‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 17 sur 29 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les Guèbres, les Lois de Minos.

A soixante-quinze ans, Voltaire conservait encore dans toute sa vigueur la passion de ses jeunes années pour le théâtre. Les préoccupations qu'il avait eues au sujet des Calas, des Sirven et du chevalier de La Barre lui inspirèrent moins de dix ans avant sa mort deux tragédies contre le fanatisme : Les Guèbres ou la Tolérance, les Lois de Minos.

Notons tout d'abord qu'en écrivant les Guèbres, Voltaire n'avait guère de prétentions poétiques ou littéraires. Il prend soin d'en avertir lui-même ses amis : « J'y ai travaillé... moins comme à un ouvrage de poésie que comme à la satire de la persécution ^ w « Ceci n'est point un amusement de poésie, c'est une affaire qui concerne l'humanité*. »

Comme le poète nous invite à le faire, nous laisserons de côté toute préoccupation littéraire pour ne relever dans sa tragédie que les passages qui concernent plus spécialement la tolérance religieuse.

Une préface, un discours historique et critique, de nombreuses lettres nous renseignent abondamment sur les intentions qu'avait Voltaire en écrivant les Guèbres. « Il a seulement voulu employer un faible talent à inspirer, autant qu'il est en lui, le respect pour les lois, la charité universelle,

' 42, 329. A M"" de Choiseul. Lyon, 26 juillet 1769. — - 42, 342. A de Schomberg. 16 auguste 1769.

rhumanité, l'indulgence, la tolérance '. Tout l'esprit de la pièce est dans ces deux vers :

Je pense en citoyen ; j'agis en empereur; Je hais le fanatique et le persécuteur '^.

Si Voltaire déclare à Thieriot qu'il n'y pas dans sa tragédie la moindre allusion au clergé français du dix-huitième siècle ^, il dit exactement le contraire à M. Saurin *. Il ne craint pas que le public reconnaisse dans les prêtres de Pluton « le P. Le Tellier, les inquisiteurs, et tous les monstres de cette espèce, ^ » et, quelque réserve qu'il fasse, ces mots d'une lettre à d'Argental ne sont pas moins significatifs: « La pièce n'est fondée que sur l'horreur que la prêtraille inspire; mais c'est une prêtraille païenne^. »

Pour réaliser son dessein, voici en quelques mots l'intrigue que Voltaire avait imaginée : Dans la ville d'Apamée en Syrie, Arzame, fille d'un jardinier qui appartient à la secte des Guèbres, est tombée entre les mains de quelques prêtres de Pluton. Cruels et fanatiques, ces représentants du paganisme considèrent comme des criminels les sectaires de Zoroastre et décident de faire périr la jeune fille. Pour la sauver, Iradan, tribun militaire romain, se propose de l'épouser, mais Arzame qui aime un Guèbre nommé Arzémon n'est plus libre, elle attend donc courageusement la mort. Iradan essaie de la faire échapper, Arzémon le fiancé de la jeune fille intervient à son tour pour réaliser ce projet, il va même jusqu'à tuer dans un combat le grand-prêtre de Pluton. Enfin, dans la dernière scène du cinquième acte,

' 6, 104. Les Giiebres. Discours historique et critique. 1768; Moland.VoI. XVIII, 454-456. A d'Argental. 20 avril 1769. — - 6, 110. Les Guèbres. Discours historique et critique. 1768. — -^ 42, 337. A Thieriot. 9 auguste 1769 — * 4a, 331. A Saurin. 3 auguste 1769. — ^ 42, 329. A M"" de Choiseul. Lyon, a6 juillet 1769. — '' 42, 190. A d'Argental. 18 novembre 1768.

on voit apparaître l'empereur Gallien. Tout en blâmant le meurtre du grand prêtre, il fait grâce à Arzémon, rétablit l'ordre et la paix dans Apamée et proclame en faveur des Guèbres la liberté religieuse comme loi de l'empire.

Cette scène que Voltaire appelait « l'édit de Nantes ^ » était de beaucoup celle qui l'avait le plus intéressé, il la déclarait même « l'unique objet de la pièce ^. » Remarquons tout d'abord en passant que, sous la plume de Voltaire, les Guèbres sont devenus des déistes authentiques qui professent la religion naturelle et servent le Dieu de la justice et surtout de la bonté ^. A ces adeptes d'une religion toute morale et humanitaire, \^oltaire oppose les prêtres de Pluton. C'est sur eux que pleuvent les coups qui sont bel et bien destinés à leurs émules catholiques; on ne saurait imaginer d'expressions plus violentes que celles par lesquelles il les désigne : brigands, bourreaux, tyrans cruels des esprits, monstres des enfers qui adorent les dieux de l'inhumanité*. » Leur orgueil insatiable les a rendus tout-puissants, plus puissants même que l'empereur:

César les favorise ; ils ont su le contraindre

A fléchir sous le joug qu'ils auraient dû porter •'.

Ils sont maîtres des lois dont ils sont interprètes'''.

On leur donne le droit de juges souverains, L'autorité réside en leurs cruelles mains".

Pour eux Voltaire est sans pitié :

Déchirons ces serpents dans leur sanglant repaire ^,

* 42, 342. A de Schotubcrg. 16 auguste 1769. — -' 42, 190. A d'Argental. 18 novembre 1768. — ^^ 6, 120. 122. 123. Les Gucbres. Acte I, scènes IV, V, VI. — '' 6, 123. 124. 154. Idem. Acte I, scènes V et VI. Acte II, scène I. Acte IV, scène VI. — ^ 6, 140. Idem. Acte III, scène III. — '"' 6, 147. Idem. Acte IV, scène II. — " Ibidem. — ** 6, 154. Idetn. Acte IV, scène VI.

s'écrie Arzémon, et lorsqu'il a tué le grand pontife, il n'est point livré à la justice, il se glorifie même de ce meurtre en prononçant ces mots:

Puissent périr ainsi tous les persécuteurs ' !

Cest là une étrange façon de prêcher la tolérance! on s'attendrait à plus de mansuétude de la part d'un auteur qui se pique d'un grand amour pour le genre humain.

L'empereur Gallien qui apparaît à la fin de la pièce comme un modèle de justice et d'humanité confond lui aussi dans une haine toute semblable les persécuteurs et la persécution, les fanatiques et le fanatisme. Il semble oublier que, s'il est permis de faire une guerre acharnée à des principes faux et dangereux, c'est aussi un devoir d'être humain et charitable à l'égard de ceux qui les professent ^.

Citons encore pour terminer ces deux vers demeurés célèbres:

Que chacun dans sa loi cherche en paix la lumière; Mais la loi de l'Etat est toujours la première ^'.

Ils résument d'une façon très nette et concise les théories que Voltaire préconise souvent sur les rapports de l'individu avec l'état dans le domaine de la liberté de pensée.

Le poète avait appelé sa pièce « une tragédie plus que bourgeoise*; J> en choisissant ses héros au sein du peuple, il espérait mieux attirer sur eux l'intérêt du grand public ^. De plus, pour que son nom ne fît pas tort aux Giièbres, Voltaire s'était fait dédier à lui-même son œuvre par un auteur imaginaire. Malgré ces précautions, quel que fût le désir qu'il avait de voir sa tragédie interprétée sur un grand théâtre, elle ne fut jouée ni à Paris, ni à Lyon. Les nom-

^ 6, i6o. Idem. Acte V, scène V, — ^ 6, 163. Ideni. Acte V, scène VI. — ^ Ibidem. — < 42, 146. A d'Argental. 14 auguste 1768. — ' 6, 104. Les Guêtres. Discours historique et critique. 1768.

breuses requêtes qu'il avait adressées dans ce but à des hommes influents s'étaient brisées contre l'indifférence de ses amis ou l'intolérance de ses adversaires *.

Voltaire n'eut pas plus de succès, lorsqu'en 1772 il composa les Lois de Minos -. Analyser cette pièce serait répéter à peu près tout ce que nous venons de dire sur les Guèbres : même intrigue, mêmes personnages avec d'autres noms. La seule différence quelque peu importante est celle-ci: L'empereur Gallien, dans les Guèbres, proclame la liberté religieuse dans ses états. Teucer roi de Crète, dans les Lois de Minos, se borne à renverser des lois religieuses cruelles et fanatiques.

Abstraction faite du point de vue littéraire, la première de ces deux tragédies nous a paru plus intéressante parce qu'elle met mieux en relief les opinions de Voltaire sur le sujet qui nous occupe.

Des chapitres que nous venons d'écrire il résulte que Voltaire, en attaquant l'intolérance religieuse, portait essentiellement ses coups contre l'église catholique. Les capucinades auxquelles il se livra tout à la fin de sa vie ne trompèrent personne sur ses vrais sentiments; elles scandalisèrent simplement ses ennemis et attristèrent plusieurs de ses amis. Après avoir excusé tant bien que mal les communions hypocrites de Voltaire et vivement loué sa pensée parfois si courageuse, un critique moderne reprenant un mot de Frédéric II, s'écrie: « Voltaire est un héros '\ » Hélas ! que ne fut-il plus complètement un homme, il n'eût pas encouru le reproche d'avoir joué la comédie jusqu'aux derniers jours de sa vie, on ne l'eût pas accusé d'être mort en capucin.

^ 42, 347. 348. A d'Argental. 30 auguste 1769. — - 44, 147. 357. Au duc de Richelieu. A Ferney, i" février 1773 et 12 auguste 1774. — ^ E. Champion. Voltaire. Etudes critiques, p. 43.

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