CHAPITRE II
Voltaire et les philosophes.
§ I, Voltaire et la liberté de pensée. L'encyclopédie. Les philosophes jugés par Voltaire.
Fariquae sentiat... (dire ce que Ton sent) « est le plus beau privilège de l'humanité ^, » ainsi s'exprimait \^oltaire alors qu'il était encore à Cirey auprès de M""^ du Châtelet. Les combats qu'il avait livrés, les poursuites qu'il avait subies, n'avaient fait qu'augmenter son zèle pour la liberté de pensée. Elle était pour lui un bien indispensable, le seul bien qui donnât tout son prix à la vie. « C'est ne vivre qu'à demi que de n'oser penser qu'à demi -, » disait-il à M™'' du Deffand, en lui faisant l'éloge de la hardiesse anglaise, et, d'une façon plus complète et plus catégorique, mais sous une forme un peu lourde et matérielle, il rappelait la même vérité en déclarant « que l'esprit de tolérance est aux âmes ce que la permission de manger est aux corps ^. » Sans le libre examen « pas de bonheur pour un être pensant * ; » réduit à « demander à un animal en bonnet carré ce qu'il doit croire^, » l'homme se ravale au rang de la « bête de somme ^ » et tombe sous la pire des servitudes, celle qui « tyrannise la pensée ". » Indigné qu'en France, « ce chien
* 54, 402. A Thieriot. Cirey, 11 juin 1744. — - 17, \o\. A la marquise du Deffand. Aux Délices, 15 octobre 1759. — ' 17,40. D. phil. Catéchisme chinois. IV-^ entretien. 1764. — * 38, 403. A la comtesse de Bassewitc. Aux Délices, 25 décembre 1761. — ^ 38, 109. -•/« duc dTsis. 19 novembre 1760. — ''et". 58, 116. An marquis d'Argeuce de Dirac 27 novembre 1760.
de pays ', » comme il l'appelle, en le comparant à l'Angleterre, on en tut venu à « regarder comme un homme hardi celui qui pense que deux et deux iont quatre -, » Voltaire affirme « que le droit de dire et d'imprimer ce que l'on pense est le droit de tout homme libre ^ )> et que « la liberté de la presse est la base de toutes les autres libertés, puisque c'est par là qu'on s'éclaire mutuellement*. » Ces idées étaient celles d'un grand nombre d'hommes de lettres au milieu du dix-huitième siècle. Animés d'un esprit critique qui passait au crible de la raison toutes les connaissances, toutes les croyances de leurs contemporains, quelques-uns d'entre eux s'unissent vers 1750 pour travailler à une oeuvre commune, V Encyclopédie. Ils forment bientôt un parti, celui des philosophes. « Hardiesse dans l'esprit ^, » telle sera selon Diderot leur devise. Dans le Discours préliminaire de V Encyclopédie, Dalembert célèbre l'émancipation de la raison qui a brisé le joug de la scolastique et de l'Inquisition; il glorifie les génies qui ont travaillé à cette œuvre, mentionne même quelques contemporains et parmi eux Voltaire ^. L'hôte du grand Frédéric ne pouvait faire moins que de répondre à un pareil hommage. Cela lui était d'ailleurs facile puisqu'il était pleinement d'accord avec les En-
* 39» 249. A d'Argental. ii mai 1763. — - 38, 116. Au marquis d'Argence de Dirac. 27 novembre 1760. — ' et ^ 26, 200. 201. Questions sur les miracles. Lettres XII. 1765. 11 est très regrettable que Voltaire n'ait pas mieux conformé sa conduite à ses principes de liberté. Nous le voyons en eftet faire appel à l'autorité pour fermer la bouche de tel ou tel auteur qu'il trouve gênant. Pendant son séjour à Berlin, il demande à un ministre du roi de Prusse w d'imposer le silence » à d'Arnaud. Mangold, Voltairiana inedita. Page 71. En 1752 et en 175Î, par l'entremise de M""' Denis, il sollicite l'intervention du ministre d'Argenson contre La Beaumelle et Fréron. Dnt. Vol. IV, 431. 452. 435. — ■"■ Paul Albert. La littérature française au dix-huitieme siècle. Page 315. — *' Dalembert. Discours prcUtninaire de l'Eucuclopédie. Page 119.
cyclopédistes sur le principe qui inspirait leur œuvre: le J libre examen. Dans la liste des écrivains célèbres du SïècU de Louis XIV, il nomme donc les deux chefs de V Encyclopédie et appelle leur oeuvre « un ouvrage immense et immortel*, » qui sera la gloire de la France ^. » Quelques années plus tard, en 1755 et en 1756, il écrit à Dalembert: « Tant que j'aurai un souffle de vie, je suis au service des illustres auteurs de V Encyclopédie'^. » « Si j'étais à Paris, je passerais ma vie dans la bibliothèque du roi, pour mettre quelques pierres à votre grand et immortel édifice. Je m'y intéresse pour l'honneur de ma patrie, pour le vôtre, pour l'utilité du genre humain *. »
« Le garçon encyclopédiste ^ Voltaire, » comme il se plaît à s'appeler lui-même, donne des conseils à ceux qui sont à la tête de l'entreprise; il ne voudrait dans le dictionnaire « que vérité et méthode ^ » et demande que les appréciations personnelles y soient complètement subordonnées à l'exposé des faits bien et dûment constatés. Il a pour cette œuvre un très haut idéal. Chaque article demande, selon lui, « le précis d'une grande érudition " » et « il tremble toutes les fois qu'il en présente un ^ » aux rédacteurs en chef.
Sans doute le but scientifique poursuivi par les philosophes intéressait ^^oltaire, mais, s'il s'attache à eux avec tant de zèle et de dévoûment, c'est qu'il les considère comme des frères d'armes dans la guerre sainte contre l'intolérance, et qu'il voit dans leur œuvre « un coup de massue porté au fanatisme *\ » Lorsque quelques-uns des Encyclopédistes
* 12, 115. Siècle. Artistes célèbres. 1751- — - î5, 4)î- A Dalembert. Potsdam, 5 septembre 1752. — '36, 308. A Dalembert. Aux Délices, 9 décembre 1755. — * 56, 407. A Dalembert. Aux Délices, 22 décembre 1756. — s 36, 40a. A Dalembert. 29 novembre 1756. — '" 36. 398. A Dalembert. Aux Délices, 13 novembre 1756. — " Ibidem. — ^ Ibidem. — '•'40, 406. A d'Argénial. 12 mai 1766.
verseront dans l'athéisme et appelleront Voltaire un « esprit faible * » parce qu'il croit en Dieu, le patriarche de Ferney séparant nettement sa cause de la leur traitera leur doctrine de « galimatias- » en fiiisant ces réserves: « Cependant ces philosophes ont tous quelque chose d'excellent. Leur horreur pour le fanatisme et leur amour de la tolérance m'attache à eux ^. ))
L'amour de la tolérance, tel est bien aux yeux de Voltaire un des traits caractéristiques de la philosophie et de ses adeptes. Jamais, selon lui, les philosophes n'ont persécuté personne. « En est-il un seul, depuis Confucius jusqu'à nos jours, qui ait été coupable, je ne dis pas de cette rage de parti et de ces excès monstrueux, mais de la moindre cabale contre les puissances, soit séculières, soit ecclésiastiques? Non, il n'y en eut jamais, et il n'y en aura jamais.... Un philosophe est attaché à sa religion, sans s'élever outrageusement contre celle des autres peuples ; il gémit de ces disputes insensées et fatales qui ont coûté autrefois tant de sang, et qui excitent aujourd'hui tant de haines. Le fanatisme allume la discorde, et le philosophe l'éteint *. » Ailleurs, il écrit encore à Dalembert: « Il me semble que les philosophes seuls ont un peu adouci les mœurs des hommes, et que sans eux nous aurions deux ou trois Saint-Barthélémy de siècle en siècle. Eux seuls ont prêché la tolérance dans le temps que toutes les sectes sont intolérantes autant qu'elles le peuvent. Les philosophes sont les médecins des âmes, dont les fanatiques sont les empoisonneurs ^. » « Per-
* 29, 224. Lettres de Memtnius à Cicéron. Lettre III. 1771. ' 42, 270. A la marquise du Deffand. 3 avril 1769.
•' Ibidem. Comparer 40, 554. A la marquise du Deffand. 27 janvier 1766.
* 9, 128. Ode sur la mort de la princesse de Bareith. 1759. Comparer 19, 141. 142. D. phil. Philosophe. 1776.
5 40, 99. A Dalembert. 9 novembre 1764.
sécuter est le plus grand crime que les philosophes puissent commettre ^ » aussi ont-ils pour eux « tous les gens qui pensent, tous les esprits qui ne veulent point être tyrannisés, tous ceux qui détestent le fanatisme-. » Voltaire ne tarit pas en faisant leur éloge et il proclame Diderot « un homme nécessaire au monde, né pour l'éclairer, et pour écraser le fanatisme et l'hypocrisie ^. »
Avec de tels sentiments, le patriarche de Ferney devait confondre dans une même haine les ennemis des philosophes et ceux de la tolérance religieuse, aussi, dès que l'église eut porté ses premiers coups contre les auteurs de V Encyclopédie, Voltaire devint leur conseiller, leur protecteur et leur champion.
§ 2. Attaques contre les philosophes.
Les années qui précèdent et celles qui suivent directement 1760 sont importantes dans l'histoire du mouvement des idées au dix-huitième siècle.
Entravés une première fois dans leur travail par un arrêt du Conseil du roi (7 février 1752) qui supprimait les deux premiers volumes de l'Encyclopédie « comme tendant à l'esprit de révolte et d'incrédulité *, » les Encyclopédistes avaient cependant repris leur œuvre. En 1758 premier signal d'alarme, c'est Monseigneur de Narbonne qui demande qu'on remette en vigueur une loi de 1563 condamnant « tout imprimeur d'un ouvnige contre la religion à être pendu ^. » L'année suivante, l'avocat général Orner Joly de Fleury lançait contre V Encyclopédie un réquisitoire dans lequel on lisait: « On ne peut se dissimuler qu'il n'y ait un
' 16, Î5Î. D. phil. Athéisme. Section II, 1764. — - 18, 73. A Palissot. Octobre 1760. — ^ 38, 135. ^ Diderot. Décembre 1760. — * Bonet-Maury. Histoire de la liberté de conscience. Page 75. — ' Ibidem.
projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme, détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des mœurs '. » Boyer, l'ancien évoque de Mirepoix, se jetant aux genoux du roi, lui disait, les larmes aux yeux, « que la religion était en grand péril, et que son clergé s'en reposait sur sa piété pour faire face au danger *. »
Grâce aux efforts des jansénistes et des jésuites unis en cette occasion, le privilège fut révoqué en 1759, ce ne fut qu'en 1765 que le gouvernement toléra la reprise de l'ouvrage ^.
La condamnation de V Encyclopédie était un grand succès pour les ennemis des philosophes. Profitant de cette première victoire, coup sur coup, Lefranc de Pompignan et Palissot chargent à fond de train l'adversaire qu'ils croyaient écrasé.
Dans sa pièce intitulée Les philosophes, Palissot attaquait spécialement Diderot (Dortidius) et Rousseau (Crispin). Le directeur de V Encyclopédie y était traité de « sot à l'air hypocrite *, » l'auteur du Discours sur l'origine de V inégalité parmi les hommes faisait, selon le mot de Voltaire repris par Palissot, une entrée grotesque à quatre pattes et s'exprimait ainsi:
Pour k philosophie un goût à qui tout cède, M'a fait choisir exprès l'état de quadrupède ; Sur ces quatre piliers mon corps se soutient mieux, Et je vois moins de sots qui me blessent les yeux. En nous civilisant, nous avons tout perdu, La santé, le bonheur, et même la vertu.
Puis, tirant un porreau cru de sa poche, il ajoutait:
Je me renferme donc dans la vie animale ;
Vous voyez ma cuisine, elle est simple et frugale'''.
1 Dnt.Vol. V, 408. 409. - ^ Dnt.Vol. V, 409. - 3 Paul Albert. La littératître française au dix-huitième siècle. Page 323. — ^ Palissot. Vol. I, 363. — ^ Idem, p. 396.
Dans la comédie de Palissot, les philosophes en général étaient traités de « fripons * » et d' « intrigans ^, » de « charlatans adroits, de flatteurs agréables ^. » Un des personnages de la pièce faisait sur eux cette réflexion :
Et, pour en parler vrai, ma foi, je les soupçonne D'aimer le genre humain, mais pour n'aimer personne *.
L'auteur leur prêtait encore ces maximes:
« La franchise est la vertu d'un sot. » Il n'est qu'un seul ressort: « l'intérêt personnel. » « Il s'agit d'être heureux, il n'importe comment ^. » On voyait même paraître sur la scène un domestique qui volait son maître, mettant ainsi en pratique ce précepte qu'un philosophe lui avait enseigné :
« Tous les biens devraient être communs ^. » Le discours de Lefranc de Pompignan prononcé à l'Académie, le 10 mars 1760, deux mois environ avant la première représentation de la pièce de Palissot ", était bien plus perfide encore. Les philosophes y étaient accusés d'impiété, leur doctrine représentée comme sapant les fondements du trône et de l'autel, enfin Voltaire estimait y avoir été « désigné injurieusement ^; » pour qui connaît sa susceptibilité, cela, plus que tout le reste peut-être, expUque la réponse qu'il devait faire au nouvel Académicien.
La guerre était déclarée, Voltaire allait combattre au premier rang.
§ 3. Voltaire défenseur du parti phihsopJnquf.
« 11 faut toujours que les philosophes aient deux ou trois trous sous terre, contre les chiens qui courent après eux *\ »
' Idem, p. 364. — - Icietn, p. 365. — ' Idem, p. 330. — ^ Idem, p. 365. — ^ Idem, p. 352 et 353. — « Idem, p. 353. - " Dnt. Vol. V, 419. 426. — * 37. 427- ^ DkcIos. Tournay, ao juin 1760. — ■' 37, 390. A Daletttbert. 35 avril 1760.
c'est ainsi que le nouveau châtelain de Ferney expliquait à Dalembert qu'il fût devenu possesseur de deux domaines en France.
Au moment où la lutte éclatait entre les amis de Voltaire et leurs adversaires, bien planté sur ses « quatre pattes, » « les pieds de devant » en Suisse, « ceux de derrière en France^, » le défenseur de V Encyclopédie occupait une merveilleuse position stratégique pour commander en chef l'armée des philosophes. Palissot avait eu la sagesse de mettre Voltaire hors de cause, en lui déclarant qu'il n'en voulait « qu'aux faux philosophes qui avaient nommé Voltaire leur chef, à peu près comme des corsaires arborent le pavillon d'une nation respectée, pour exercer leurs brigandages ^. )) A cela Voltaire répond : « Je me tiens comme très coupable de philosophie.... J'ai trempé dans la cabale infernale de V Encyclopédie.... Je suis des premiers qui aient employé fréquemment ce vilain mot d'humanité, contre lequel vous avez fait une si brave sortie dans votre comédie. Si, après cela, on ne veut pas m'accorder le nom de philosophe, c'est l'injustice du monde la plus criante ^. »
Palissot était Hé avec Voltaire, il admirait et louait ses écrits, il lui rendait ce témoignage: « J'ai puisé dans vos ouvrages et j'en fais gloire la haine de l'hypocrisie, de la superstition, du fanatisme persécuteur et l'amour de la vérité *, » aussi Voltaire usa-t-il de ménagements à son égard; il se contenta de lui faire sentir son mécontentement et de lui reprocher d'avoir précisément choisi « pour percer » les philosophes le moment oii ils étaient « sub gladio^; » il l'engagea à déclarer publiquement que la morale attaquée
^ 37, 195- A Thieriot. Aux Délices, 24 décembre 1758. — ^ Palissot. Vol. I, 426. — ■* 37, 413. A Palissot. Aux Délices, 4 juin 1760. — ' Palissot. Vol. I, 465. — '• 37, 430. A Palissot. Aux Délices, 23 juin 1760.
dans les Philosophes n'était point celle des Encyclopédistes ^
Tout autre fut la réponse de Voltaire au discours de Lefranc de Pompignan. Du fait qu'il s'estimait personnellement et injurieusement désigné et qu'il n'avait point pris l'offensive, Voltaire s'autorisa pour abîmer son adversaire sous une pluie de pamphlets des plus mordants. Le pauvre Lefranc poursuivi par ce vers qu'on répétait partout:
Et l'ami Pompignan pense être quelque chose ^
se retira dans son château « où il mourut en 1784, sans avoir jamais osé reparaître à l'Académie ^. »
Tout cela n'était que le prélude d'une guerre qui devait durer jusqu'à la mort de Voltaire; voyant la philosophie attaquée au nom de la morale et de la religion, il devait diriger ses coups spécialement contre l'église et même contre le christianisme.
Depuis 1760 jusqu'à la fin de sa vie, Voltaire ne cesse de cribler l'ennemi; c'est une vraie mitraille d'ouvrages historiques, de commentaires, d'entretiens, de dialogues, de lettres, d'épîtres, de pamphlets, de discours, d'homélies, de sermons, de pièces de théâtre. Tous les genres lui sont bons sauf le genre ennuyeux. Il n'a garde d'oublier que dans la polémique « un bon mot vaut bien un beau livre *. » « Le ridicule vient à bout de tout; c'est selon lui la plus forte des armes ^, » et cette arme, il la manie avec une dextérité que n'entrave aucun scrupule. Protestants et catholiques, prêtres et pasteurs, tous sont pris à partie avec une égale ardeur ^. Son ironie ne respecte rien, elle s'abaisse dans cer-
' 37, 431. Idem. — - 7,228. Satire La vanité. 1760. — "' Dnt. Vol. \ , 447. * 41, 388. A Dalenibert. 4 septembre 1767. — -'41. 6. A Dalentbert. 26 juin 1766. — •"' 25, 99-103, Dialogues chrctiens. II* dialogue. 1760.
taines pages jusqu'à la grossièreté, on peut s'en convaincre en lisant son drame intitulé SaiUK
Parfois il semble prendre la défense des idées qu'il attaque en accentuant d'autant plus ce qu'elles peuvent avoir de blessant pour la raison -. Souvent aussi il prête à ses adversaires des propos ou des préceptes qui mettent en évidence avec un relief frappant toute la sottise de leur manière de faire ou de penser. Voyez par exemple ces quelques exhortations du père Nicodème à son élève Jeannot:
Jeannot, souviens toi bien que la philosophie Est un démon d'enfer à qui l'on sacrifie. Archimède autrefois gâta le genre humain; Newton dans notre temps fut un franc libertin.
Tout chrétien qui raisonne a le cerveau blessé : Bénissons les mortels qui n'ont jamais pensé.
Ah ! fuyons saintement le danger d'être sage. Pour faire ton salut, ne pense point, Jeannot; Abrutis bien ton âme ; et fais vœu d'être un sot.
Quand son élève lui répond:
On a beau se soumettre à fermer la paupière, On voudrait quelquefois voir un peu de lumière ;
quand il lui parle des jésuites chassés de France, de l'Inquisition attaquée en Espagne, de la tolérance qui triomphe partout, le père Nicodème reprend de plus belle :
O mon fils ! cher enfant de la Stupidité,
Quel ennemi t'arrache aux doux sein de ta mère ?
On te l'a dit cent fois, malheur â qui s'éclaire !
^ 5, 100-123. Saiil. 1763; 16, 359. D. phil. Athéisme. Section IV. 1764; 25, 305. Sermon des cinquante. 1762.
'-^ 26, 166-170. Questions sur les miracles. Lettre II, 1765.
Tu peux guérir encore. Oui, Paris dans ses murs Voit encore, grâce à Dieu, des esprits lourds, obscurs, D'arguments rebattus déterminés copistes, Tout farcis de lambeaux des premiers jansénistes. Jette-toi dans leurs bras; dévore leurs leçons: Apprends d'eux à donner des mots pour des raisons. Fais des phrases, Jeannot ; ma douleur t'en conjure : Par ce palliatifs adoucis ta blessure.
Ne sois point philosophe ^
La verve satirique de Voltaire n'a d'égale que l'habileté» l'audace et le sans-gêne avec lesquels il se défend d'être l'auteur de ses écrits. Il semble qu'à cet égard il lui soit resté quelque chose de l'éducation qu'il avait reçue chez ses anciens maîtres, les jésuites ; comment ne pas penser aux Provinciales quand on lit ceci dans une de ses lettres adressées à Thieriot :
« Le mensonge n'est un vice que quand il fait du mal ; / c'est une très grande vertu, quand il fait du bien.... Il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps mais hardiment et toujours ^. » Sans doute la tyrannie du pouvoir civil et de l'église excuse en une certaine mesure les procédés des auteurs du dix-huitième siècle et Voltaire lui même déplore cet état de choses quand il écrit à Diderot : « On est obligé de mentir, et encore est-on persécuté pour n'avoir pas menti assez '^ ; » mais d'autre part on sent très bien qu'un mensonge de plus ou de moins ne lui coûte rien *, et quand il écrivait à Thieriot au sujet de VEnfant prodigue les quelques lignes que nous avons citées, ce n'était point la Bastille qu'il avait à craindre mais simplement un échec au théâtre.
^ 7; 259. 260. 261. Le pire Nicod'eme et Jeannot. 1771. — '32, 436. A Thieriot. 21 octobre 1736. — -^ 37, 154. A Diderot. Aux Délices, 26 juin 1758 — * 37^ 407- A de ThibouviUe. Tournay, 20 mai 1760.
Si Voltaire par ses écrits est un des plus fermes défenseurs du parti philosophique, il l'est peut-être plus encore par les conseils et les encouragements qu'il donne à ses confrères. En 1758 il conjure Dalembert de ne pas renoncer à V Encyclopédie ^ . Lorsqu'il voit que son ami maintient sa décision, il voudrait que Diderot lui aussi abandonnât l'œuvre commencée afin qu'envers et contre tous l'unité fût maintenue parmi les philosophes: « Je suis très fâché, écrit-il à Dalembert, que vous ayez abandonné V Encyclopédie, et encore plus fâché que Diderot et consorts ne l'aient pas abandonnée avec vous. Si vous vous étiez tenus unis, vous donneriez des lois. Tous les cacouacs - devraient composer une meute ; mais ils se séparent, et le loup les mange ^. » « Quand vous signifierez tous ensemble que vous ne travaillerez qu'avec l'assurance de la liberté honnête qu'il vous tant, et de la protection qu'on vous doit, il faudra bien qu'on en vienne à vous prier de ne pas priver la France d'un monument devenu nécessaire.... Rendez-vous les maîtres absolus ou abandonnez tout *. » « Je vous le répète, c'est une chose infâme de n'être pas tous unis comme des frères dans une occasion pareille ^. » La désunion des philosophes est l'objet de ses plaintes continuelles, il sait à certains moments mettre l'intérêt du parti philosophique audessus de ses haines personnelles les plus violentes, c'est ainsi qu'il se réjouit en apprenant « que le peuple de Calvin prend si hautement le parti de Jean-Jacques ^ » condamné pour avoir écrit la Profession de foi du vicaire savoyard; il fait mieux encore, il tente sans succès de se réconcilier avec
^ 37» 90- -^ Dalembert. A Lausanne, 8 janvier 1758. — - Cacouacs est le nom que Moreau avait donné aux philosophes. — '^37, 136. A Dalembert. Aux Délices, 25 mars 1758. — * 37, 106. A Dale/nberf. Lausanne, 29 janvier 1758. — "> 37, 113. A Dalembert. Lausanne, 13 février 1758. — '"' 39, ^4. A Damilaville. 23 auguste 1763.
lui en 1766 ^ Delisle de Sales^ auteur persécuté d'un livre qui a pour titre De la philosophie de la nature, Helvetius, Diderot, qu'il veut à tout prix faire entrer à l'Académie, Marmontel tous reçoivent ses encouragements les plus chaleureux. Il montre une légitime indignation quand il apprend que « les chats fourrés de la Sorbonne - » ont condamné 37 propositions de Bélisaire, entre autres celle-ci: « La vérité luit de sa propre lumière, et on n'éclaire point les hommes par les flammes des bûchers ^. » Il décoche à l'illustre assemblée ce trait si juste et d'une éternelle vérité: « Je ne sais comment il arrive que les compagnies disent et font de plus énormes sottises que les particuliers; c'est peut-être parce qu'un particulier a tout à craindre, et que les compagnies ne craignent rien. Chaque membre rejette le blâme sur son confrère *. »
^y L'appui qu'il donne aux philosophes se manifeste autre-
ment encore que par des lettres ou des écrits. Au moment où V Encyclopédie avait été le plus menacée. Voltaire avait invité ses auteurs à venir « honorer de leurs travaux son petit trou de Lausanne ^, » il leur avait fait les offres les plus engageantes : « Si on était assez peu de son siècle et de son pays pour prendre ce parti, j'y mettrais la moitié de mon bien. J'aurais de quoi vous loger tous, et très bien. Je voudrais venir à bout de cette affaire, et mourir gaiement ^. » Huit ans plus tard, en 1766, le chevaher de Labarre avait été mis à mort, on avait bmlé avec son corps le Dictionnaire philosophique. Saisi de crainte à la nouvelle « que le conseiller Pasquier avait dit, en plein Parlement, que les
' Dnt. Vol, VII, 25. — -' 41, 326. A Mannontii. i6 mai 1767. — -^ 41, 327. A la marquise du Deffattd. 18 mai 1767. — ^ 41, 327. 328. Idem. — ••37, laa A d'Argental. Lausanne, 26 février 1758. — ^ 37, 128. w4 Da/embert. Lausanne, 7 mars 1758.
- «3 jeunes gens d'Abbeville... « avaient puisé leur impiété dans l'école et dans les ouvrages des philosophes modernes *, » Voltaire ne se croyant plus en sûreté à Ferney avait demandé à Frédéric II l'autorisation de s'établir à Clèves et d'y grouper autour de lui ses amis les Encyclopédistes. Le roi de Prusse, en bon philosophe quoique un peu tiède et assez sceptique sur le triomphe de la philosophie et de la tolérance, avait répondu favorablement ^. Il posait cependant une condition: « Les philosophes ménageraient ceux qui doivent être ménagés et observeraient, en imprimant, de la décence dans leurs écrits ^. » Voltaire voyait déjà en rêve les presses de l'imprimerie de Clèves mettre au jour les volumes de V Encyclopédie, il contemplait en espérance ce qu'il appelait « la manufacture de la vérité *. » Hélas ! ces beaux projets ne se réalisèrent pas ; malgré son indignation pour l'indifférence et le manque de zèle de ses amis, Voltaire n'en resta pas moins un général sans soldats, personne ne voulut le suivre et il se désolait en écrivant ainsi à Dalembert: « Ah! mon cher maître! que les philosophes sont à plaindre ! Leur royaume n'est pas de ce monde, et ils n'ont pas l'espérance de régner dans un autre ^. »
Cet emprunt au Nouveau Testament nous amène à constater, dans la polémique de Voltaire contre les ennemis de la philosophie un fait qu'il vaut la peine de relever, c'est l'emploi si fréquent, dans ses lettres, de termes et d'expressions bibliques. Le parti philosophique y est tour à tour désigné sous les noms de « petit troupeau *^, » de « vigne
* 41, 14. A l'abbé Morelîet. 7 juillet 1766. — - 41, 50. 51. De Frédéric II. Potsdam, 13 auguste 1766; 41, 60. 61. De Frédéric II. 1766. — ^ 41, 45. De Frédéric IL Potsdam, 7 auguste 1766. — '^ 41, 35. -^ Damilaville. 25 juillet 1766. — ^ 41, 58. A Dalembert. 25 auguste 1766. — ^' 36, 433. A Palissot. Monrion 1757; 39, 427. A Damilaville. 12 avril 1764.
du Seigneur ou de vérité *, » d' « église naissante^, » d' « église de la sagesse^; » la réalisation de son idéal, c'est « le royaume de Dieu*. » Les philosophes doivent être des « frères ^. » Voltaire les engage à ne point mettre « la lumière sous le boisseau ^, » à « communier ensemble "^j » à veiller et à prier ^; » souvent aussi il se plaint de leur « tiédeur '^. » Enfin, dans une lettre à Richelieu, il parle lui même de son « apostolat qui n'a pas laissé de faire fortune parmi les honnêtes gens*^. »
Sans doute c'est avant tout l'esprit sarcastique et moqueur de Voltaire qui lui inspire l'emploi de toutes ces expressions au caractère religieux, mais nous pensons qu'il faut y voir autre chose encore. M. E. Faguet a dit dans un de ses cours: « Voltaire est tout à fait un incroyant^*. » Cela est vrai si l'on entend par la foi la croyance aux dogmes, ou l'attente d'une intervention divine dans les choses de ce monde; mais il n'en est plus ainsi, si l'on considère la foi comme un élan de toutes les facultés de l'homme vers un but qu'il propose à ses efforts, ou comme la ferme confiance dans la réalisation d'un idéal. En se plaçant à ce dernier point de vue, on peut dire que Voltaire avait de la foi. Nous en aurons la preuve en voyant la persévérance avec laquelle il défendit les Calas, les Sirven et d'autres persécutés. Il y a donc dans l'âme de \'oltaire quelque chose de l'enthou-
' 39, 402. A Daienibert. 1" mars 1764; 37, 70. A Dalentbcrt. Aux Délices, 6 décembre 1757; 42, 217. A de Rochefori. \" janvier 1769. — ' 40, 29. A Damilaville. 6 juillet 1764. — -^ 41, 6. A Dalembert. 26 juin 1766. — ' 40,63. A Damilaville. 19 septembre 1764. — '' 39, 295. A Damilaville. 23 auguste Ï763; 38, 185. A Satirin. Ferney, a février 1761. — " 39, 76. A Dalembert. Aux Délices. 12 juillet 1762. — " 39, 88. A Damilainlle. 31 juillet 1762. — ** 39, 395. A Damilaville. 23 auguste 1763. — •' 40, 158. A Damilaville. 20 février 1765; 40. 29. A Damilaville. 6 juillet 1764. — '^ 43, 59. Au duc de Richelieu. 20 avril 1770. — '• Revue des cours et conférences. 28 décembre 1899; p. 342. Faguet. J.-B. Rousseau et Voltaire.
- ^5 siasme que devaient éprouver les premiers chrétiens et c'est ainsi qu'il peut écrire sérieusement et sans grimace à Damilaville : « La philosophie est comme l'ancienne église, il faut qu'elle sache souffrir pour s'affermir et pour s'étendre ^ » C'est bien en effet une religion qu'il croit nouvelle et une nouvelle église que Voltaire rêve de créer. Cette religion est « la religion du cœur - ; » qu'on le remarque bien, le mot n'est pas de nous, il est de Voltaire qui fut si souvent accusé de n'avoir été qu'un pur rationaliste dépourvu de toute sensibilité; ce mot sonne d'ailleurs étrangement sur ses lèvres quand on pense à ses campagnes contre Fréron, Pompignan ou d'autres adversaires. L'amour pour Dieu, l'amour pour le prochain dans la justice et dans la charité ^ sont les seuls dogmes ou plutôt les seules règles de morale que retienne le grand prêtre du nouveau culte. Les philosophes sont les membres de son église, elle doit être militante, mais son chef, moins que tout autre, a la vocation du martyre *, lorsqu'il est loin de tout danger il s'écrie: « Il faut oser; la philosophie mérite bien qu'on ait du courage; il serait honteux qu'un philosophe n'en eût point, quand les enfants de nos manœuvres vont à la mort pour quatre sous par jour ^ ; » mais, sitôt qu'il a quelque persécution à craindre, il change de ton, conseillant aux fidèles « d'agir en conjurés, et non pas en zélés *^, » et dans l'intimité, il avoue à d'Argental que la liberté a quelque chose de céleste, mais que le repos vaut encore mieux '^. d La mission principale
1 40, 132. A Damilaville. 31 décembre 1764. — - 42, 205. A de Viîlevieille. ao décembre 1768. — ^ 27, 331. Conseils raisonnables à Bergier. § 7. 1768 ; 37, 202. A M***. Aux Délices, 5 janvier 1759; 26, 11. Dialogue du douteur et de l'adorateur, l'jôô; 25,364. Catéchisme de l'honnête homme. 1763. — * 45, 157. A Dalembert. 8 février 1763. — ^ 38, 9. A Helvetius. 16 juillet 1760. — 6 ^o, 63. A Dalembert. 19 septembre 1764. — " 39, 383. A d'Argental. i" février 1764.
de l'église des philosophes est de renverser la superstition et le fanatisme, et son chef la conduit à la lutte en répétant constamment à ses membres •" « Ecrasez l'infâme, » mot d'ordre qui n'a rien de particulièrement tolérant. Qu'est-ce que l'infâme? Nulle part Voltaire ne donne une réponse complète et précise à cette question; ce mot ne saurait signifier exclusivement le jansénisme, comme on pourrait le conclure d'une lettre à d'Argental ^ . En lisant les oeuvres de Voltaire et sa correspondance, on peut répondre sans risquer de se tromper beaucoup : l'infâme, c'est le christianisme dans la mesure où ses dogmes sont contraires à la raison, mais surtout dans la mesure où il est intolérant et persécuteur ^. Cette affirmation ressort déjà de quelques-uns des textes que nous avons cités, elle sera confirmée, pensons-nous, par la suite de notre étude et spécialement par les pages que nous consacrerons au christiasnisme intolérant.
Jusqu'à la fin de sa vie, Voltaire s'intéressa au triomphe de la tolérance. En 1767 il exprimait à l'abbé Audra le vœu « qu'on inspirât l'horreur pour les superstitions et pour les persécutions dans quelque petit livre à la portée de tout âge, que les pères de famille liraient à leurs enfants tous les dimanches ^. »
Il suivait avec le plus grand intérêt les progrès de la bonne cause dans l'Europe entière, en France « où la philosophie expiait l'assassinat de Calas *, » où le fanatisme était vaincu même à Toulouse, sa plus puissante citadelle ""' ; en Espagne où en 1 770 l'Inquisition était abolie '^^ ; en Prusse,
' 40, 331. '-i d'Argental. Décembre 1765. — - 25, 308. 309. Srnnoti des cinquante. III" point. 1762; 27, 199. Fragtnoit des instructions pour le prince royal de Prusse. § II. 1767; 19, 253. D. phil. Religion. V« question. 1764 Voir aussi l'appendice. — ' Moland. Vol. XIII, 366. A l'ahbc Audra. Septembre 1767. — * 43, 27. A Dalenibert. 3 mars 1770. — ^ Ibidem. — •' 43, 32. A Andihert. A Ferney, 9 mars 1770.
en Pologne, en Russie, où Catherine II, la Sémiramis du Nord, comme il se plaît à l'appeler, faisait régner la liberté religieuse '. « Il faut absolument à Voltaire une tête couronnée ^, » c'est lui-même qui le dit; comme en 1764 il est encore brouillé avec Frédéric II, il se lie intimement avec Catherine II, qui, dès lors, devient un des plus fermes soutiens du parti philosophique. Pour Voltaire, l'assassinat, qu'elle vient de commettre en faisant périr son mari, n'est qu'une « bagatelle, une affaire de famille, dont il ne se mêle pas ^. » Il passe là dessus-avec une effrayante inconscience, avec une désinvolture qui faisait dire à bon droit à Walpole : (( Voltaire me fait horreur avec sa Catherine*. » Ce n'est plus entre le poète et la tzarine que flatteries et louanges. L'impératrice se vante d'avoir établi chez elle la tolérance ^, Voltaire l'appelle pour cela « la parfaite image de Dieu^, » quitte à déclarer plus tard « qu'il avait été attrapé comme un sot ", » lorsqu'il s'était imaginé que les 50 000 soldats russes envoyés par Catherine en Pologne avaient eu pour seule mission d'y établir la liberté de conscience ^.
Frédéric lui aussi depuis 1765 a repris sa correspondance avec Voltaire. Il se plaît à marquer les progrès de la philosophie, la faillite du fanatisme '-^j et il en attribue toute la gloire à son ami, auquel il écrit: « On vous aura l'obligation d'avoir corrigé les hommes de la plus cruelle, de la plus barbare folie qui les ait possédés, et dont les suites font horreur ^'^. »
' 29, 205. Sermon de Nicolas Cliaristeski. 1771. — - 39, 286. A la comtesse d'Argental. 13 auguste 1763. — ',41, 328. A la marquise du Deffand. 18 mai 1767. — ' Dnt. Vol. VI, 379. — "> 40, 308. De Catherine IL A Pétersbourg. 28 novembre 1765. — '" 29, 205. Sermon de Nicolas Cliaristeski. 1771. — " 45, 8. A Frédéric H. Ferney, 15 février 1775. — * 41, 330. A Damilaville. 23 mai 1767 ; 41, 328. A la marquise du Deffand. 18 mai 1767. — ^ 41, 318. De Frédéric II. Potsdam, 5 mai 1767; 45, .230. De Frédéric IL Potsdam, 18 juin 1776. — ^'^41, 109. De Frédéric IL A Sans-Souci. 24 octobre 1766.
Cette opinion était bien celle des philosophes du dixhuitième siècle ^ En 1770 quelques-uns d'entre eux réunis chez M""^ Necker avaient décidé d'ériger une statue au patriarche de Ferney ^ ; Pigalle devait en être l'auteur. Voltaire voit dans ce témoignage d'affection non point un hommage à sa personne mais « un monument contre le fanatisme, contre la persécution^; » il écrit à Dalembert : « Vous écrasez sous ce marbre la superstition, qui levait encore la tête * » et, dans une lettre à M"'^ du Deffand, il parle des philosophes qui se servent « de son nom et de son visage pour ériger un monument à la Hberté de pensée ^. »
Voltaire à la fin de sa vie regardait avec espoir l'avenir^. Il faisait des vœux (( pour que sainte Tolérance fût la première sainte de tous les bons catholiques ", » il déclarait vouloir lutter jusqu'à la fin contre les fanatiques ^ et (( mourir avec les trois vertus théologales, qui faisaient sa consolation: la foi à la raison humaine, laquelle commençait à se développer dans le monde; l'espérance que des ministres hardis et sages détruiraient enfin des usages aussi ridicules que dangereux; et la charité qui le faisait gémir sur son prochain, plaindre ses chaînes, et souhaiter sa délivrance ^. »
Voltaire était peut-être présomptueux quand il écrivait ce vers si souvent cité:
J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin ^'^,
^ 30, 322. Commentaire historique. Lettre de Dalembert à Frédéric II 1776. — ^ Dnt. VII. 333. — '43, 65. A Dalembert. A Ferney, 27 avril 1770. — * 43. 96. A Dalembert. 21 juin 1770. — ^ 43, iio. A la marquise du Deffand. II juillet 1770. — ^ 42, 229. A de Pomaret. 15 janvier 1769. — " Moland. Vol. XVI, 561. A Ribotte. 4 février 1774. - » 46, 72. A Frédéric II. Avril 1777. — ^ 42, 64. 'A de Lewenhaupt. 13 février 1768. — "^9. 307. A l'auteur du livre des trois imposteurs 1769.
et pourtant les pages si nombreuses qu'il avait consacrées à flétrir le fanatisme n'avaient certainement pas pu rester sans influence; plus encore que ses écrits, ce qui devait contribuer au progrès de la tolérance et de la liberté de conscience, ce fut la noble campagne qu'il entreprit en faveur des Calas, des Sirven et de plusieurs autres persécutés du dix-huitième siècle.