CHAPITRE PREMIER
Voltaire historien.
Dans son œuvre historique si importante et si considérable, Voltaire accorde une large place aux questions religieuses et spécialement au sujet qui nous occupe. Ici, comme dans tout ce qu'il écrit, on retrouve son désir de gagner les lecteurs à sa manière de voir et d'exercer ainsi sur eux son action. L'histoire devient avec lui une sorte de prédication, les événements du passé doivent apprendre aux hommes à se conduire dans l'avenir. « On ne saurait trop mettre au jour, » écrit-il dans l'article du Dictionnaire philosophique intitulé, historiographe, « les fautes publiques reconnues, les injustices que le malheur des temps a arrachées à des corps respectables: ce sont des phares qui avertissent ces corps toujours subsistants de ne plus se briser aux mêmes écueils.... Si une assemblée de théologiens a demandé le sang d'un infortuné qui ne pensait pas comme eux, il est du devoir d'un historien d'inspirer de l'horreur à tous les siècles pour ces assassinats juridiques. On a dû
toujours faire rougir les Athéniens de la mort de Socrate.... En retraçant les guerres de religion, les historiographes ou les historiens empêchent qu'il n'y en ait encore ^ »
Voltaire aurait volontiers fait siennes ces paroles de Michelet: « Il faut que la première, la plus sainte de nos libertés, la liberté religieuse, aille souvent se fortifier, se raviver par la vue des affreuses ruines qu'a laissées le fanatisme ; » aussi, quand on lui reprochait d'avoir peint dans V Essai sur les mœurs « les crimes de religion, avec des couleurs trop sombres, d'avoir rendu le fanatisme exécrable, et la superstition ridicule ^, » il estimait « n'avoir peut-être à se reprocher que de n'en avoir pas assez dit ^. »
Les efforts prolongés et soutenus de Voltaire pour détruire l'intolérance religieuse n'étaient point superflus puisque, au milieu du dix-huitième siècle, il se trouvait des ecclésiastiques catholiques, l'abbé de Caveyrac, par exemple, pour faire l'apologie de l'édit de Nantes et pour excuser les auteurs de la Saint-Barthélémy^.
Notre intention n'est pas de refaire ici, en suivant \'oltaire, toute l'histoire des persécutions auxquelles les Eglises chrétiennes se sont malheureusement laissé entraîner, mais de noter simplement quelques-uns des jugements que l'auteur de la Henriade a portés sur les chrétiens touchant leur attitude à l'égard de la tolérance religieuse. Ces jugements seront parfois contradictoires et nous interdiront, sous peine de travestir les sentiments de \'oltaire, d'indiquer d'une façon absolue ce qu'il pensait sur telle ou telle question. M'"'' d'Epinay n'était pas tout à fait dans l'erreur lorsqu'elle écrivait à Grimm en parlant de Voltaire: « Il n'a
* i8, 250. D. phil. Historiographe. iTji. — - 25, 322. Conclusion et examen de ce tableau historique. 1763. — "^ Ihideui. — * 29, 306. 307. Rèfle.xions philosophiques sur le procès de 3/"* Camp. \112.
nul principe arrêté •, » et lui-même n'aurait peut-être pas été très offusqué d'une pareille sentence puisqu'il écrivait en 1768: « Moi! je ne suis sûr de rien. Je crois qu'il y a un être intelligent, une puissance formatrice, un Dieu. Je tâtonne dans l'obscurité sur tout le reste. J'affirme une idée aujourd'hui, j'en doute demain^ après-demain je la nie; et je puis me tromper tous les jours -. »
A cette versatilité, à ce scepticisme, s'ajoutaient chez lui un caractère facilement irritable et impressionable, plus de sensibilité qu'on ne lui en prête habituellement ^, une grande mobilité d'humeur provenant de l'état de sa santé: c'est ainsi qu"il répétait volontiers avec Chaulieu:
Bonne ou mauvaise santé Fait notre philosophie ^
Tout cela explique suffisamment les contradictions qui sont nombreuses dans son œuvre, même lorsqu'il s'agit de laits historiques.
Retrace-t-il par exemple les principaux événements de l'histoire des Romains, il déclare « que chez eux on ne persécuta jamais personne pour sa manière de penser^; » veutil, comme dans le Traité sur la tolérance, solliciter ses contemporains catholiques à rompre avec les persécutions, il concède « que les Romains ont fait mourir une multitude de chrétiens pour leur seule religion ^ » et il exhorte ses lecteurs à ne pas suivre un tel exemple.
Il affirmait encore dans ses Lettres de Metnmius à Cicéron
^ Moland. Vol. VH, 351. A Grintm. 1758. — • 28, 146. L'A. B. C. 17' entretien. 1768. — ^ Dnt. Vol. III, 335; 41, 39. A Dalembert. 30 juin 1766; 43, 3. 421. A M"" du Df.ffand. 25 mars 1772. 31 décembre 1774. — ^ 36, 334. A Thieriot. Aux Délices, 12 avril 1756; 44, 265. A M"" du Deffand, i" novembre 1773; 44, 36. A M""* du Deffand. A Ferney, 5 juin 1772; 37, 346. A 3/""« d'Epinay. Aux Délices, 7 janvier 1759. — ^ 10, 113. Essai. Chapitre L. 1 756, — 6 25, 445. Traité toi Chapitre X, 1 763.
que « les Juifs sont tous nés avec la rage du fanatisme dans le cœur ^ » tandis que, dans une lettre à Dalembert, il prétendait au contraire « qu'ils ont donné cent exemples de la tolérance la plus grande ^. » Ailleurs aussi, plaidant en faveur des Juifs persécutés, il les déclare innocents de la mort de Jésus et rejette la responsabilité de la condamnation du Christ sur les Romains ^. Si ces contradictions ne concernaient que des faits peu importants, on les pardonnerait à leur auteur, d'autant plus facilement que, lorsqu'il faut combattre des ennemis nombreux, on risque de n'être pas très scrupuleux sur le choix des armes que l'on emploie; mais, lorsqu'il s'agit de savoir si Jésus-Christ fut tolérant ou intolérant, on serait en droit d'attendre d'un homme qui se pique d'être philosophe une réponse fixe et catégorique. Cette question valait la peine d'être approfondie même par Voltaire ; en lui donnant une solution tantôt positive tantôt négative, il a fait preuve d'une légèreté d'esprit, d'un manque de sérieux d'autant plus regrettable qu'il s'agissait pour lui et ses contemporains de résoudre un problème capital: celui de la valeur du christianisme de Jésus-Christ, christianisme que Voltaire distinguait fort bien, lorsqu'il le voulait, de la religion catholique et du protestantisme.
Ainsi tout en considérant l'auteur du Siècle de Louis XIV comme un historien en général exact et bien informé, il faut toujours en étudiant son œuvre, tenir compte de l'influence que pouvaient avoir sur ses jugements souvent contradictoires les préoccupations ou les sentiments qui l'agitaient.
^ 29, 224. Lettres de Meinmius à Cicéron. Lettre II. 177 1. — -39, 401. .4 Z)rt/^w6^r/. !•' mars 1764; 25, 449 à 463. Traité toi. Chapitres XII et XIII. ■^ 35, 193. Sermon du rabbin Akib. 1761.