CHAPITRE III
Les Calas.
Dans un ouvrage très complet et très bien documenté, le pasteur Athanase Coquerel fils a raconté tout au long l'histoire si tragique de Calas et de sa famille ^ Il serait oiseux de la refaire après lui. Bornons-nous donc à rappeler en quelques mots les principaux traits du terrible drame de Toulouse; nous nous efforcerons ensuite de mettre le mieux possible en relief la grande part que prit Voltaire à la réhabilitation de Jean Calas et la persévérance dont il fit preuve pour atteindre ce but.
Le soir du 13 octobre 1761, Jean Calas, marchand d'indiennes à Toulouse, soupait avec sa femme, ses fils Pierre et Marc-Antoine et un ami de Pierre, François Lavaysse. Marc- Antoine avait quitté la table après le dessert; porté à la tristesse, désespéré de ne pouvoir devenir avocat, sans abjurer, il était allé se pendre dans le magasin de son père. Vers dix heures, comme Pierre Calas et son ami sortaient ensemble, ils furent frappés d'horreur en trouvant le corps inanimé du malheureux Marc-Antoine.
Les cris des membres de la famille affligée, les allées et les venues des deux jeunes gens qui avaient couru chercher un médecin et avertir la police mirent bientôt en émoi tous les habitants de la rue des Filatiers. Un attroupement s'était formé devant la maison des Calas et, comme
' Athanase Coquerel, fils. Jean Calas.
David de Beaudriguc, l'un des capitouls de Toulouse ^ était déjà présent, quelqu'un de la foule s'écria: « Ces huguenots ont tué leur fils pour l'empêcher de se faire catholique - . » De Beaudrigue était un homme qui n'avait rien de l'esprit critique, du jugement calme et pondéré, de la prudence, de l'impartialité sereine que l'on est en droit de réclamer d'un juge vraiment digne de ce nom; fanatique ambitieux, désirant avant tout faire apprécier son zèle par le ministre de Saint-Florentin ^, il s'était empressé d'accueillir l'accusation qui avait couru dans la foule. Comme un de ses collègues le rappelait au calme et à la prudence, il avait répété à plusieurs reprises: « Je prends tout sur moi, c'est ici la cause de la religion *. )) Sans avoir fait aucune enquête sérieuse sur le lieu du décès d'Antoine ^, de Beaudrigue fait arrêter et conduire en prison Calas, sa femme, leur vieille servante catholique, leur fils Pierre, Lavaysse et Cazeing, un ami de la famille accouru à la nouvelle de la catastrophe ^.
Le clergé de Toulouse eut bientôt fait passer Marc-Antoine pour un martyr de la foi. On l'enterra en grande pompe; quelques jours après, les pénitents blancs célébrèrent dans leur chapelle un service solennel en son honneur. Le prétendu martyr y était représenté par un squelette portant dans la main droite une palme et dans la gauche cette inscription en gros caractères: « Abjuration de l'hérésie^. » Tout cela, dans un milieu aussi fanatique que celui de Toulouse, était bien fait pour préjuger contre toute justice le cas du malheureux Calas. Après un premier arrêt rendu par les capitouls, le i8 novembre 1761 ^, les accusés en appe-
^ Les capitouls étaient à la fois les conseillers municipaux et les juges de la ville de Toulouse et de son gardiage. A Coquerel. Jean Calas. Page 38. - Idem, p. 24. — '^ Idem, p. 32-36. — ■* Idem, p. 28. — ^ Idem, p. 25. — * Idem, p. 27. — " Idem, p. 114. — ^ Ideni, p. 135.
lèrent au Parlement de Toulouse. Le 9 mars 1762, par 8 voix contre 5, Jean Calas était condamné au supplice de la roue ^ ; neuf jours plus tard, son fils Pierre était banni à perpétuité, tandis que M™^ Calas, sa servante Viguière et Lavaysse étaient acquittés 2.
Il ressortait de cette sentence que Jean Calas, vieillard de soixante-quatre ans, avait seul mis à mort son fils âgé de vingt-huit ou vingt-neuf ans; en effet si Pierre avait pris part à ce crime, il aurait dû lui aussi être condamné à mort et non pas au bannissement.
Le 10 mars, sur la place de Saint-Georges, le malheureux Calas fut mis à mort après avoir subi les plus affreux tourments. Jusqu'à la fin, il protesta de son innocence et resta ferme et calme, priant pour ses juges, plaignant ceux qu'il avait entraînés dans son malheur, surtout Lavaysse et répondant au prêtre qui l'assistait : « Quoi donc, vous aussi, vous croyez qu'on peut tuer son fils ^ ? «
Si nous en croyons Voltaire, la nouvelle de la condamnation de Calas lui aurait été apportée en premier lieu par Dominique Audibert, négociant marseillais, qui était arrivé à Genève à la fin du mois de mars 1762*.
Nous avons vu combien la question de la tolérance intéressait Voltaire: que Calas fût innocent ou non, son futur défenseur vit immédiatement dans le drame de Toulouse une manifestation terrible de l'intolérance religieuse. Comme il l'écrivait à un de ses nombreux correspondants : u Ou le fanatisme avait rendu une famille entière coupable d'un parri-
' Idem, p. 210. — - Idem, p. 228. — ' Idem, p. 221. Dans sa thèse pour le doctorat en droit : La lcgislatio>i criminelle dans l'aruvre de Voltaire, Paris, Rousseau 1901, p. 26, M. Masmonteil soutient en des termes qui nous ont paru bien vagues que Marc-Antoine aurait trouvé la mort dans une violente querelle avec son père, puis, qu'il aurait été pendu. L'argumentation de M. Masmonteil ne nous a pas convaincu. — ■* Idem, p. 233.
cide, ou il avait fasciné les yeux des juges jusqu'à faire rouer un père de famille innocent; il n'y avait pas de milieu ^ »
Voltaire voulait à tout prix connaître les coupables afin de les flétrir devant l'Europe entière * ; il estimait que « cette aventure épouvantable intéressait toutes les religions et toutes les nations et qu'il importait à l'Etat de savoir de quel côté était le fanatisme le plus dangereux '\ »
D'autres sentiments encore pressent Voltaire de résoudre le problème si troublant « qui l'attristait dans ses plaisirs*. » Selon lui, « c'est renoncer à l'humanité que de traiter une telle aventure avec indifférence^. » Emu de compassion à la pensée de l'innocence probable de Calas ^, quand ses amis lui demandent pourquoi il s'intéresse si fort à ce condamné qui n'est qu'un étranger pour lui, il répond: « C'est que je suis un homme, c'est que je vois tous les étrangers indignés, c'est que tous vos officiers suisses protestants disent qu'ils ne combattront pas de grand cœur pour une nation qui fait rouer leurs frères sans aucune preuve '. » Au cardinal de Bernis qui veut savoir aussi pourquoi il s'est chargé de ce procès, il indique ainsi ses motifs: «c'est parce que personne ne s'en chargeait, et qu'il m'a paru que les hommes étaient trop indifférents sur les malheurs d'autrui ^. »
Plus tard, en 1765, il expliquait ainsi sa conduite: « J'ai suivi mon penchant. Celui d'un philosophe n'est pas de plaindre les malheureux, c'est de les servir ^. -» Pour aller de l'avant, sans tenir compte des conseils ou des reproches
' 39» Ï85. A Thirottx de Crosne. A Ferney^ 30 janvier 1763. — '^ 39, 67. A d'Argental. Aux Délices, 7 juillet 1762. — ' 25, 267. Mémoire de Donat Calas. 1762. — "* 39, 23. Au cardinal de Bernis. Ferney, 25 mars 1762. — ^ Lettres, p. 105. A Audibert. Aux Délices, 9 juillet 1762. — '• 39, 81. A de Cideville. Aux Délices, 21 juillet 1762. — "' 39, 24. A d'Argental. A Ferney, 27 mars 1762. — ^ 39, 102. Au cardinal de Bernis. Aux Délices, 3 septembre 1762. — '' 40, 169. A Dauiilaville. A Ferney, i" mars 1765.
de personnages aussi importants que le duc de Richelieu \ le président de Brosses ^ ou le ministre Choiseul 2, pour lutter contre un Parlement tout entier, pour soulever le poids énorme de l'indifférence et de l'apathie publique, filles de Tégoïsme, il fallait à Voltaire la conviction absolue de l'innocence de Jean Calas; cette conviction, il ne l'avait pas possédée du premier coup et, pour l'acquérir, nous le voyons épuiser avec une persévérance admirable tous les moyens d'information qui sont à sa portée. Ses efforts n'avaient pas été vains et c'est en bonne conscience qu'il pouvait écrire ceci : « J'ai balancé longtemps sur l'innocence de cette famille ; je ne pouvais croire que des juges eussent fait périr, par un supplice affreux, un père de famille innocent. Il n'y a rien que je n'aie fait pour m'éclaircir de la vérité ;.... J'ose être sûr de l'innocence de cette famille comme de mon existence*. »
A Genève, tout d'abord, \^oltaire avait découvert trois négociants qui connaissaient Calas et le déclaraient innocent, c'était Philippe Debrus et les deux frères Des Arts ^. Poursivant ses recherches, il avait prié un commerçant de Montauban, Ribotte, de se rendre à Toulouse afin d'y chercher des renseignements '\ A Montpellier, un nommé Chazel avait été chargé de la même mission auprès de l'intendant du Languedoc ^. Dans l'espoir d'être encore mieux informé, Voltaire s'était adressé aux hommes les plus in-
* A Coquerel. Jean Calas. Page 241. — ^ jj^t. Vol. VI, 208. — ^ Choiseul écrivait à Voltaire : « 11 ne faut pas... se faire des ennemis et peutêtre des affaires pour jouer le rôle d'un avocat de causes perdues.... Il est un âge où il faut laisser aller le monde comme il va quand on n'est pas chargé de le conduire et dire toujours du bien de M. le Prieur. Pierre Calmettes. Choiseul et Voltaire. Pages 157. 158. — ^ 39, \gg. A de la Michodiere. A Ferney, 13 février 1763. — •'' Lettres, p. 37. Introduction. — *' 3/oland. Vol. X, 128. A Ribotte. 5 juin 1762. — " A Coquerel. Jean Calas. Page 239.
fluents de l'époque, à ceux qui semblaient devoir être le mieux renseignés. Tour à tour, le cardinal de Bernis \ le comte de Choiseul -, le duc de Richelieu ^, le ministre de Saint-Florentin * sont interrogés directement ou indirectement. Pour obtenir des réponses plus sincères, alors qu'il est déjà intimement convaincu de l'innocence de Calas, il fait semblant d'avoir encore des doutes ^.
Lorsqu'il parle en ces termes du ministre de Saint-Florentin : « Peut-être ne sait-il autre chose sinon qu'il a signé des lettres de cachet. »
« On croit à Paris que c'est une bagatelle de rouer un père de famille, et de tenir tous les enfants dans les prisons d'un couvent, sans forme de procès; on ne sait pas quel effet cela produit dans l'Europe^; » lorsqu'il ajoute: «Ceux qui pourraient nous donner le plus de lumière gardent un silence bien lâche, et qui est même suspect '^, » on sent que l'ironie s'allie dans son esprit à une légitime et sincère indignation.
Les témoignages des membres de la famille Calas et de Lavaysse avaient été aussi pour Voltaire une source précieuse de renseignements. Par une lettre du pasteur Chiron écrite le 26 avril 1762 ^, nous savons que, quinze jours avant cette date. Voltaire étiit venu exprès aux Délices pour voir Pierre Calas, fils cadet de la famille. Il l'avait beaucoup questionné, lui avait fait les offres de service les plus empressées et l'avait présenté à Richelieu ^. Ce jeune homme, qui affir-
^ 39. 23. Au cardinal de Bemis. A Ferney. 25 mars 176a. — ^ 39, 24. A d'Argeutol. A Ferney. 27 mars 1762. — ^ 39, 41. v^m cardinal de Bemis. Aux Délices. 15 mai 1762. — * 39, 54. A d'Argental. 5 juin et 7 juin 1762. — ^ Ibidetn. Comparer 39, a8. A Damilaville. 4 avril 1762 et 39, 30, 31. ^ Mademoiselle ***. Aux Délices. 15 avril 1762, — ® 39, 54, 55. A d'Argental. 7 juin 1762. — " Moland. Vol. X, 133, 134. A Ribotte. 11 juin 1762. — ^ C. Coquerel. Histoire des églises du désert. Vol. Il, 326, 327. — * Ibidem,
mait « qu'il n'y avait point de parents plus indulgents et plus tendres que les siens *, » avait fait sur Voltaire une excellente impression ^. Enfin, par l'intermédiaire de d'Argental, M""' Calas et Lavaysse devaient aussi être interrogés à Paris ^. Fort de tous ces renseignements, Voltaire, « qui s'était distillé la tête pour trouver de quoi excuser les juges de Calas *, » est enfin convaincu de l'innocence du condamné. Sa conviction, il l'appuie entre autres sur cet argument irréfiitable : « Il est impossible qu'un vieillard de soixante-huit ans ait seul pendu un jeune homme de vingthuit ans, dont la force prodigieuse et l'adresse singulière étaient connues ^. »
Délivré de toute arrière pensée, parfaitement sûr de l'innocence du malheureux vieillard, le protecteur des Calas prend en main leur cause et devient pour eux pendant trois ans, le plus prudent, le plus dévoué, le plus persévérant des défenseurs. Il emploie pour atteindre son but « ses amis, sa bourse, sa plume et son crédit^. » Le procès Calas devient pour lui une obsession, « il y rêve tous les jours '', » il est décidé « à n'abandonner cette affaire qu'en mourant^. »
Le zèle n'exclut point chez lui la prudence. Bien loin d'accuser les juges d'avoir été injustes, il déclare ne voir en eux que des hommes dont la bonne foi a été surprise « par les calomnies, les indices faux... les méprises extravagantes de quelques déposants... le zèle furieux qui veut
^ 40, 166. A Damilaville. A Ferney. i"^ mars 1765. — ■* Ibidem et 39, 184. A Thiroux de Crosne. Ferney. 30 janvier 1763. — ^ A Coquerel. Jean Calas. Pages 246, 248. Voir aussi Lettres. Page 104. A Audiberi. Aux Délices. 9 juillet 1762. — '* 39, 179- A Damilaville. 24 janvier 1763. — •' 25, 256. Pièces originales sur la tnort des sieurs Calas. 176a. Calas avait soixante-quatre ans. A Coquerel. Jean Calas. Page 4a. — ^ 30, 215. Contnteutaire historique. 1776. — " Lettres. Page 208. A Debrus. — ^ 39, 77. A d'Argental. 14 juillet 1762.
que ceux qui ne pensent pas comme nous soient capables des plus grands crimes ' . j>
Pour que l'afiFaire Sirven ne vienne pas porter préjudice aux Calas, il prie instamment Court de Gebelin qui en avait parlé dans ses Lettres toulousaines d'attendre à plus tard pour publier son livre; il veut même lui offrir pour cela des dédommagements -, Il retarde aussi la publication de son Traité sur la tolérance qui aurait pu soulever des colères parmi les adversaires de ses protégés ^. Enfin, lorsqu'il s'agit de faire sortir du couvent, où on les avait enfermées, les filles de M'"^ Calas, il prêche encore la prudence et la patience en écrivant à Debrus: « Quiconque a donné une lettre de cachet veut la soutenir. Ne nous brouillons avec personne: nous avons besoin d'amis *. »
Le procès de Calas avait été secret; ce que Voltaire réclame en premier lieu, c'est qu'il soit examiné par le roi ^ et rendu public ^. Il demande cela, parce que ce procès est extraordinaire ", parce que les étrangers en sont scandalisés^, parce que l'acquittement de Pierre Calas est en contradiction absolue avec la condamnation de son père ^.
Dans une lettre à d'Argental, s'élevant du cas particulier dont il s'occupe à des considérations plus générales. Voltaire proteste avec une superbe éloquence contre les jugements secrets : « Quelle horreur qu'un jugement secret, une condamnation sans motifs ! y a t-il une plus exécrable tyrannie que celle de verser le sang à son gré, sans en rendre la moindre raison? Ce n'est pas l'usage, disent les juges.
* 25, 255. Pièces originales sur la mort des sieurs Calas. 1762. — * Lettres, p. 90. A Debrus. — •'A. Coquerel. Jean Calas, p. 269. — ^ Lettres, p. 9a. A Debrus. — ^ 39, 24. A d'Argental. A Ferney, 27 mars 1762. — ^ 39» 31- A ^^' ***' Aux Délices, 15 avril 1762. — " Ibidem. — » 39, 40. A d'Argental. Aux Délices, 15 mai 1762. — ^ 39, 67. A d'Argental. 8 juillet 1762.
Eh ! monstres ! il faut que cela devienne l'usage : Vous devez compte aux hommes du sang des hommes ^ »
Le parlement de Toulouse refuse formellement de publier les pièces-; Voltaire ne se laisse point décourager, il en appelle à l'opinion publique et fonde quelque espoir sur la pression qu'elle pourrait exercer sur la cour. Il écrit le 9 juillet 1762 à un de ses collaborateurs: « Il n'y a qu'une extrême protection auprès du roy qui puisse forcer ce parlement à mettre au jour la vérité. Nous faisons l'impossible pour avoir cette protection, et nous croyons que le cri public est le meilleur moyen pour y parvenir ^. »
Les encouragements qu'il rencontre lui arrachent cette exclamation toute vibrante de foi et d'espérance : « Mon Dieu, mes frères, que la vérité est forte ! Un parlement a beau employer les bras de ses bourreaux, a beau fermer son greffe, a beau ordonner le silence; la vérité s'élève de toutes parts contre lui, et le force à rougir de lui-même ^ »
Pour intéresser le grand public au drame de Toulouse, Voltaire compose plusieurs petits écrits dans lesquels il fait tour à tour parler M"'^ Calas et ses deux fils Pierre et Donat ^. Il demande en grâce à Damilaville de les faire imprimer à Paris ^, et termine une des lettres qu'il écrit à cet ami si sûr et si fidèle par cette exhortation pressante : « Criez, je vous en prie, et faites crier. Il n'y a que le cri public qui puisse nous obtenir justice. Les formes ont été inventées pour perdre les innocents '. » C'est dans les mêmes termes qu'il écrit à Dalembert ^, et dans ses billets à d'autres
< 39, 66. A d'Argcntal. Aux Délices, 5 juillet 1762. — - 39, 57. A de Bcaumont. Aux Délices, 11 juin 1762. — ^ Lettres, p. 104. A Audibert. Aux Délices, 9 juillet 176a. — * 39. 88. A Damilaville. 31 juillet 176a. — ^ 35,250-282. Pièces originales concernant la mort des sieurs Calas. 1762. — '"• 39, 84. A Damilaville. 26 juillet 1762. — " 39, 70. A Damilaville. 8 juillet 1762 — ** 39, 76. A Dalembert. Aux Délices, la juillet 1762.
correspondants, il est plus énergique encore : <( Il faut soulever l'Europe entière et que ses cris tonnent aux oreilles des juges*.» Il faut que, de bouche en bouche, on fasse tinter les oreilles du chancelier; qu'on ne lui donne ni repos ni trêve; qu'on lui crie toujours. Calas ! Calas- ! »
Il ne suffisait pas à Voltaire d'avoir pour lui l'opinion publique, il voulait aussi l'appui des magistrats et des seigneurs avec lesquels il était en relation. Plus de vingt personnes occupant toutes une position en vue sont sollicitées par lui en faveur des Calas ^. Il espère même que le roi, informé de ce qui s'est passé par la marquise de Pompadour ou la duchesse de Grammont, se montrera favorable à la malheureuse famille persécutée*.
Voltaire est enfin l'âme de toutes les démarches judiciaires qui aboutiront à la réhabilitation des condamnés. Une fois M'"^ Calas arrivée à Paris pour demander justice, son protecteur s'empresse de la recommander aux d'Argental et à Dalembert •"'; il s'occupe activement de pourvoir à ses besoins financiers ^ et se charge « des frais du procès qu'elle doit intenter au Conseil du roy '^. » C'est lui qui engage de Beaumont à s'intéresser à l'affaire qui le préoccupe si fort^; c'est encore lui qui compose la requête que Mariette, avocat au Conseil, avait signée et qui fut jugée admissible le i" mars 1763 ^.
Voltaire avait ainsi pris une part directe à la démarche
^ Lettres, p. 97. A Debrus. — "^ 39, 90. A d'Argental. 7 auguste 1762. ■^ 39, 68. A d'Argental. 8 juillet 1762; Lettres, p. 143-146. A Debrus. 17 octobre 1762, — ^ Bengesco. Bibliographie de Voltaire. Vol. III, 354. — 5 A. Coquerel. Jean Calas, p. 245 et 247. — ^' Lettres, p. 93. 96. A Debrus. 1762. — ' Idem, p. 104. A Audibert. Aux Délices, 9 juillet 1762. — * 39, 57. A de Beaumont. Aux Délices, 11 juin 1762. — ^ A. Coquerel. Jean Calas, p. 261. Lettres, p. 80 et 97. A Cathala et à Debrus; 39, 66. 67. A d'Argental. Aux Délices, 7 juillet 1762.
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officielle qui avait été le premier pas dans la voie de la réhabilitation des Calas.
Le 7 mars 1763, le Conseil d'Etat avait admis la requête de Mariette; le 4 juin 1764, l'arrêt du parlement de Toulouse était cassé; enfin, jour pour jour, trois ans après que Calas avait été condamné à mort, sa mémoire était réhabilitée à l'unanimité des 40 maîtres des requêtes chargés de juger la cause; c'était le 9 mars 1765 K
La nouvelle de l'arrêt du tribunal avait causé à \"oltaire « une joie inexprimable -, » parlant à d'Argental de l'émotion qu'il avait ressentie, il s'exprimait ainsi: « Un petit Calas était avec moi... nous versions des larmes d'attendrissement le petit Calas et moi. Mes vieux yeux en fournissaient autant que les siens ; nous étouflions ^. »
Dans ses Eludes critiques sur l'histoire de la littérature française, M. F. Brunetière relevant certains passages dans lesquels Voltaire parle avec ironie de quelques protestants persécutés, met en doute la sincérité de la joie et de l'émotion du défenseur des Calas à la nouvelle de leur réhabilitation: « Je ne croirai jamais, écrit-il, qu'il fijt ému jusque dans les entrailles, l'homme qui semait de plaisanteries indécentes non seulement son Traité de la tolérance mais son Mémoire même pour Jean Calas *. » On pourrait ajouter en faveur de cette manière de voir que dans sa correspondance Voltaire avait traité les Calas de « protestants imbéciles ^ » et M'"*" Calas de « femme sans esprit ^ » et de
' A. Coquerel. Jean Calas, p. 265. 270. 275. — -40, i8i. A Damilaville. 23 raars 1765. — ' 40, 178. A d'Argental. 17 mars 1765. — * Nous n'avons pas su trouver dans le Mémoire incriminé le passage auquel M. F. Brunetière fait allusion quand il parle de <( plaisanteries indécentes. » Brunetière. Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française. Série I, 343. 344. — '• 39, 97. A d'Argence de Dirac. Aux Délices, 21 auguste 1762. — ""' Lettres, p. 206. A Mou Itou.
— loi
« huguenote imbécile K » Ailleurs, il est vrai, il admirait sans réserve « la présence d'esprit, la force, les ressources ^ » dont elle avait fait preuve. De pareilles contradictions sont constantes chez Voltaire. Elles viennent de la mobilité extraordinaire de ses pensées et de ses sentiments. Un jour qu'il racontait à Marmontel la mort de M"'*= du Chcîtelet, il faisait le portrait de son amie en sanglotant, un instant après il riait aux éclats en entendant un conte de Chauvelin; et Marmontel de dire si justement : « Je ris en m'en allant de voir dans ce grand homme la facilité d'un enfant à passer d'un extrême à l'autre dans les passions qui l'agitaient ^. » Nous ne comprenons pas quel intérêt Voltaire aurait pu avoir à simuler des sentiments qu'il n'aurait pas eus en racontant à Damilaville ou à d'Argental ses impressions sur le triomphe de la justice en faveur de ses protégés. Nous ne pensons pas non plus que Voltaire, comme le dit M. F. Brunetière , n'ait guère vu dans l'affaire de Toulouse qu'un moyen d'écraser l'infâme ^ ; s'il en avait été ainsi, une fois la cause des Calas gagnée^ il se serait désintéressé de leurs affaires. Tout au contraire, nous le voyons y donner tous ses soins. C'est lui qui conseille à M"'^ Calas « de ne pas prendre à partie les juges de Toulouse sans avoir fait pressentir le vice-chancelier et le contrôleur général, de peur de faire une démarche qui pourrait... affaiblir la bonne volonté du roi ^. « Lorsque M""' Calas reçoit du roi un dédommagement de 36000 livres. Voltaire salue cette heureuse nouvelle en ces termes: « J'ai oublié tous mes maux, quand j'ai appris la libéralité du roi; je me suis cru jeune
' 39, 144. A Dalembert. 28 novembre 1762. — -41, 269. A de Beauniont. 20 mars 1767. — ' Dnt. Vol. III, 343. — '^ Brunetière. Etudes critiques sur l'histoire de la littérature française. — Série I, 243. — -^ 40, 189 A d'Argental. A Ferney. 1" avril 1765.
et vigoureux ^ » Par l'entremise de Damilaville, il recommande à Pierre Calas de ne pas quitter la France sans une permission expresse afin de ne point indisposer le roi et la cour-; enfin, à l'occasion d'un voyage que ce jeune homme devait faire en Allemagne, il écrit encore à Colini : « Je vous supplie de lui rendre tous les services qui dépendront de vous ^. »
Toutes ces démarches, toute la peine que Voltaire avait prise pour procurer aux Calas des ressources financières prouvent bien que la générosité et la bonté n'étaient point étrangères à son cœur.
M. E. Faguet, qu'on ne peut pas accuser de partialité en faveur de Voltaire, a porté sur lui ce jugement que nous croyons très juste: « Il avait, certes, plus de sensibilité qu'on ne serait tenté de le croire, et il l'exerçait sous une forme infiniment respectable. Elle se traduisait sous forme de pitié pour les infortunes des humbles; il compatissait et très sincèrement, je le crois, aux malheurs de l'humanité *. »
Heureux de voir Calas justifié, Voltaire attribuait à la philosophie tout l'honneur de la victoire ^ ; il faisait remarquer à Damilaville (( qu'il n'y avait pas un seul prêtre qui eût aidé les Calas ^. »
Ce jugement n'est pas tout à fait exact. Plusieurs abbés et trois évêques avaient accepté la requête de Mariette"; le curé de la Dalbade avait conseillé à M"'*' Calas de s'enfuir de Montauban, pour éviter que ses filles ne fussent mises
' 40, 200. A Dainilaville. 17 avril 1765. — - 40, a 12. A Damilaville. 4 mai 1765. — ' 40, 251. 252. A Colini. Ferney, 4 auguste 1765. — * Revue (les cours et conférences. 3 janvier 1901. Page 339. Faguet. Voltaire, poète. — •' 40, 178. A d'Argental. 17 mars 1765. — *^ 40, 175. A Damilaville. 15 mars 1765. — ' A. Coquerel. Jean Calas, p. 264.
au couvent ' ; entin Voltaire a rendu lui-même témoignage à la vertu et au mérite d'une excellente visitandine Anne- Julie Fraisse^, qui avait été presque une mère pour Nanette Calas pendant sa captivité dans un couvent de Toulouse. Proche parente de M. Castanier d'Auriac, président au Grand Conseil et gendre du chancelier de Lamoignon, Anne-Julie lui avait écrit de la façon la plus pressante en faveur de Nanette et de ses parents. Voltaire avait lu la lettre « de la brave et honnête religieuse ^, » comme il l'appelle, et il écrivait à Debrus, le 20 janvier 1763: « Je voudrais bien baiser des deux côtés cette bonne religieuse M™^ JuHe Fraisse. Voilà un beau contraste avec la barbarie des assassins en robe noire *. » La bonne sœur n'aurait sans doute pas été flattée de l'admiration que Voltaire avait pour elle, puisqu'elle gronde sévèrement sa jeune amie Nanette d'avoir appelé « illustre » un homme qui est « l'ennemi de Dieu et de toute religion ^. »
Bien loin de se montrer ennemi de toute religion. Voltaire attendait beaucoup de sa campagne en faveur des Calas pour améliorer le sort des protestants. « Cette affaire, écrivait-il à Debrus, est très capable de faire obtenir à vous autres huguenots une tolérance que vous n'avez point eue depuis la révocation de l'édit de Nantes. Je sais bien que vous serez damnés dans l'autre monde, mais il n'est pas juste que vous soyez persécutés dans celui-ci ^. » Dans une lettre à Moultou, il ajoutait: « Je pense que l'aventure des Calas peut servir à relâcher beaucoup les chaînes de vos frères qui prient Dieu en fort mauvais vers. Je suis con-
* Lettres, p. 293. Extrait d'une lettre de Montauban. 23 mars 1762. — *^ A. Coquerel. Jean Calas, p. 381 à 454. — -^ 39, 176. A d'Argental. A Ferney, 20 janvier 1763. — ■* Lettres, p. 180. A Debrus. 20 janvier 1763. — ^ A. Coquerel. Jean Calas, p. 445. — ^ Lettres, p. 150. A Debrus.
vaincu que, si d'ailleurs on a quelque protection à la Cour, on verra clairement que des ignorants qui portent une étole, ne gagnent rien à faire pendre des savants à manteau noir, et que c'est le comble de l'absurdité comme de l'horreur '. » L'espoir de Voltaire se réalisa, Fémotion que l'affaire de Toulouse produisit dans toute l'Europe, les vers et les nombreuses pièces de théâtre qu'elle inspira, les estampes qui popularisèrent partout le nom des Calas, tout cela contribua certainement à faire comprendre aux hommes du dix-huitième siècle qu'en tout temps et en tout pays le fanatisme est une chose hideuse. Diderot -, Dalembert ^, Charles Bonnet *, le vertueux solitaire de Genthod, à qui le patriarche de Ferney ne devait guère être sympathique, s'accordent pour louer le zèle et le dévouement de \'oltaire et pour déclarer que c'est bien surtout à lui que les Calas durent leur réhabilitation. Le souvenir de cette bonne œuvre, l'une des meilleures que Voltaire eût accomplie dans sa vie, était doux à son cœur et le nom d' « homme aux Calas ^ » par lequel on le désignait l'année de sa mort dans les rues de Paris devait singulièrement lui plaire.
^ Idem, p. 170. A Moulton. Ferney, 8 janvier 1763. — - Dnt. Vol. VI, 415. — 3 40, 184. De Dalembert. 26 mars 1763. — ' Dnt. Vol. VI, 416, — "^ Dnt. Vol. VIII, 303.