CHAPITRE PREMIER
Premières impressions de Voltaire sur la Suisse. Théâtre et acteurs.
A son arrivée dans le pays de Vaud, \'oltaire avait été l'hôte de M. Guiguer qui avait mis à sa disposition le château de Prangins K Quelques années plus tard, il n'avait pas moins de trois résidences sur les bords du Léman : les Délices sur le territoire de Genève, Monrion près de Lausanne enfin sa maison du Grand-Chène.
Aux Délices, tout occupé qu'il est « à bâtir des loges pour ses amis et pour ses poules... à planter des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes -, » il célèbre son bonheur en ces termes: « Heureux qui vit chez soi... avec ses livres, ses jardins, ses vignes, ses chevaux, ses vaches, son aigle, son renard, et ses lapins qui se passent la patte sous le nez ^ ! »
^ Dut. Vol. V, 67. - - Dnt. Vol V, 74. - •' 56, 570. .-i. Thienoi. Aux Délices, 9 août 1756.
A Lausanne, il ne cesse d'admirer « le grand miroir du lac... les Alpes qui s'élèvent en amphithéâtre et sur lesquelles les rayons du soleil forment mille accidents de lumière ' ; » tout heureux de son sort et de la sécurité dont il jouit, il écrit à Dalembert- : « Que tout me fait aimer mon lac! et que je sens mon bonheur dans toute son étendue ^ ! »
Mais plus encore que les flots bleus, plus que les cimes blanches, ce qui plaît à Voltaire dans sa nouvelle patrie, c'est la liberté qu'il croit y avoir trouvée *.
Dans son Epitre sur le lac de Genève^ il explique en ces termes sa préférence pour le pays qu'il habite :
Mon lac est le premier: c'est sur ces bords heureux Qu'habite des humains la déesse éternelle, L'âme des grands travaux, l'objet des nobles vœux, Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle, Qui vit dans tous les cœurs, et dont le nom sacré Dans les cours des tyrans est tout bas adoré, La liberté ■''.
Son enthousiasme est complet, rien ne peut l'entamer, pas même une lettre de Vernet, dans laquelle le pasteur genevois déclare l'évangile nécessaire pour un état et mentionne « les graves inquiétudes^ » que les magistrats et la bonne bourgeoisie de Genève ressentent, en voyant s'établir chez eux un homme rendu si suspect au point de vue religieux par ses ouvrages de jeunesse. A cela Voltaire répond: « Je déteste l'intolérance et le fanatisme; je respecte vos lois religieuses, j'aime et je respecte votre république '^. » Il se plaît encore à reconnaître « que les mœurs des Gene-
^ 37r 86. A la comtesse de Lutzelbourg. Lausanne, 5 janvier 1758. — ^ Orthographe de l'édition Hachette. — "^ 37, 128. A Dalembert. Lausanne, 7 mars 1758. — * 36, 182. A de Brenles. Prangins, 14 décembre 1754. — ^ 9, 279, 280. Epître 8j. Mars 1755. - ^ Dnt. Vol. V, 76. — " 36, 204. A Jacob Vernet. 9 février 1755.
vois se sont fort adoucies, qu'ils ne brûleraient plus Servet et qu'ils n'exigent point de billets de confession ^ ; » de plus il les loue d'avoir laissé imprimer dans leur ville que « Calvin avait une âme atroce aussi bien qu'un esprit éclairé ^. »
Toutes ces amabilités n'empêcheront pas le clergé genevois d'attaquer l'auteur de Zaïre sur le sujet qui l'intéresse et le passionne le plus : le théâtre. « Genève aura la comédie, malgré Calvin ^, » c'est ainsi que \'oltaire annonce à d'Argental l'établissement de son « tripot * » aux Délices. Cette résidence n'aurait pas dignement porté son nom si son propriétaire n'y eût dressé une scène. Profitant d'une visite du fameux acteur Lekain, Voltaire invite les membres du Conseil de Genève et fait jouer devant eux Zaïre. Si nous en croyons sa correspondance, le succès aurait été complet: « Nous avons fait pleurer presque tout le Conseil.... Je n'ai jamais vu verser plus de larmes ; jamais les calvinistes n'ont été si tendres ^. » « Calvin ne se doutait pas que des catholiques feraient un jour pleurer des huguenots dans le territoire de Genève^. » Ces représentations n'étaient que trop goûtées par la bonne société genevoise, le Consistoire crut devoir les faire interdire en rappelant à ses administrés qu'il leur était défendu d'interpréter aucune pièce de théâtre ". \'oltaire semble acquiescer pleinement aux vœux du clergé genevois en déclarant que « son intention a toujours été d'obser\'er avec respect les sages lois du gouvernement ^, » mais il se dédommage à Lausanne où « douze ministres du saint Evangile avec tous les petits proposants *^ » assistent à ses repré-
1 36, 213. A Thieriot. Aux Délices, 24 mars 1755. — - 56, 4^5. A Thieriot. Monrion, 26 mars 1757. — ' 36. 244, A d'Argental. Aux Délices, 18 juillet 1755. — * }6, 4ÎO. A d'Argental. Monrion, j mars 1757. — •' î6, ai6. A d'Argental. Aux Délices, 2 avril 1755. — ^ Dnt. Vol. V, 78. — ' Dnt. Vol. V, 122. - » Dnt. Vol. V, 128. - » 36, 437. A Pictet, pro/tsseur en droit. Monrion, 27 mars 1757.
sentations, ce qui lui inspire cette réflexion : « Il faut avouer que Lausanne donne d'assez bons exemples à Genève ^ »
Soutenu par une partie de l'opinion publique, Voltaire devait arriver à ses fins; non content de jouer la comédie à Tournay devant une « foule accourue de Genève -, » il favorise l'établissement d'une troupe de comédiens bourguignons à Carouge ^, patronne l'érection d'un théâtre à Châtelaine * et triomphe enfin lorsqu'en 1766 les acteurs et les actrices jouent Tune de ses pièces, Olympie, dans la ville même de Calvin ^. Bien qu'une main inconnue eût mis le feu à la salle de la Place Neuve ^, qui n'était pour les Genevois austères qu'un lieu de corruption, les partisans des spectacles dramatiques n'en continuèrent pas moins à fréquenter assidûment Châtelaine '^. Sans doute les décisions du Consistoire de Genève peuvent nous sembler aujourd'hui entachées d'une certaine étroitesse d'esprit, mais au moins les pasteurs genevois étaient-ils conséquents, et les scrupules d'une conscience, fût-elle même timorée, sont toujours respectables. On peut désapprouver les procédés de Voltaire dans cette lutte, et les injures qu'il adressait à Rousseau hostile au théâtre^, mais c'est un vrai plaisir de voir sa verve intarissable s'exercer aux dépens de ces prélats catholiques qui unissaient si bien l'austérité religieuse à l'hypocrisie qu'ils excommuniaient, le matin, les acteurs qu'ils avaient applaudis le soir.
Si Voltaire exagère quelque peu quand il écrit à M'^« Clairon : « J'ai passé ma vie à combattre en faveur de votre cause ^, )) il n'en est pas moins vrai que les acteurs du dix-
1 Ibidem. - 2 Dnt. Vol.V, 397. - 3Dnt.Vol.VI, 72. 75. — ^ Vol. VII, 103. — s Dnt. Vol. VII, 104. 105. — 6 Dnt. Vol. VII, 105. — " 37, 175. A Thieriot. Aux Délices, 3 octobre 1758; Dnt. Vol. VII, 107. 108. — * 38, 251. A Datnilaville. Fcrney, 22 avril 1761 ; 9, 28. La guerre civile de Genève. Chant IV. 1768. — » 40, 41. A AP^' Clairon. Aux Délices, 24 juillet 1764.
huitième siècle eurent en lui un fidèle et courageux défenseur. « La contradiction ridicule d'être payé par le roi, et de n'être pas enterré par son curé, était selon Voltaire une des impertinences les plus dignes des lois et des moeurs françaises du dix-huitième siècle ^ « Pour délivrer son pays « de cette barbarie -, » il rappelle les interprètes de ses tragédies au sentiment de leur dignité ; les engageant, mais en vain, à préférer « l'honneur à un peu d'argent ^, » il leur conseille de demander qu'on remette en vigueur une ordonnance royale de 1641 déclarant « que l'exercice des comédiens ne doit point leur être imputé à blâme, ni préjudicier à leur réputation dans le commerce public *. » Enfin, lorsque M'^^ Clairon eut été envoyée au For-1'Evêque, (^ pour avoir refusé de donner la réplique à Dubois convaincu d'un acte flétrissant ^, » Voltaire avec sa logique si claire lui fit comprendre tout ce qu'il y avait de déshonorant dans la situation des gens de théâtre mis en présence de ce dilemme: « Si nous ne jouons pas, on nous met au For de l'Evêque ; et si nous jouons, l'évêque nous excommunie, et nous sommes enterrés comme des chiens ^. » Pour décider la célèbre actrice à résister jusqu'au bout, il l'encourageait encore en lui écrivant ces lignes : « Que M"'' Clairon réussisse ou ne réussisse pas, elle sera révérée du public; et si elle remonte sur le théâtre comme une esclave qu'on fait danser avec ses fers, elle perd toute sa considération. J'attends d'elle une fermeté qui lui fera autant d'honneur que ses talents, et qui fera une époque mémorable "'. )i La
* 58, 232. A de Varennes. Ferney, 22 avril 1761. — - Ibidefn. — •' 58, 529. A M^^' Clairon. 27 auguste 1761. — ■* Ibidem. — '• Dnt. Vol. VI, 397. L'acteur Dubois prétendait avoir payé son médecin alors qu'il n'en était rien. Anno/cs politiques et littéraires. 18 août 1901 ; p. 101. L. de Fourcaud. Figures du temps passé. M^'-' Clairon. — "40, 214. A d'Argental. 15 mai 1765. — " 40, 211, 212. A M^^* Clairon, i" mai 1765.
fortune modique de M"^ Clairon semble ne pas lui avoir permis de quitter le théâtre de Paris ^ mais l'intolérance des prêtres à son égard avait inspiré à Voltaire un de ces petits écrits incisifs et mordants qui font plus pour le gain d'une cause que de gros livres étayés sur les arguments les plus philosophiques. On y voyait l'abbé Grizel mis au pied du mur et forcé de reconnaître l'impardonnable sottise d'un clergé dont les actes étaient en perpétuelle contradiction les uns avec les autres. A son interlocuteur qui lui demande si Louis XV est excommunié pour avoir dansé dans la salle des Tuileries, le bon ecclésiastique répond: « Vous vous moquez de moi: nous sommes bien bêtes, je l'avoue, mais nous ne le sommes pas assez pour imaginer une telle sottise *. » Grizel apprend encore à qui veut l'entendre que si les acteurs étaient plus riches ou de meilleure famille, personne n'hésiterait à leur accorder une sépulture convenable^, quant à l'explication qu'il donne de la haine du clergé contre eux, elle vaut la peine d'être citée : « Nous aimons à prêcher parce qu'on loue les chaises; mais comment voulez-vous que les honnêtes gens écoutent un ennuyeux discours, divisé en trois points, quand ils ont l'esprit occupé des beaux morceaux de Cinna, de Polyeucte, des Horaces, de Phèdre et d'Athalie? C'est là ce qui nous désespère*. » Aujourd'hui plus de rivalité entre la chaire et le théâtre, mais les acteurs sont cependant les victimes de bien des préjugés, même de la part de ceux qui les admirent. Il vaut encore la peine de relire les pages souvent indignées dans lesquelles Voltaire défendait les gens de théâtre contre l'hypocrisie et l'intolérance qui s'acharnaient sur eux.
^ 40, 249. A iV* Clairon. Ferney, 23 juillet 1765. — - 25, 167. Conversation de l'intendant des menus avec l'abbé Grizel. 1761. — ' 25, 169. Idem. — * 25, 172. Idetn.