CHAPITRE II
Quelques causes de l'intolérance de Voltaire.
' Bien que l'auteur du Dictionnaire philosophique se pique d'être agnostique ou sceptique dans le domaine de la métaphysique *, quoiqu'il se réserve toujours « le droit de rire le «lendemain de ses idées de la veille ^ » et qu'il aille répétant -'avec Montaigne: « Que sais-je^, » il n'en affirme pas moins l'existence de Dieu et le devoir de l'adorer en étant juste et en aimant son prochain*. Le déisme de Voltaire l'avait fait traiter de « bigot ^ » ou d' « esprit faible ^ » dans les milieux émancipés du dix-huitième siècle, il serait donc tout à fait inexact de croire l'auteur du Sermon des cinquante dépourvu de toute pensée religieuse. Comme Montesquieu, qui déclarait qu'un homme était toujours sûr de plaire à "Dieu en exerçant tous les devoirs de la charité et de l'humanité "^j Voltaire avait rendu un important service au christianisme en rappelant que la véritable religion est avant
' 16, 442. D. phil. Bien, Tout est bien. 1764 ; 19, 123. Idem. Passions. 1774 ; 26, 348. Le philosophe ignorant. § XXI II. 1766. - ' 28, 146. UA. B. C. XV'II""* entretien. 1768. — -^ 18, 296. D. phil. Imagination. Section II. 1765; 37, 203 A Bertrand. Aux Délices, 9 janvier 1759. — ' x6, 352. D. phil. Athéisme. Section II. 1770; 26, 348. Le philosophe ignorant. § XXIII, 1766; 18, 125. D. phil. Fraude. 1764; 40, 354. A Madame du Deffand. 27 janvier 1766; 20, 382. Histoire de Jenni. Chapitre III. 1775; 27, 331. 332. Conseils raisonnables à M Bergier. % VII. 1768. — ■' Taine. Les origines delà France contemporaine. L'ancien régime, p. 378. Livre IV, chapitre II. — ''29, 224. Lettres de Memmius à Cicéron. Lettre III. 1771. — ' Montesquieu. Lettres persanes. Vol. I, 126. I ettre XLVI.
tout affaire de cœur^, que l'amour du prochain en est un élément essentiel - et que les hommes seront jugés par Dieu plutôt selon leurs « actions » que selon leurs « idées, » ou leur attachement aux cérémonies de leur culte ^.
D'autre part, Voltaire était retombé dans le dogmatisme étroit et dans l'intolérance en professant que sa religion, la religion de la raison ou de la loi naturelle, comme il l'appelait, avait seule le monopole de la vérité * et que ceux qui croyaient à une révélation particulière n'étaient que des charlatans ^.
Si Voltaire proclamait parfois « que nous devons nous tolérer mutuellement parce que nous sommes tous faibles, inconséquents, sujets à la mutabilité, à l'erreur ^, » il oubliait trop souvent ces généreux principes. Comme lui et ses amis les philosophes se croyaient seuls en possession de la vérité, un esprit intransigeant et quelque peu superficiel, une certaine étroitesse de pensée les empêchait de s'élever à la haute impartialité philosophique que Renan décrit en ces termes : « Elle ne s'attache exclusivement à aucun parti, non parce qu'elle leur est indifférente mais parce qu'elle voit dans chacun d'eux une part de vérité à côté d'une part d'erreur ; elle n'a pour personne ni exclusion, ni haine, parce qu'elle voit la nécessité de tous ces groupements divers et le droit de chacun d'eux en vertu de la vérité qu'il possède de faire son apparition dans le monde '. »
^ 42, 205. A de Villevieille. 20 décembre 176S. — - 17, 295. D. phil- Dogmes. 1765; 25, 510. Sennon des Cinquante. IL™' point. 1762; 25, 566. Catéchisme de l'honncte homme. 1763; 37. 202. A M***. Aux Délices, 5 janvier 1759. — ' 17, 296. D. phil. Dogmes. 176^ ; 25, 479. 48a. Traité toi. Chapitres XXI et XXIII. 1763; 27, 327. 328. Entretiens chinois. III"* conférence. 1768. Voir l'appendice. — * 19, 367. D. phil. Théisme. 174a.
— •' jo, 564. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXVI. 1777. — ® 19, 376. 381. D. phil. Tolérance. Sections II et III. 1764 et 1765.
— " Renan, L'avenir de la science, p. 445.
Une seconde cause de la partialité de Voltaire, c'était qu'au lieu d'imputer l'intolérance à la perversité de la nature humaine, il rendait la religion chrétienne responsable de son existence dans le mondée En effet, après avoir déclaré tour à tour qu'en vertu de la loi naturelle l'homme est bon - ou au contraire que sa bonté n'est qu'affaire d'éducation 2, Voltaire affirmait que l'esprit dogmatique a été la source première du fanatisme * et que l'intolérance n'est apparue parmi les hommes qu'avec le christianisme ^. C'est là une thèse qu'il est facile de réfuter. Tout d'abord, l'intolérance n'est pas exclusivement d'ordre religieux. L'homme est ainsi fait que dans tous les domaines il considère volontiers comme un ennemi celui qui pense autrement que lui. Depuis l'époque de la révolution française les préoccupations religieuses ont passé plus ou moins au second rang, on a donc moins persécuté pour cause de religion, mais, toutes proportions gardées, en tenant compte des progrès des sentiments humanitaires et du plus grand respect de la liberté individuelle, les hommes sont-ils devenus beaucoup moins intolérants? Bien des événements pourraient en faire douter. De plus Voltaire se trompait lorsqu'il affirmait que les Grecs et les Romains avaient toujours été tolérants au point de vue religieux, sauf à l'égard de Socrate; en effet on peut citer plusieurs autres philosophes grecs qui furent condamnés pour cause d'impiété, par exemple: Anaxagore, Diogène
' 39, i6o. A Vernes. 2 janvier 1763. — ^ 19, 28. D. pliil. Méchant. 1764; 19,76. Idem. Nécessaire. 1765 ; 26,365. Le philosophe ignorant. § XXXVIII. 1766; 29, 240. 241. Lettres de Mernniitts à Cicéron. § XX. 1771; 19, 72^ D. phil. Morale. 1771. — ' 17, 163. Ideni. Conscience. Section I. 1771 ; 18, 256. Idem. HomtHe, 1766. Voir l'appendice. — * 12, 439. Siècle. Chapitre XXXVI. 1751 ; 28, 374. De la paix perpétuelle. § XXXI et XXXII. 1769. — '" 19, 289. D. phil. Schisme. 1772 ; 27, 350. Profession de foi des théistes. 1768. ; 29, 91. Dieu et les hommes. Chapitre XLIV. 1769.
d'Apollonie, Protagoras, Diagoras de Mélos, Prodicus de Céos et Théodore de Cyrène. Les Romains eux aussi ne furent point exempts de toute persécution religieuse. « La Loi des dou^e tables proscrivait le culte des dieux étrangers * )) et Tite Live montre dans son Histoire que cette mesure n'était pas toujours restée lettre morte-. Tacite parle de 4000 affranchis qui, sous le règne de Tibère, avaient été bannis en Sardaigne parce qu'ils célébraient le culte égyptien et judaïque^; les sanctuaires d'Isis et de Sérapis furent à plusieurs reprises condamnés à être détruits par l'ordre du sénat * et, si les Romains accueillaient en général dans leur ville tous les dieux, ils ne pouvaient souffrir le monothéisme exclusif des chrétiens ^.
Le devoir qu'on imposait au citoyen romain d'adorer l'empereur comme un dieu était bien aussi une atteinte portée à la liberté religieuse et conduisait souvent les gouverneurs de province à être intolérants, preuve en soit la fameuse lettre dans laquelle Pline raconte à Trajan qu'il faisait mettre à mort les chrétiens qui refusaient d'offrir le vin et l'encens à la statue de l'empereur ^.
Ainsi au point de vue psychologique comme au point de vue historique. Voltaire se trompait en faisant de l'intolérance la fille du christianisme. Cette erreur était d'ailleurs beaucoup plus pardonnable à l'époque de \'oltaire qu'elle ne le serait aujourd'hui. Tandis qu'au dix-huitième siècle les œuvres de justice et de charité inspirées par la foi chrétienne passaient à peu près inaperçues, tout homme généreux devait être scandalisé et indigné de voir les pro-
* de Lamennais. Essai sur l'indifférence. Vol. II, 386. — ' Ibidem. — 3 Roget. De Constantin à Grégoire le Grand, p. 160, 161. — * Ibidem. — ^ Boissier. La religion romaine d'Auguste aux Antonins.\'o\.\,^02 et 403. — '' Seignobos. Histoire de la civilisation dans l'antiquité, p. 337.
testants persécutés par les catholiques, les galères, l'inquisition, les bûchers maintenus, et des malheureux comme La Barre condamnés à mort pour les raisons les plus futiles.
Ces excès affreux commis sous les auspices de l'église discréditaient la pensée du Christ et celle de ses apôtres auprès des contemporains de Voltaire favorables aux idées humanitaires, et leur fiiisaient souvent oublier tous les bienfaits du christianisme. L'auteur du Traité sur la tolérance ne resta point étranger à cette façon de penser, d'autant plus que l'étude du passé venait renforcer encore son impression sur le présent. C'est ainsi qu'après avoir souvent énuméré les persécutions de l'église, après avoir lutté contre elles et les avoir subies en une certaine mesure, Voltaire en était venu à déclarer que la religion chrétienne n'avait jamais fait que du mal ^ ; il s'était même parfois montré intolérant à son égard.
L'apôtre de la tolérance ne se dissimulait point d'ailleurs ses propres inconséquences à ce sujet ; dans une lettre à Frédéric II, il en donnait lui-même l'explication en cqs termes : « C'est une chose assez plaisante, et qui a l'air de la contradiction, de soutenir l'indulgence et la tolérance les armes à la main ; mais aussi l'intolérance est si odieuse, qu'elle mérite qu'on lui donne sur les oreilles. Si la superstition a fait si longtemps la guerre, pourquoi ne la ferait-on pas à la superstition ^ ? »
Voilà une façon d'expliquer et d'excuser l'intolérance qui dénote chez Voltaire la morale relâchée qu'on est si souvent en droit de lui reprocher ; c'est malheureusement sans
* 27, 284. Le dîner du comte de Boulainvilliers. III* entretien. 1767 ; 41, 284. A Frédéric IL 5 avril 1767. — - 41, 252. Idem. 3 mars 1767 ; 27, 244. 245. Lettres à S. A. Mgr le prince de ***. Lettre VII. 1767.
doute en s'appuyant sur d'aussi pitoyables raisons que de prétendus libres penseurs se sont souvent montrés aussi fanatiques que les cléricaux dont ils avaient adopté les procédés et les principes. Et aujourd'hui encore, entre ses ennemis de droite et de gauche, la liberté a bien de la peine à maintenir ses conquêtes.