‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 22 sur 29 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le protestantisme.

Si, à plusieurs reprises, Voltaire prit en main la cause des protestants persécutés, ce n'est pas qu'il ait eu pour eux une grande sympathie. Bien qu'il reconnaisse la supériorité de leur morale sur celle des catholiques * et qu'il préfère leur religion à celle de Rome ^, il ne se fait pas faute de déclarer « qu'il n'aime point ces maudits huguenots ^. » Son principal grief contre les réformés était qu'eux aussi avaient été persécuteurs:

Car l'hérétique excommunie aussi ^.

Ne voulant pas être plus solidaire des disciples de Calvin que des ultramontains, il marquait sa neutralité religieuse en ces termes :

Je ne décide point entre Genève et Rome"".

Prêchant la tolérance aux égHses protestantes ainsi qu'à l'église romaine, il écrivait au Genevois Rival ^ ces vers d'une stance intitulée les Torts :

Non. je n'ai point tort d'oser dire Ce que pensent les gens de bien ; Et le sage qui ne craint rien A le beau droit de tout écrire.

^ II, 146. 160. Essai. Chapitres CXXVIII et CXXXIII. 1756. - -25, 365. Catéchisme de l'honnrte Itomnte. 1763; 8,52. Réponse à la critique de la Henriade. 1728. — ^ }8, 168. A d'Argence de Dirac. A Ferney. 20 janvier 1761. — 41, 219. An Cardinal de Bernis. A Ferney. 9 février 1767. — * 9, 12. La guerre civile de Genève. Chant II. 1768. — ■' 30, 210. Commentaire historique. 1776. — •' 50, 211. Idem. 1776.

J'ai, quarante ans, bravé l'empire Des lâches tyrans des esprits; Et, dans votre petit pays.

J'aurais grand tort de me dédire.

Je sais que souvent le malin A caché sa queue et sa griffe Sous la tiare d'un pontife, Et sous le manteau d'un Calvin.

Je n'ai point tort quand je déteste Ces assassins religieux, Employant le fer et les feux Poar servir le Père céleste.

Oui, jusqu'au dernier de mes jours, Mon âme sera fière et tendre ; J'oserai gémir sur la cendre Et des Servets et des Dubourgs^...

Reprocher aux protestants leur intolérance n'était point une calomnie, Voltaire pouvait les accuser à bon droit d'avoir été plus coupables que les catholiques en persécutant, puisque la persécution n'était qu'une application logique des principes autoritaires de l'église romaine, tandis que chez les réformés, elle était une violation « du droit d'examen accordé à chaque charbonnier -. )>

Pour fonder ses griefs contre l'intolérance protestante. Voltaire ne pouvait pas manquer de revenir souvent sur le martyre du malheureux Servet exécuté à Genève en 1553.

La haine de l'intolérance est si grande chez Voltaire que la condamnation de Servet réclamée par Calvin ^ semble lui faire trop oublier tout ce qu'il y eut de grandeur et de noblesse dans la carrière du réformateur de Genève. Après avoir reconnu son intelligence, son désintéressement et son

^ 9, 162. Les Torts. 1757. — - 39, 548. A Bertrand. Ferney. 26 décembre 1763. — ' Rambert. Etudes littéraires, p. 44.

activité infatigable ^, Voltaire use des expressions les plus violentes pour flétrir et condamner sa conduite à l'égard du philosophe espagnol. Il reproche à l'auteur de V Institution chrétienne de s'être contredit ^ en agissant comme il l'avait fait, d'avoir été « lâche et dur 3, » d'avoir eu « un mauvais cœur, un esprit intolérant, une âme atroce, jalouse et digne d'un tyran *, » en un mot d'avoir été « un monstre ^, » « un brigand ^, » « un criminel, et un assassin '^. »

Sans doute la faute commise par Calvin n'infirme point toutes les éminentes qualités de ce grand homme, mais on ne saurait blâmer trop énergiquement, comme Voltaire l'a fait, l'erreur morale et intellectuelle qui entraîna Calvin et ses collègues, les pasteurs de la Suisse, à se servir du glaive pour réprimer l'hérésie.

En pensant aux victimes du fanatisme réformé, on est heureux de constater que leurs bourreaux sont universellement condamnés au sein du protestantisme moderne alors qu'il se trouve encore des prêtres pour faire l'apologie de la Saint-Barthélémy. On pourrait presque conclure de ce fait, comme l'écrivait un libre penseur, dans le journal intitulé la Raison : que la condamnation de Servet fut le dernier acte catholique de Calvin, un jet de flamme sinistre jaillissant de la cendre à demi éteinte du fanatisme romain dans lequel lui et ses collègues, les pasteurs protestants de la Suisse, avaient été élevés ^.

^ II, 164. Essai. Chapitre CXXXIV. 1756, — 36, 455. .<4 Thieriot. A Monrion. 26 mars 1757. — - 11, 162. Essai. Chapitre CXXXIV. 1756. — -^ 11, 163. 164. liiem. — •^ 36, 4Î5. A Thieriot. A Monrion, 26 mars 1757 ; 8, 265. La Piicelle. Chant V. Variauies. Edition de 1756; 30, 210. Cottttiietttaire historique. 1776. — '' 57. 50. A Bertrand. Lausanne, ai octobre 1757. — ^' Moland. Vol. VII, 521. A de Brosses. Délices 21 octobre 1758. — ' Moland. Vol. VII, 282. A Vernes. Lausanne, 1757. — ^ Jourual religieux. I" février 1902.

Rappelant l'assassinat du duc de Guise par Poltrot de Méré, Voltaire flétrit aussi la conduite des Calvinistes qui, au seizième siècle, avaient fait des vers en l'honneur de l'assassin, et perpétué son souvenir par des estampes K

Dans ses Remarques de l'Essai sur les mœurs, Voltaire excuse les réformés d'avoir déchaîné sur la France les maux des guerres de religion, en alléguant qu'ils avaient été persécutés pendant 40 ans avant de prendre les armes. Il porte un jugement analogue sur la révolte des Camisards poussés à bout par les abus et les violences de l'abbé du Chayla-. D'autre part, il n'oublie pas que Barnevelt fut exécuté en 1619 pour avoir, disait-on, « contristé au possible l'église de Dieu '^. » Il note encore qu'en 1632 on avait brûlé à Genève un malheureux, nommé Antoine, dont le seul crime était d'avoir fait jusqu'à la mort profession de foi judaïque*, et qu'en 1652 dans la même ville, Michelle Chaudron avait été pendue, convaincue du crime de sorcellerie ^.

Le défenseur des Calas et des Sirven poursuit son réquisitoire jusqu'au dix-huitième siècle et signale encore, en 1749, une femme brûlée comme sorcière à Wurtzbourg. Il accompagne son court récit de ces réflexions très légitimes : « Estil possible que des peuples qui se vantaient... de fouler aux pieds les superstitions, qui pensaient enfin avoir perfectionné leur raison... aient fait brûler de pauvres femmes accusées d'être sorcières, et cela plus de cent années après la prétendue réforme de la raison^? » L'intolérance des Neuchâ-

^ II, 316. Essai. Chapitre CLXXI. 1756. — - 25, 388. Remarques de l'Essai sur les mœurs § XVI. 1763. — ^11, 475. Essai. Chapitre CLXXXVII. 1756. — ^ 26, 289. 290. Coimnentaire sur le livre des délits et des peines. Section IV, chapitre VII. 1766; 19, 55-57. D. phil. Miracles. 1771. — ^ 26, 291. ^92. Couiuientaire sur le livre des délits et des peines. Chapitre IX. 1766. — * Ibidem.

telois, chassant de leur pays le pasteur Petitpierre parce qu'il ne croyait pas aux peines éternelles et lapidant Rousseau, n'échappe pas non plus à ses justes critiques et à ses spirituelles railleries '. Enfin, et sans cela nous ne reconnaîtrions plus Voltaire, il n'a pas oublié que lui-même et ses amis les philosophes avaient eu quelquefois à souffrir des coreligionnaires de Calvin. Pour tirer d'eux vengeance, il invente un dialogue chrétien où l'on voit un prêtre et un pasteur faire la paix aux dépens des Encyclopédistes. Le ministre protestant y est peint comme un homme dont la franchise et le désintéressement ne sont guère les qualités maîtresses et les deux apôtres de la lutte contre la philosophie se séparent sur ces mots du prêtre: « Travaillez tout doucement par la sape, tandis que j'irai avec le fer et le feu renverser et brûler tout ce qui m'opposera quelque résistance-. »

Les difficultés que Voltaire avait eues pour obtenir le droit de devenir propriétaire en Suisse valent aux confédérés la leçon suivante empruntée au Sermon de Josias Rosette: « Nous sommes, leur dit-il, treize républiques confédérées, et nous ne sommes pas compatriotes. La liberté nous a unis, et la religion nous divise.... Pourquoi nous resserrer dans le cercle étroit d'une petite société isolée, quand notre société doit être celle de l'univers? Quoi! le citoyen de Berne ne pourra être le citoyen do Lucerne!.... N'est-il pas absurde que vous puissiez avoir un fermier catholique, et que vous ne puissiez pas avoir un concitoven catholique?.... Que les cantons catholiques s'éclairent, et que les cantons protestants ne résistent point, par préjugé, à leur raison éclairée ; vivons en frère avec quiconque voudra

' 26, 203. 204. 205. Questions sur les tfiiracUs. Lettre XIV. 1765. ^ 25, 103. Dialogues chrétiens. II"' dialogue. 1760.

être notre frère. Cultivons également notre esprit et nos campagnes L »

L'état de choses que Voltaire critiquait jette une curieuse lumière sur ce qu'étaient, à son époque, dans nos contrées, les rapports entre catholiques et protestants. Quel bouleversement dans nos mœurs et dans nos idées si les lois du dix-huitième siècle pouvaient être, comme par un coup de baguette, rétablies subitement chez nous.

En préconisant le respect mutuel des convictions religieuses. Voltaire, comme cela lui arriva souvent, était un prédicateur de progrès et de liberté; l'avenir devait pleinement donner raison à ses vues humanitaires et libérales, qu'on pourrait même appeler chrétiennes, puisqu'il soutenait son point de vue en écrivant cette noble pensée: « Il n'y a point d'étranger pour un véritable disciple de Jésus-Christ; il doit être concitoyen de tous les hommes*. »

Comme nous pensons l'avoir montré dans ce chapitre, le tableau des résultats de l'intolérance protestante n'a rien d'exagéré dans l'œuvre de Voltaire. S'il avait agi d'une façon peu généreuse en rappelant, à une époque de persécution, que les protestants avaient été autrefois les ennemis du roi de France '^ en somme, il s'était montré impartial dans ses jugements à leur égard. Il s'en rendait témoignage à luimême et en donnait pour preuve les plaintes des réformés qui le déclaraient injuste à leur égard et celles des catholiques qui lui reprochaient d'avoir trop ménagé et loué les protestants *.

' 27, 300. 302. 303. 305. Sermon de Josias Rosette. 1768. — - 27, 302. Idem. - ^ II, 375. Essai. Chapitre CLXXV. 1756. - * 12, 529. Supplément au sihle de Louis XIV. Partie III. 1753; 25, 34a. Eclaircissements historiques. XXIII"-» Sottise. 1763; 25, 387. Remarques de l'Essai sur les mœurs. Chapitre XVI. 1763.

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