fanatique, » comme l'appelle Voltaire dans Zadig'^. Sans doute l'âne de Mirepoix ^ aurait dû « savoir que c'est un métier bien triste de faire des hypocrites '', » mais, d'autre part, Voltaire ne pou vait-il plus vivre sans être Académicien? Etait-il bien nécessaire qu'il jouât, pour le devenir, la plus humiliante des comédies? En tout cas, nous le voyons renier la fière attitude qu'il a eue jusqu'à ce moment là contre l'église persécutrice et déclarer dans une lettre à Boyer qu' « il est vrai catholique » et « qu'il l'a toujours été dans le cœur^. » Il a beau écrire à Frédéric qu' « il ne fléchit point le genou devant Baal ^, » on comprend et on partage l'étonnement que le roi de Prusse exprime en ces termes :
* 3, 216. Mahomet. Acte III, scène VI. — - 34, 329. A d'Aigiteberre. Paris, 4 avril 1743. — •' 34, 324. 325. A d'Argeutal. Mars 1743. — ■* 34, 329. A d'Aigueberre. Paris, 4 avril 1743. — ^ 20, 26. Zadig. Chapitre IV. 1747. — •"' Voltaire nommait ainsi Boyer en déformant sa signature : ancien évoque de Mirepoix. 25, 26. Mémoires. 1759. — " 34, 344- A d'Argenson. La Haye, 5 juillet 1743. - '^ 34, 327. A Boyer. Mars 1743. - » 54, 337. A Frédéric II. Juin 1743.
Depuis quand, dites moi, Voltaire, Etes vous donc dégénéré?
Chez un philosophe épuré, Quoi ! la grâce efficace opère !
Par Mirepoix endoctriné, Et tout aspergé d'eau bénite, Abattu d'un jeûne obstiné, Allez-vous devenir ermite ?
D'un ton saintement nasillard, Et marmottant quelque prière, En baillant lisant le bréviaire.
On vous enrôle à Saint-Médard, Avec indulgence plénière '.
Les simagrées pieuses de Voltaire ne lui servirent à rien, le 22 mars 1743, la docte assemblée nommait à sa place Tévêque de Bayeux 2.
Le poète ne renonce pas à ses projets, il ira jusqu'au bout dans la voie où il est entré:
Je veux avoir enfin Rome pour mon amie,
Et malgré quelques vers hardis, Je veux être un élu dans le saint paradis, Si je suis réprouvé dans votre Académie ^.
Il renoncerait volontiers au paradis, pour entrer à l'Académie; afin d'en forcer les portes, il recherche l'amitié du pape. Les dévots de son pays n'oseront plus sans doute faire la guerre à l'ami du saint-père, aussi ne néglige-t-il rien pour gagner les faveurs de Benoit XIV, dont il lit les œuvres ^ ; en échange du distique suivant qui doit accompagner le portrait du chef de l'église :
Lambertinus hic est, Romae decus, et pater orbis, Qui scriptis mundum docuit, virtutibus ornât ■',
' 34» 334- ^^ Frédéric. A Potsdam, 21 mai 1743. — - Dnt. Vol. II, 373. — ' 34» 341- '"^ de Cideville. La Haye, 27 juin 1743. — '* 35, 4. A d'Argensou. Paris, 3 mai 1745. — ^ 3, 190. Mahomet. Benoit XIV à son cher fils. 19 septembre 1745.
le poète sollicite comme marque de benveillance des médailles papales * ; enfin par un prodige d'audace, d'habileté, de ruse et de souplesse, cette tragédie de Mahomet si critiquée par le clergé, il la dédie au pape, qui accepte son hommage et lui donne sa bénédiction apostolique ^. Dès lors il est tranquille, il écrit au comte d'Argental: ^( Il est bon que les persécuteurs des gens de bien sachent que je suis couvert contre eux de l'étole du vicaire de Dieu ^. »
Les voies sont aplanies, la mort du président Bouhier laisse en 1746 une place vacante à l'Académie, rien ne s'oppose plus à l'élection de Voltaire. Pour lever les derniers scrupules, il va même, dans une lettre au R. P. de la Tour, jusqu'à s'exprimer ainsi en s'adressant aux jésuites: « Je soumets mes écrits au jugement de l'Eglise.... Je déclare que si jamais on a imprimé sous mon nom une page qui puisse scandaliser seulement le sacristain de leur paroisse, je suis prêt à la déchirer;... que je veux vivre et mourir tranquille dans le sein de l'église catholique, apostolique et romaine, sans attaquer personne, sans nuire à personne, sans soutenir la moindre opinion qui puisse offenser personne: je déteste tout ce qui peut porter le moindre trouble dans la société *. »
Le 25 avril 1746, Voltaire était élu ^. Le Fanatisme, « l'admirable tragédie du poète ^, » comme l'appelait le pape, avait été la clef d'or qui lui avait ouvert les portes de l'Académie. « Ma destinée est de bafouer Rome, et de la faire servir à mes petites volontés '^, » écrivait-il quelques années plus tard, en parlant de Mahomet.
' 35, 9- '4 d'Argenson. 30 mai 1745. — ' 3, 189 a, 191. Mahomet. Correspondance entre Voltaire et le pape. — ' 35, 25. A d'Argental. Fontainebleau, 5 août 1745. — *35, 37,38. Au R. P. de la Tour, jésuite. Paris, 7 février 1746. — ■' Dnt. Vol. III, 61. — '^ 3, 190. Benoit XIV à son cher fils. 1745. — * 38, 269. A d'Argental. 21 juin 1761,