‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 15 sur 29 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Sirven.

Deux mois environ avant l'exécution de Jean Calas, un événement tragique avait ranimé le zèle fanatique des habitants de Toulouse et des contrées voisines. Voici les faits brièvement racontés: Un protestant, Pierre-Paul Sirven, arpenteur domicilié à Castres, s'était établi pour quelque temps près de Mazamet, à Saint-Alby, où ses occupations l'appelaient ^ Il avait emmené avec lui sa femme et ses trois filles. Elisabeth, l'une d'elles, était atteinte d'aliénation mentale; cette jeune fille, si l'on en croit Jean-Sébastien de Barrai, évêque de Castres, désirait devenir catholique; après un séjour de sept mois au couvent des Dames noires, la pauvre recluse était rentrée chez ses parents complètement folle -. Pour l'avoir enfermée afin d'éviter un malheur, son père avait été accusé par les Dames noires d'être un tyran qui maltraitait sa fille et l'empêchait de devenir catholique^. Dans la nuit du 15 au 1 6 décembre 1761, Elisabeth sous prétexte d'aller chercher du bois était sortie de la maison de ses parents. Sa mère ne la voyant pas revenir s'inquiète, donne l'alarme dans le village. On cherche la jeune fille, toute la nuit, sans retrouver ses traces. Sirven absent ce jour-là revient en toute hâte à Saint-Alby et poursuit plusieurs jours ses recherches. Tout est inutile. Les malheureux parents croyaient leur fille dans un couvent, lorsque

' C. Rabaud. Sirven, p. 24 et 28. — - Idem, p. 25. 26. — •' Idetti, p. 27.

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dans la soirée du 3 janvier 1762 quelques enfants découvrirent le cadavre d'Elisabeth dans le puits de Saint- Alby, au milieu du village ^

La malheureuse folle avait indubitablement mis elle-même un terme à ses jours. Qui aurait pu soupçonner sa mère et ses deux sœurs de l'avoir assassinée ? Quant à son père, il ne pouvait être question de lui puisque plusieurs personnes pouvaient témoigner de son alibi. Malgré cela, cette accusation aussi absurde qu'infâme fut bientôt dans toutes les bouches des suppôts du fanatisme catholique. Elle était accréditée par le rapport de deux médecins, qui, pour plaire à un juge inique, déclaraient que « la jeune fille avait été étouffée et jetée morte dans le puits -. »

Quelles calomnies n'aurait-on pas inventées à cette époque contre les protestants, puisque le 29 janvier 1762 les autorités civiles et religieuses de Genève furent obligées de déclarer officiellement que jamais, ni Calvin, ni aucun docteur protestant, ni aucune église réformée n'avaient prêché, comme on les en accusait, « la doctrine abominable, qu'un père puisse ôter la vie à ses enfans, pour prévenir leur changement de Religion, ou pour les en punir ^. »

Tandis que Sirven était à Castres pour fliire comparaître devant le juge de Mazamet les témoins qui devaient prouver son innocence, ordre est donné de le faire mettre en prison ainsi que sa femme et ses enfants. Informée la première du danger qui la menace ainsi que toute sa famille, M"'*-' Sirven, accompagnée de ses deux filles, marche une nuit tout entière pour annoncer à son mari la décision que les juges ont prise contre lui. Sirven veut tout d'abord se livrer à la justice, mais il écoute enfin les conseils pressants de quelques

' Idon, p. 30 et 31. — - Ide))i, p. 59. — •' A. Coquerel. Jean Calas, p. 190.

amis qui craignent pour lui le sort de Calas; il s'enfuit avec tous les siens. L'horreur d'une fuite pareille pendant un hiver rigoureux est encore augmentée par le fait que les fugitifs pour mieux échapper à ceux qui les poursuivent doivent se séparer. Comprenant qu'il n'y avait plus pour eux aucune sécurité en France, les malheureux Sirven se réfugièrent en Suisse et à Genève. Pierre-Paul s'établit dans cette ville, au mois d'avril 1762, sa femme et ses deux filles arrivèrent à Lausanne au mois de juin de la même année ^

Pendant ce temps, à Saint-Alby, à Mazamet, la procédure judiciaire suivait son cours. Monitoires dans lesquels on va jusqu'à affirmer le crime des inculpés-, refus d'écouter les témoignages favorables à l'accusé '\ fausses dépositions *, tous les moyens sont bons pour arriver au but. Le juge de Mazamet, modèle de partialité, va même jusqu'à demander à Jalabert, avocat de Sirven: « Pourquoi vous, qui faites profession de la foi catholique, vous êtes-vous chargé de solliciter pour une affaire qui lui est directement contraire ^? »

Enfin le but est atteint, le 29 mars 1764, plus de deux ans après la mort d'Elisabeth, son père et sa mère sont condamnés à mort, ses deux soeurs au bannissement perpétuel ^. La sentence prononcée par le tribunal de Mazamet est confirmée, quelques jours plus tard, par le tribunal de Toulouse '^. Les Sirven, qui avaient si heureusement échappé au bourreau, sont donc exécutés en effigie le 17 septembre 1764 à 10 heures du matin, devant l'église de Mazamet ^.

Les malheurs de ces nouveaux persécutés ne devaient point laisser Voltaire insensible. Dès qu'il put leur offrir son

* C. Rabaud. Sirven, p. 39 à 45. — - Idem, p. 51. — ' Idem, p. 64. — * Idem, p. 59. — 5 Idem, p. 69. — ^ Idem, p. 78. — ' Idem, p. 80. — s Idem, p. Si.

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appui, sans nuire aux Calas, il le leur prêta généreusement. Dans ce nouveau procès aucun doute sur l'innocence des accusés, « elle est démontrée comme une proposition d'Euclide * » et pourtant leur cause n'en est pas plus simple à défendre ; tout au contraire. Voltaire s'en rend bien compte, preuve en soit ce qu'il écrit à Damilaville : « Cette seconde affaire me parait plus difficile à traiter que la première, parce que les Sirven se sont enfuis, et hors du royaume ; parce qu'ils sont condamnés par contumace; parce qu'ils doivent se représenter en justice ; parce qu'enfin, ayant été condamnés par un juge subalterne, la loi veut qu'ils en appellent au parlement de Toulouse. Les Sirven ont été condamnés à Castres : s'ils vont à Toulouse, n'est-il pas à craindre que des juges irrités ne fassent rouer, pendre, brûler ces pauvres Sirven, pour se venger de l'affront que la famille Calas leur a fait essuyer ^. »

De plus, comme « il n'y a eu malheureusement personne de roué, l'affaire des Sirven n'aura pas l'éclat de celle des Calas ^. » Voltaire sait à quoi s'en tenir sur le zèle du public pour réparer les injustices, il n'a que trop raison lorsqu'il le juge ainsi: « Il se refroidit bien vite; il n'aime pas les répétitions; il lui faut du nouveau, et c'est ce qui fait la fortune de l'Opéra-Comique *. » Ces considérations n'arrêtent point le protecteur des Sirven; son désir de porter encore un coup sensible au f;matisme, son zèle pour la cause de la justice, sa pitié pour une famille plongée dans la plus profonde misère, lui font surmonter tous les obstacles et lui donnent une patience qui va jusqu'à l'opiniâtreté.

' 42,355- 'i Daleinheri. 4 septembre 1769. — '40, 170. 171. 174. A Damilaville. 8 et 15 mars 1765. — ' 40, 294. A M"" de Florian. 7 novembre 1765. — * 40, 279. A d'Argeuial. 8 octobre 1765.

Après cinq ans de démarches et d'efforts, il croit atteindre le but; il est même sûr du succès*. Vaine espérance, le Conseil du roi a refusé de soustraire les Sirven à la juridiction du parlement de Toulouse. « Je suis encore atterré de ce coup-, » écrit Voltaire à son fidèle ami Damilaville; mais cet échec ne l'abat point; peu lui importent les moqueries de Choiseul qui lui écrit: « Je sais que vous avez pleuré comme un benêt de ce que j'ai opiné dans le Conseil contre la requête de Sirven ; vous êtes trop sensible pour un vieillard goguenard tel que vous êtes ^ ; » à l'âge de soixante quatorze ans, avec l'ardeur et la mobilité d'un général plein de jeunesse et d'entrain, il reprend la campagne et poursuit l'ennemi jusque dans ses derniers retranchements, déclarant « qu'il ne lâchera prise que quand il sera mort*. »

Après la sentence rendue par le Conseil du roi, le seul tribunal qui pût faire justice aux Sirven était le parlement de Toulouse. Engager Sirven à se présenter devant ce tribunal, c'était l'exposer à être pendu ou roué. Voltaire ne pouvait assumer une telle responsabilité sans avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour obtenir la réhabiUtation de ses protégés.

En s'adressant tour à tour à l'abbé Audra ^, au marquis de Belestat^, à M. de Sudre ^ et, par l'intermédiaire de Saint- Lambert, au prince de Beauvau^, Voltaire s'efforce de rendre favorables aux Sirven des hommes qui pouvaient

* C. Rabaud. Sirven, p. 146 et 147. — -^ 42, 59 A Damilaville. 8 lévrier

1768. — 3 Pierre Calmettes. Choiseul et Voltaire, p. 221. — •* 42, 355. A Dalembert. 4 septembre 1769. — ^ 42, 220. 307. 352-354. 397. 401 ; 43, 12. 45- 95- A l'abbé Audra. 3 janvier, 14 juin, 4 septembre, 30 novembre, 10 décembre 1769; 14 février, 26 mars, 19 juin 1770. — ^ 42, 22a. A de Belestat. 5 janvier 1769. — " 42, 241. 242 ; 43, 60. A de Sudre. 6 février 1769, 20 avril

1769. — 8 42, 273. A Saint-Lambert. 4 avril 1769.

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exercer une heureuse influence sur les membres du parlement de Toulouse et préparer la victoire finale.

Sa sollicitude pour les besoins matériels des Sirven ne le cède en rien au zèle qu'il déploie pour sauver leur réputation ; ne pouvant suffire à tout, il organise parmi ses amis une souscription ^ De nombreux princes répondent favorablement à son appel ^, parmi eux il peut compter quatre têtes couronnéesjl'impératrice Catherine, Frédéric II, Christian VII de Danemark et Stanislas Poniatowski. Ce succès qui dépasse ses espérances lui inspire cette réflexion : « J'ai brelan de roi quatrième; mais il faut que je gagne la partie^. »

Cette partie avait été longue, le 31 août 1769, Sirven, au péril de sa vie, s'était constitué prisonnier à Mazamet pour purger sa contumace^, ce ne fut qu'en 1771 qu'il fut réhabilité ^.

Quelque jugement que l'on porte en général sur Voltaire, on ne saurait trop admirer, en cette occasion, l'invincible persévérance qu'il avait mise au service de la justice. Pour être si tenace, il fallait bien « qu'il se fût pris de passion pour les infortunés Sirven ''. » Le jour où tout en larmes ils vinrent célébrer avec lui leur affranchissement"^, le septuagénaire de Ferney comprit, mieux que jamais sans doute, la vérité de cette pensée qu'il avait lui-même exprimée dans une de ses lettres: « Rien ne rafraîchit le sang comme de secourir les malheureux ^. »

' 40. 356. 357. A de Beaumont. Fernej', i" lévrier 1766; 41. 150. A Damilaville. 15 décembre 1766. — - C Rabaud. Sirven, p. 91 et 92. — ^ 41, 215. A Damilaville. 9 février 1767. — •* C. Rabaud. Sirven^ p. 160. — ^ Idem, p. 187. — *• 43, 409. Au duc de Richelieu. 12 février 1772. — " C. Rabaud. Sirven, p, 192. — '^ 41, 266. A de Boisgelin. Ferney. Mars 1767.

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