‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 20 sur 29 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Jésus-Christ.

Dans un article publié dans V Encyclopédie de Lichtenherger ', Edmond de Pressensé estime que Voltaire n'a pas su distinguer le christianisme de Jésus-Christ du catholicisme ou du protestantisme. Affirmée d'une façon absolue, cette thèse nous parait inexacte; il serait plus juste, croyons-nous, de dire que Voltaire dans la polémique a parfois oublié qu'il savait parfaitement fliire cette distinction, preuve en soit ce passage du Dialogue du douleur et de l'adorateur < « Chaque siècle a tellement corrompu la religion de Jésus... dont on a changé la doctrine céleste en doctrine infernale... que la religion des chrétiens lui est toute contraire^. » Cette opposition entre l'exemple de Jésus-Christ et le christianisme, Voltaire la constatait sur une foule de points : Jésus observait la loi, ce que ne font pas les chrétiens ^ ; il n'est jamais question dans son enseignement de la trinité et d'une foule d'institutions, de cérémonies et de dogmes établis par les théologiens-^ ; il a toujours vécu dans la pauvreté, dans l'humilité et dans la pureté, tandis que le clergé faisait souvent tout le contraire ^ ; enfin, il fut doux et tolérant, alors que ses sectateurs, aussi bien les protestants que les

' Lichtenberger. Encyclopédie. Vol. VIII, 237. Article sur la Liberté religieuse. — ' 26, 8. Dialogue du douleur et de l'adorateur. 1763. Voir l'appendice. — -^ 25, 362. Catéchisme de l' honnête honinie. § 10. 1763. - ■* 26, 8. Dialogue du douleur et de l'adorateur. 1763. Voir l'appendice. — ■'' 27, 136. Homélie sur l'interprétation du Nouveau Testament. 1767. Voir l'appendice.

catholiques, furent dans tous les temps inhumains et barbares K

Puisqu'il établissait si bien la distinction entre le christianisme de Jésus-Christ et celui de l'église, puisque son principal grief contre cette institution était l'intolérance qui de tout temps y avait régné, à supposer que ^'oltaire eût eu sérieusement la préoccupation de juger équitablement la religion du Christ, avant d'exprimer le vœu qu'elle fut détruite ^, avant de proclamer d'autre part que Jésus-Christ était son maître ^, il aurait dû essayer de résoudre la question de savoir si oui ou non Jésus-Christ avait été tolérant. C'est précisément ce qu'il n'a pas fait.

Un premier problème s'impose à nous. Qui est Jésus - Christ pour Voltaire ? Voici sa réponse, sans tenir compte d'un passage du Sermon des cinquante, où il parle de la « dégoûtante et abominable histoire » de Jésus-Christ et en laissant de côté un chapelet de moqueries qui servent de commentaire à la vie et à la mort de Jésus dans la satire intitulée : Relation du bannissement des jésuites de la Chine *.

Pour Voltaire, Jésus-Christ est un « Socrate rustique^, » un chef de secte qu'il compare à Fox^, un sage" tel que Platon ou Epictète, « un homme de bien qui, né dans la pauvreté, parlait aux pauvres contre la superstition des riches pharisiens et des prêtres insolents ^. » Sans qu'il ait rien f:iit pour cela, car il n'était ni un « charlatan » ni un

' 39» 348. A. Bertrand. Ferney, 26 décembre 1763. — - 37, 428. A. Dalenibert. 20 juin 1760. — ' 26, 8. Dialogue du donteur et de l'adorateur. 1763; 27, 123. Homélie sur la superstition. i-]6-} ; 19, 248. D. phil. Religion. Section II. 1771. — * 25, 302. Sermon des cinquante. Premier point. 1762; 27, 310. Relation du bannissement des jésuites de la Chine. 1768. — •'29, 6r. Dieu et les hommes. Chapitre XXV, 1769. — ^ 30, 326. Histoire dt l'établissement du christianisme. Chapitre VII. 1776. — "26, 10. 11. Dialogue du douleur et de l'adorateur. 1763. — "27, 138. Homélie sur l'interprétation du Nouveau Testament. 1767.

« imposteur ^ » grâce à ses disciples, le Christ passa d'abord pour un prophète et, « au bout de 300 ans, on fit de lui un Dieu -. » \^oltaire attribue à des erreurs commises par les évangélistes le récit des miracles et en général de tout ce qui lui parait étrange, soit dans les actions, soit dans les paroles du fils de Marie '^. Il consent qu'on adore l'Etre suprême par Jésus, puisque la chose est établie ainsi : « Les cinq lettres qui composent son nom ne sont certainement pas un crime. Qu'importe que nous rendions nos hommages à l'Etre suprême, par Confucius, par Marc Aurèle, par Jésus, ou par un autre, pourvu que nous soyons justes * ? » Il ne conserve de l'enseignement de Christ que ce qui touche à la morale ; un des personnages du conte intitulé Histoire de Jenni résume fort bien et en peu de mots le point de vue de Voltaire : « Je crois, avec Jésus-Christ, qu'il faut aimer Dieu et son prochain, pardonner les injures et réparer ses torts. Croyez-moi, adorez Dieu, soyez juste et bienfaisant; voilà tout l'homme. Ce sont là les maximes de Jésus. Elles sont si vraies, qu'aucun législateur, aucun philosophe n'a jamais eu d'autres principes avant lui, et qu'il est impossible qu'il y en ait d'autres. Ces vérités n'ont jamais eu et ne peuvent avoir pour adversaires que nos passions^. »

Si Voltaire est très catégorique sur tous les points que nous venons d'indiquer, il n'en est plus de même lorsqu'on le consulte pour savoir si, selon lui, Jésus-Christ fut ou ne fut pas tolérant.

^ 28, 67. Le pyrrhonisifte de l'histoire. Chapitre XXVIII. 1769. — - 26, 8. Dialogue du douteur et de l'adorateur. 1763. — •' 26, 7. Idem ; 29, 56. Dieu et les hommes. Chapitre XXXIII. 1769. Voir l'appendice. — * 29, 84. Dieu et les hommes. Chapitre XLIII. 1769. — ^ 20, 382. Histoire de Jemii. Chapitre III. 1775; 19, 248. D. phil. Religion. Section II. 1771; 26, 173. Questions sur les miracles. Lettre III. 1765; 26, 11. Dialogue du douteur et de l'adorateur. 1763.

Dans la fameuse vision où Voltaire contemple les ossements de tous ceux que les persécuteurs ont fait périr, il prête à Jésus ces paroles : « Je n'ai vu qu'avec horreur ceux qui se sont rendus coupables de tous ces meurtres^, » et souvent il déclare que le Christ fut doux et tolérant-. Ailleurs, au contraire, Voltaire reproche au fondateur du christianisme le « contrains-les d'entrer » de la parabole du festin ^ ; il signale comme ayant initié les hommes à l'intolérance ces paroles de Jésus-Christ : « Je suis venu apporter le glaive et non la paix ^. » « Quiconque n'écoute pas l'église soit regardé comme un païen et un publicain^. » Il accuse enfin Jésus d'avoir agi comme un fanatique lorsqu'il avait chassé du temple les marchands qui y trafiquaient ^.

Il est facile de montrer que les paroles de Jésus-Christ citées plus haut ne sauraient en aucun cas être interprétées comme une prédication en faveur de l'intolérance religieuse, quoi qu'en dise Voltaire. D'ailleurs, quand ces mêmes paroles l'embarrassent, alors qu'il veut relever le caractère tolérant de Jésus, il ne se gène pas de déclarer que le Christ ne les a probablement jamais prononcées ". S'agit-il enfin d'examiner le passage où l'évangéliste Jean raconte comment Jésus chassa les vendeurs du temple. Voltaire n'en donne pas moins de trois explications différentes, deux

' 19, 247. D. p/iil. Religion. Section II. 1771. — - 27, 124. Homélie sur la superstition. 1767; 37, 77. A. Bertrand. Lausanne, 24 décembre 1757; 39, 348. Idem. Ferney, 26 décembre 1763. — -^ 27, 266. Le dîner du comte de Boulainvilliers. I" entretien. 1767; Luc XIV, 23. — ^ 26, 212. Questions sur les miracles. Lettre XVH. 1765; 25 359. Catéchisme de l'honnête homme. 1763; Matthieu X, 34. — ' 26, 278. Avis au public sur les Calas et les Sirven. (Des suites de l'esprit de parti et du fanatisme.) 1766; Matthieu XVIII, 17. — ''' 30, 324. Histoire de l'établissement du christianisme. XIII* doute. 1776; Jean II, 15. — • 29,56. Dieu et /f5 //o;;/;;/<-s. Chapitre XXXIII.

d'entre elles se trouvent même dans le traité intitulé : Dieu et les hommes. Au chapitre XXXIII • de cet opuscule. Voltaire semble mettre en doute le récit de l'apôtre, tandis qu'au chapitre XLII - il accuse Jésus d'avoir été violent et emporté, enfin, dans le Traité sur la tolérance, alors qu'il s'agissait de gagner à sa cause des personnes faisant profession de christianisme et par conséquent de ne pas les blesser. Voltaire expliquait pieusement cette scène en voyant dans l'acte de Jésus un juste châtiment dirigé contre des hommes « qui manquaient de respect à la maison du Seigneur ^. » Puisque Voltaire n'avait pas de scrupules à interpréter d'une manière aussi favorable ce passage, il y a lieu de regretter qu'il n'ait pas séparé d'une façon plus absolue et plus constante la cause de Jésus-Christ de celle de l'église; il aurait pu, tout en combattant avec ardeur le fanatisme ecclésiastique, n'en pas rendre responsable la religion chrétienne qui, grâce â quelques-uns des principes qu'elle proclame, peut être considérée comme un des plus fermes appuis sur lesquels on puisse fonder la liberté de pensée.

* Ibidem. Comparer. 30, 324, Histoire de l'établissement du christianisme. XIII""* doute. 1776. — - 29, 79. Idem. Chapitre XLII. — ' 25, 465. Traité toi. Chapitre XIV. 1763.

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