CHAPITRE VI
L'église et l'état '.
Vivant dans une société où le pouvoir de l'église est entièrement subordonné à celui de l'état, nous avons quelque peine à nous représenter ce qu'était sous l'ancien régime la contrainte exercée par le clergé sur les laïques. La confusion complète des devoirs civils et des devoirs religieux, le droit que s'arrogeait le prêtre d'imposer sous peine de persécution ses croyances et ses pratiques à chaque citoyen, le fait que le mariage, les funérailles, les testaments étaient des actes entièrement soumis à la sur\^eillance de l'église, faisait peser sur les hommes du passé un joug qui nous paraîtrait aujourd'hui absolument intolérable.
Les princes, les rois, les empereurs n'étaient point exempts de cette servitude; jusqu'à l'époque de la réformation ils furent le plus souvent obligés de se soumettre à la puissance papale.
Voltaire avait pu constater les conséquences parfois terribles de la confusion des deux pouvoirs; pour la faire disparaître, il l'avait attaquée dans son principe et en avait souvent marqué les désastreux effets. On ne saurait mieux s'exprimer à ce sujet qu'il ne l'a tait lui-mcme en ces termes: « De toutes les religions, celle qui exclut le plus positivement les prêtres de toute autorité civile, c'est sans contredit celle de Jésus : Rendez à César ce qui est à César.
* \'oir l'appendice.
- i65 - Il n'y aura parmi vous ni premier ni dernier. Mon royaume n'est pas de ce monde.
Les querelles de l'Empire et du sacerdoce, qui ont ensanglanté l'Europe pendant plus de six siècles, n'ont donc été de la part des prêtres que des rébellions contre Dieu et les hommes, et un péché continuel contre le Saint-Esprit ^ »
Sur ce point comme sur tant d'autres. Voltaire montrait fort bien, en citant les évangiles -, qu'il y avait contradiction absolue entre les prétentions de l'église et l'enseignement du Christ. Il rendait à la société moderne un service inappréciable en répétant sur tous les tons et de toutes les façons que la simple mention des « deux puissances » est, de la part de l'église, « un cri de rébellion 3, » « que l'autorité ecclésiastique n'est qu'une autorité de persuasion * » et qu'enfin il ne peut y avoir « qu'une puissance, » celle qui a le droit « de faire les lois et de les appuyer par la force ^, » la puissance de l'état.
A cette critique toute négative. Voltaire ajoutait sur les rapports de l'église avec l'état quelques réflexions dans lesquelles on peut saisir une certaine évolution de sa pensée.
Si ses affirmations n'ont jamais varié sur le principe que l'état doit être absolument indépendant de l'église ^, il n'en est pas de même touchant le degré de dépendance dans lequel il aurait voulu voir l'église vis-à-vis de l'état.
En 1734, dans les Lettres philosophiques, il semble féli-
* 19, 191. D. phil. Prêtres 1765. — - 12, 433. Siècle. Chapitre XXXV. 1751 ; a8, 3. Les droits des hommes et les usurpations des papes. § I. 1739Î 25, 282. 283. Idées républicaines. § V, VI, VII. 1762. — ' 26, 151. Mandements du révérendissime Alexis. 1765. — ^ 26, 381. Anecdote sur Bélisaire. 1767; 17, 309. 310. D. phil. Droit canonique. 1771. — ^ 26, 149. Mandement du révérendissime Alexis. 1765. — '^ 28, 3. Les droits des hotnmes et les usurpations des papes. § I. 1739; 28, 137. UA. B. C. XIV-"* entretien. 1768.
citer le gouvernement anglais qui a soumis entièrement l'église anglicane à ses lois et qui met tous les non-conformistes dans un état d'infériorité politique ^
En 1752, dans le Poème sur la loi naturelle^ il préconise une certaine indépendance de l'église sous la haute surveillance de l'état -.
Enfin, en 1765, dans une lettre adressée à Bertrand, pasteur à Berne, il réclame la séparation complète de l'église et de l'état en déclarant « qu'il faut séparer toute espèce de religion de toute espèce de gouvernement; que la religion ne doit pas plus être une affaire d'état que la manière de faire la cuisine; qu'il doit être permis de prier Dieu à sa mode, comme de manger suivant son goût; et que, pourvu qu'on soit soumis aux lois, l'estomac et la conscience doivent avoir une liberté entière ^. »
Il est intéressant de voir Voltaire proclamer comme juste, déjà en 1765, l'idée de la séparation de l'église et de l'état que Vinet devait défendre d'une façon si remarquable dans VEssai sur la manifestation des convictions religieuses. Ces deux défenseurs de la liberté de conscience étaient partis de la même thèse : l'entière indépendance de la pensée à l'égard de toute puissance humaine. Voltaire proclamait cette vérité en ces termes: « La religion est de Dieu à l'homme^. » « La loi naturelle permet à chacun de croire ce qu'il veut '\ » et Vinet de son côté affirmait que « le principe du protestantisme est le droit ou plutôt le devoir de ne relever en religion que de Dieu ^. »
Mais, tandis que l'auteur de VEssai avec sa dialectique
' 23, 58. 59. Lettres philosophiques. Lettre V. 1734. — - 8, 389. Pocute sur la loi naturelle. IV"" Partie. 175a. — •' 40, 179. A M. Bertrand. A Ferney, 19 mars 1765. — •* 26, 285. Commentaire sur le livre des délits et des peines. § IV. 1766. — •"' 17, 40. Catéchisme chinois. IV"'* entretien. 1764. — ^' Astié. Esprit d'Alexandre J'inet. I, 319.
puissante et ses convictions profondes déclarait que le triomphe complet de la liberté religieuse était intimement lié à la séparation de l'église et de l'état, Voltaire n'avait fait qu'entrevoir cette vérité et s'était arrêté au système de la soumission de l'église à l'état, infirmant et reniant ainsi le principe qu'il avait établi lui-même : celui de l'entière autonomie du sentiment religieux.
Pour Voltaire, l'église n'est point une libre association d'hommes unis par les mêmes convictions, elle est une école dont les ministres sous la surveillance de l'état enseignent au peuple la morale et la religion. Comme des précepteurs dans une famille n'ont qu'à obéir au maître de la maison, les ecclésiastiques dans l'état doivent être entièrement soumis au gouvernement civil*. Non seulement, d'après Voltaire, ils ne doivent jouir d'aucune immunité, d'aucun privilège qui les distingue des autres citoyens -, mais dans le domaine ecclésiastique lui-même, ils sont tenus de suivre strictement les directions qu'ils reçoivent de l'autorité politique^ « pourvu toutefois que les magistrats sachent tolérer également toute religion,... laisser tous les hommes libres dans leur commerce avec Dieu,... n'avoir aucun égard à ce qu'ils pensent, et en avoir beaucoup à ce qu'ils font ^. »
Malgré toutes ces réserves, nous voilà de nouveau bien loin du principe de la liberté religieuse, et, même en 1763, dans le Traité sur la tolérance, Voltaire revient en plein
' 25, 283. Idées républicaines. § XI. 1762 ; 17, 308. D. pliil. Droit canonique. 1771 ; 28, 124. UA. B. C. X"" entretien. 1768 ; 29, 89. Dieu et les honnîtes. Chapitre XLIV. Axiomes. 1769 ; 42, 194. A de Schoivalow. A Fernej', 3 décembre 1768. — - 16, 444. D. phil Biens d'église. Section II. 1770; 17, 310 à 312. Idem. Droit canonique. Sections I et II. 1771 ; 17, 319. Idetn. Section VU ; 19, 196. 197. Idem. Privilèges. 1771. — ^ 17, 312 à 317. Idem. Droit canonique. Sections III et IV. 1771 ; 26, 209. Questions sur les miracles. Lettre XVI. 1765. — ^ 27, 279. Le diner dit comte de Boulainvilliers. Il™"" entretien. 1767.
aux erreurs de sa jeunesse ^ : oubliant que toute faveur accordée à un culte risque fort d'entraver le développement de la liberté de conscience, il trouve tout naturel « que ceux qui ne sont pas de la religion du prince ne partagent pas les places et les honneurs de ceux qui sont de la religion dominante^. » C'est ainsi qu'après avoir plaidé la cause de la liberté religieuse, Voltaire en venait à n'être plus que le défenseur de la tolérance.
Ses idées ont probablement exercé leur influence sur les magistrats qui proclamèrent l'article X de la Déclaration des droits de Vhomrne et du citoyen: « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions même religieuses pourvu que leur manifestation ne trouble pas l'ordre public établi par la loi ^. » La restriction qui termine cet article et qui devait ouvrir la porte à tous les abus commis contre la liberté au nom de la raison d'état * est conforme aux idées de Voltaire comme à celles de Montesquieu ^ et de Rousseau ^.
La France eût échappé à bien des maux si les membres de la Constituante s'étaient montrés plus libéraux que les philosophes du dix-huitième siècle et s'ils avaient su proclamer, comme le firent les représentants du peuple américain en 1787, que jamais le pouvoir civil « ne pourrait établir une religion d'état ou défendre le libre exercice d'une religion '. >>
' 23, 58. Lettres philosophiques. Lettre V. 1734. — - 25, 424. Traité toi. Chapitre IW 1763. — -^ de Félice. Histoire des protestants de Froncer p. 551. — '' Taine. Les origines de la France contemporaine. La révolution.Vol. I, 241. 242. Livre 11^ chapitre II. Vol. II, 74. 75. Livre IV, chapitre III. — ^ Montesquieu. Esprit des lois. Livre XXV, chapitres IX et X. Vol. III, 90, 91. — " Rousseau. Contrat social. Livre IV, chapitre VIII, p. 184-187 ; 36, 381 à 383. Lettre de Rousseau à ï'oltnire. 18 août 1756. -- " Constitution des Etats-Unis. Article NI ; Lanlrej'. L'église et les philosophes au XVIII"' siècle, p. 360. 361.
QUATRIKME PARTIE Voltaire intolérant.