‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 24 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Manifestations de l'intolérance de Voltaire.

Voltaire intolérant ! voilà un titre qui doit paraître étrange et qui demande quelques explications.

Après avoir entendu le défenseur des Calas et des Sirven répéter que l'intolérance est la religion du diable *, « que l'arbre qui a porté dans tous les temps de si détestables fruits doit être jeté au feu ^, « après l'avoir vu flétrir les persécuteurs en les appelant « l'exécration du genre humain 3, » n'est-ce pas une injustice que de lui imputer un défaut qu'il a si souvent condamné chez autrui ?

Il n'en est malheureusement point ainsi. Sans doute l'auteur du Traité sur la tolérance était trop indifi:erent pour vouloir imposer ses idées religieuses à personne, il répudiait absolument la fameuse profession de foi purement civile du Contrat social et condamnait en ces termes la doctrine de Rousseau : « Toute contrainte sur le dogme est

* 42, 229. A de Pomaret. 15 janvier 1769.

■^ Moland. Vol. XI, 534. A d'Argence de Dirac. Ferney, 19 avril 1765.

^ 28, 147. L'A. B. C. XV!!-"* entretien. 1768.

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abominable. Ordonner de croire est absurde. Bornez-vous à ordonner de bien vivre ^ » Allant même plus loin dans la voie de la liberté, et s'appuyant sur la doctrine spécifiquement chrétienne de la paternité de Dieu et de la fraternité humaine^, Voltaire déclare « qu'il faut faire du bien aux malheureux et même aux jésuites '^ » et « que nous devons tolérer tout le monde afin que nous sovons tolérés*. »

« Empêcher les fanatiques de mordre ^, » « adoucir leurs maux, ne point les aigrir, faire couler goutte à goutte dans leur âme le baume divin de la tolérance ^ ^) tels sont les procédés qu'il préconise à leur égard, lorsqu'il se laisse guider par les préceptes de la morale chrétienne.

A supposer que ce point de vue ait été réellement celui auquel se plaçait Voltaire, il est loin de lui être resté toujours fidèle ; son caractère vindicatif et inconstant a parfois fait de lui un prédicateur de fanatisme et de haine. C'est dans ce sens surtout que l'on peut parler de l'intolérance de Voltaire.

Le nom de Misopriest " qu'il se donne dans une de ses lettres datée de 1774 montre bien nettement quel est l'objet de son aversion et de ses colères. Si en 1767, parlant du christianisme, il reproche à Bolingbroke « d'avoir voulu couper par la racine un arbre qu'il pouvait rendre très utile en élaguant les branches et en nettoyant sa mousse ^, » la

' Voltaire. Le Sottisier. Remarques sur le Contrat social. Chapitre VIII. p. 294. Antérieur à 1762. — -25, 479. 48a. Traité toi. Chapitres XXII et XXIII. 1763; 25, 366. Catéchisme de l'honnête homme. 1763. — ' Moland. Vol. XIV, 223. A Lavaysse. 5 janvier 1769, — * 28, 230. Homélie sur la communion. 1769. — •' 19, 142. D. phil. Philosophie. Section V. 1765. — ^ 27, 138. Homélie sur l'interprétation du Nouveau-Testament. 1767; 19, 368. D. phil. Théisme. 174a. — ' 44, 298. A d'Etallonde. 17 janvier 1774. — ** 27, 233. Lettres à S. A. Mgr. le prince de *♦*. Lettre IV. 1767; 29, 84. Dieu et les hommes. Chapitre XLIII. 1769.

même année, c'est sur un tout autre ton qu'il s'exprime dans une lettre à Frédéric: « Votre Majesté, lui écrit-il, rendra un service éternel au genre humain en détruisant cette infâme superstition, je ne dis pas chez la canaille, qui n'est pas digne d'être éclairée, et à laquelle tous les jougs sont propres; je dis chez les honnêtes gens, chez les hommes qui pensent, chez ceux qui veulent pensera » Dans le Sermon des cinquante, composé vers 1760, il est plus explicite et plus violent encore; après avoir fait le procès du christianisme, il termine sa diatribe en ces termes: « Tout nous dit qu'il est temps d'achever et de détruire de fond en comble l'idole dont nous avons à peine brisé quelques doigts -. »

Si Voltaire se laisse aller à de pareilles violences contre le christianisme des évangiles, il n'est pas étonnant qu'il ait été, si possible, plus sévère encore contre ceux qui avaient déformé d'une foçon ou d'une autre ce qu'il estimait être la religion des premiers disciples de Jésus-Christ. Les théologiens, tout d'abord, d'où qu'ils viennent et quels qu'ils soient sont impitoyablement traités par lui de fous ^, de chiens^, d'imbéciles^ ou de charlatans^. C'est, si nous en croyons Voltaire, l'esprit dogmatigne qui a apporté chez les hommes la fureur des guerres de religion " ; » il n'y a selon lui pas ou presque pas de rapport entre la morale et le dogme ^jLes dogmes sont indifférents et même nuisibles,

' 41, 172. A Frédéric II. 5 janvier 1767. — - 25, 306. 307. 308. 309. Sermon des Cinquante. III'"* point. 1762 ; 39, 160. A Vernes. 2 janvier 1763; 37, 428. A Dalembert. 20 juin 1760. — ' 25, 24. Galimatias dramatique. 1757 ou 1765; 24, 304. La voix du sage et du peuple. 1750. — "^ 19, 139. D. phil. Philosophe. Section III. 1771. — '' 28, 374. 375. De la paix perpétuelle. § XXXII. 1769. — 6 30, 364. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXVI. 1777.— ' 12,439. S/tc/^. Chapitre XXXVI. 1751. — ^ 19,27. D.phil. Matière. Section II. 1764 ; 19, 71. Idem. Morale. 1767.

si bien qu'un prince philosophe devrait interdire dans ses états toute dispute à leur sujet ^ Quant à la théologie, « qui est dans la religion ce que les poisons sont parmi les aliments ^, » elle n'est autre chose qu'une manifestation « de la folie de l'esprit humain dans toute sa plénitude^; » de tout cela Voltaire conclut « qu'il faut absolument qu'on la détruise *. » Dans l'église catholique, qui est bien pour lui l'infâme par excellence, les théologiens sont essentiellement les jésuites et les jansénistes, bien que dans son opuscule intitulé Balance égale ^ il se montre à leur égard relativement modéré, il n'en est certes pas toujours ainsi dans sa correspondance : « Dieu soit béni, » écrit-il à M™^ de Lutzelbourg^ en apprenant qu'on a roué le R. P. Malagrida ^. Il mourra content s'il voit les molinistes écrasés par les jansénistes " et, pour hâter cet heureux jour, il encourage ses amis à « chasser hardiment aux bêtes puantes ^ » et à tirer sur elles sans pitié.

Que dire enfin de ce passage d'une lettre à Lekain où il déclare que, pour prendre un parti modéré et honnête, et pour saisir un juste milieu à l'égard des jésuites et des jansénistes, (( il faudrait étrangler l'auteur des Nouvelles ecclésiastiques avec les boyaux du père Berthier ^. »

Pour rester toujours équitable et pour qu'il n'y ait point de privilégiés, tandis qu'il travaille à faire envoyer un prêtre

' 24, 305. La voix du sage et du peuple. 1750. — - 27, 284. Le diner du coiute de Boulainvilliers. 111°" entretien. 1767. — ■' 39, 154. A Daniilaville. 26 décembre 1762. — ^ 28, 123. VA. B. C. X"' entretien. 1768. — ^"^ 25, 231 à 233. Balance égale. 1762 — ^ 37, 345. A Madame de Lutselbourg. 28 décembre 1759; 38, 364. A d'Argental. 24 octobre 1761. — "37, 345. A Madame de Lulzelbotirg. Aux Délices, 28 décembre 1759. — * 38. 151. A llelvétius. A Ferney, 2 janvier 1761 ; 37, 333. A Thicriot. Aux Délices, 5 décembre 1759; 38, 422. A Damilaville. 26 janvier 1762; 38, 428. 429. A Damilaville. 30 janvier 1762. — •' 38, 307. A Lekain. A. Ferney. 8 août 1761 ; 38, 246. A Dalcmbcrt. 7 ou 8 mai 1761.

— W3 — aux galères, il manifeste, il est vrai, en badinant, son affection pour les protestants en ces termes: « Si je peux faire pendre un prédicant huguenot, Sublimi feriam sidéra vertic e *. »

Il ne faudrait pas prendre plus au sérieux le désir qu'il émet de voir <( brûler Genève qui a déclaré la guerre aux théâtres *, » ni le terme d' « animal ^ » dont il affuble l'auteur de l'épître aux Romains dans une lettre à d'Argental; il n'en est pas moins vrai que de tels sentiments détonnent quelque peu sous la plume de celui qui aime à s'appeler « l'apôtre de la tolérance*. »

Si les théologiens sont maltraités par Voltaire, les persécuteurs le sont plus encore; en effet ce n'est pas à l'intolérance seulement qu'il s'en prend, comme le voudrait une bonne morale mais c'est encore à ceux qui la pratiquent. « Fléau des fanatiques^, » dans ses lettres à ses amis, il déclare ouvertement qu'il faut « détester les persécuteurs *",» les « écraser ', » « les traiter comme des bêtes féroces ^, ^) <( les brûler dans leurs infâmes repaires ^. » Malgré ce débordement de haine contre le fanatisme, lorsqu'il s'agit d'exploiter les sentiments intolérants du peuple contre un de ses ennemis. Voltaire ne s'en fait pas faute, ainsi nous le voyons dans le Sentiment des citoyens invoquer les hérésies de Rousseau pour faire naitre contre l'auteur de

' 38» 153- A de Cideville. A Ferney, 4 janvier 1761. — "^ 38, 395. A de Chaiivelin. Ferney, 6 décembre 1761. — '^ 40, 152. A d'Argental. 28 janvier 1765. — ^ 29, 169. Lettre de l'auteur des Guebres. 1770. — ^ 38, 421. A Thieriot. Aux Délices, 26 janvier 1762. — ^ 38, 128. A Helvétius. 12 décembre 1760; 42, 357. A Madame du Deffand. 6 septembre 1769 ; 38, 186. A Saurin. Ferney, 2 février 1761. — ' 38, 194. A Le Brun. Ferney, 15 février 1761. — ^ 30, 365. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXVI. 1776. — ^39,2. A Dalembert. Février 1762; 16, 461. D.phil. Bceuf Apis. 1764; 41, 32. 58. A Dalembert. A Rolle. 23 juillet et 25 auguste 1766.

la Profession de foi du vicaire savoyard l'hostilité de ses concitoyens *.

De tout ce que nous venons de dire, il ressort clairement que Voltaire ne peut pas échapper complètement au reproche d'avoir été parfois intolérant.

' 26, 126. 127. 128. Sentiment des citoyens. 1764.

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