CHAPITRE II
L'Ancien Testament.
Les rapports du christianisme avec la vie religieuse du peuple juif sont si intimes, la place que l'Ancien Testament tient encore dans le culte et l'enseignement chrétiens est si grande que personne ne s'étonnera de trouver ici ce chapitre.
Voltaire a beaucoup étudié les livres de l'ancienne Alliance ; abstraction faite du ton cyniquement grossier sur lequel il en parle et de l'exégèse moqueuse qu'il en fait souvent ^ quelques-unes de ses remarques sur l'interprétation de certains textes bibliques favorables à l'intolérance sont dignes d'être prises en considération. Aussi bien dans l'église catholique que dans l'église protestante, on a oublié que, si la Bible contenait dans certaines de ses pages la parole de Dieu, cela ne signifiait pas que la Bible, dans toutes ses parties, fût intégralement la parole de Dieu.
Calvin, tout en déclarant que seul le témoignage du Saint- Esprit fonde chez le croyant l'autorité de l'Ecriture, affirme aussi « que nous soumettons à la Bible notre jugement et intelligence, comme à une chose élevée par-dessus la nécessité d'être jugée-, » et, dans le premier sermon sur le Psaume 119, il traite de « vilains pourceaux » ceux qui diminuent l'importance de l'Ancien Testament en disant :
^ 16, 359. D. pliil. Athéisme. Section IV. 1767; 25, 305. Sermon des cinquante. Il" point. 1762; 5, 100 à 123. Saiil. 1763. — ^ Calvin. Institution chrétienne. Livre I. Chapitre VII. § 4. 5.
« ho tout est consumé, il ne faut plus qu'on s'amuse au Vieil Testament ^ »
Sa notion de l'inspiration est telle qu'il attribue à Dieu lui-même le fait que tel ou tel psaume soit écrit en « huictains -. » De là à considérer comme des modèles tous les hommes et toutes les actions dont les écrivains de l'Ancien Testament ont fait l'éloge, il n'y a qu'un pas et c'est ainsi qu'on vit les fanatiques s'autoriser, pour accomplir leurs crimes, des meurtres et des massacres dont ils avaient lu le récit dans la Bible.
Quand Jurieu, dans son Histoire du papisme, réfute les catholiques qui croient à la légitimité des persécutions, les objections les plus sérieuses qu'il doit combattre sont fondées sur des textes de l'Ancien Testament qui semblent justifier la contrainte et la sévérité contre les hérétiques ^. Voltaire proteste avec énergie et à bon droit contre un tel emploi de l'Ecriture, il relève avec indignation les préceptes fanatiques que l'on a tirés de certains versets de la Bible *. Il rappelle qu'à l'époque de la ligue les prédicateurs criaient en chaire : « Il nous laut un Aod. Grand Dieu, donneznous un Aod ! La sainte Eglise n'aura - 1 - elle jamais un Aod 5? »
Il mentionne un ouvrage de Milton dans lequel cet auteur légitime la condamnation de Charles I*"" en citant tous les meurtres de rois rapportés dans l'histoire sainte *". Il relève ces paroles du président de Harlay qui, sachant qu'on avait abusé d'un passage du Deutéronome " pour faire assas-
^ Watier. Calvin prédicateur^ P- I7- — " Idem, p. 18. — ' Puaux. Lts précurseurs français de la tolérance au dix-septiline siècle, p. 46. 47. — '* 11, 347. Essai. Chapitre CLXXIV. 1756. — ''31, 109. La Bible enfin expliquée. l'Jlô. Aod avait traîtreusement assassiné Eglon, roi de Moab, en lui disant qn'il avait une parole de Dieu pour lui. Juges III, 12-31. — ^ Ibidem. ~~ ' 3'» 95- Idcnt. Deutéronome XIII, i à 12.
siner Henri III, écrivait : « Il serait expédient de ne laisser lire aux jeunes prêtres aucun des livres de l'Ancien Testament, dans lesquels pourraient se rencontrer semblables instigations qui ont induit maints esprits faibles et méchants au parricide et régicide. Il vaut mieux ne point lire, que de tourner en poison ce qui doit être nourriture de vie^ » Enfin, il cite encore l'abbé de Caveyrac qui, pour défendre la Saint-Barthélémy et la révocation de l'édit de Nantes, s'appuyait sur le même passage du Deutéronome et déclarait que Dieu avait ordonné d'exterminer jusqu'au dernier Amalécite -.
Bien que Voltaire feigne parfois de croire à l'infaillibilité de la Bible ^, bien qu'il parle d' Aod comme inspiré par le Seigneur ^ et des massacres de l'Ancien Testament comme s'ils avaient été ordonnés par Dieu lui-même^, il va. sans dire qu'il ne pense rien de tout cela. Qu'il s'agisse de Jaël, que la prophétesse Débora célèbre dans un cantique parce qu'elle a traîtreusement assassiné Sisera, le chef des ennemis du peuple juif^, qu'il soit question de la destruction des nations ennemies d'Israël '^, d'Elie égorgeant les prêtres de Baal ^, de Samuel mettant à mort Agag, roi d'Amalek '•^, ou de Joad faisant périr Athalie^*^, Voltaire ne saurait voir dans aucun de ces événements la main de Celui dont Jésus- Christ parlait en disant : « Soyez miséricordieux , comme votre Père est miséricordieux ^ ' ; » il y voyait plutôt une
^ Ibidem. — - 29, 306. 307. Réflexions philosophiques sur le procès de il/"* Camp. 1772. — -^ 16, 386. 388. D.phil. Babel. \']6-j ; 16, 429. D. phil. Bethsames. 1770; 17, 370. Elie et Enoch. 1771; 10, 80. Essai. Chapitre XXXVI. 1756. — '^ 31, 109. Z-a Bible enfin expliquée. 1776. — '' 11, 290. Essai. Chapitre CLXIV. 1756. — *' 31, ni. La Bible enfin expliquée. Juges V, 24. ~ ^ 29, 35. Dieu et les hommes. Chapitre XXI. 1769. — * 25, 454. Traité toi. 1763. I Rois XVIII, 40. — '' 5, 104. Saiil. Acte I, scène III. 1763. 1 Samuel XV, 1035. ~ '" ^> ^o8- ^^^ Guebres. 1769. — " Luc VI, 36.
œuvre diabolique ^ Sa logique et son esprit humanitaire lui faisaient affirmer parfois des principes que nous estimons très justes, celui-ci par exemple que l'on pourrait considérer comme un critère lorsqu'il s'agit d'établir la valeur d'un texte biblique: « Tout dans l'Ecriture n'a pas été donné pour une règle de moeurs. Tenons-nous en donc à cette loi incontestable, universelle, éternelle de laquelle seule dépend la pureté des mœurs dans toute nation : Aimons Dieu et le prochain -. » \'oltaire a eu raison de penser qu'à la lumière de cette vérité, par laquelle Jésus résumait tout son enseignement, l'homme avait le droit de juger les doctrines qu'on voulait imposer à sa conscience, fussent-elles même tirées des livres de l'Ancien ou du Nouveau Testament.
Notons pour terminer que, sans s'en douter peut-être, il était encore sur ce point là d'accord avec ses bons amis les ■Quakers qui, en matière d'autorité, ont toujours fait appel au témoignage intérieur de l'âme humaine éclairée par le Saint-Esprit.
* 30, 362. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXV. 1776. — 2 28, 30. Homélie dit pasteur Boum. 1768.