‹ Voltaire et l'intolérance religieuseChapitre 26 sur 29 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'amour du prochain et l'indifférence, fondements de la tolérance religieuse d'après Voltaire.

Il semblerait naturel qu'on trouvât dans le Traité sut la tolérance de Voltaire une théorie unique et complète exposant les bases sur lesquelles il établissait le devoir d'être tolérant; il n'en est point ainsi, car cet ouvrage remarquable par l'ironie mordante et la généreuse éloquence qui y régnent est moins un traité de philosophie qu'une œuvre de polémique, et surtout, qu'une protestation indignée contre l'injuste condamnation des Calas.

De divers fragments pris çà et là dans l'œuvre de \^oltaire, il résulte que les deux principes qu'il invoquait en faveur du support de toutes les convictions religieuses, étaient d'une part la fraternité humaine, d'autre part l'indifférence.

Assimilant l'esprit de tolérance à la charité « carilas hiimani generis, comme dit Cicéron ^ , » Voltaire déclare que

' 30, 39. Fragment sur l'histoire générale. Article XV, 1773.

cet esprit doit être la conséquence directe de la foi en un seul Dieu, père de tous les hommes, croyance qui implique à son tour le sentiment de l'amour du prochain K

Voltaire emprunte à la Bible le précepte évangélique : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le de même pour eux ^, » et, sous la forme négative suivante: « Ne fais pas ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît ^, « il voit dans cette parole des évangiles le principe universel du droit naturel, c'est à dire du droit « que la nature indique à tous les hommes *. »

Comme le remarque très justement l'auteur du Traité sur la tolérance « on ne voit pas comment, suivant ce principe, un homme pourrait dire à un autre : « Crois ce que je crois, et ce que tu ne peux croire, ou tu périras.... Crois, ou je t'abhorre ; crois, ou je te ferai tout le mal que je pourrai ; monstre, tu n'as pas ma religion, tu n'as donc point de religion ; il faut que tu sois en horreur à tes voisins, à ta ville, à ta province ^. »

L'amour, quelque nom qu'on lui donne, telle est bien, selon Voltaire, la source profonde et intarissable du respect des convictions d'autrui.

A cette source pure Voltaire en ajoutait une autre : l'indifférence. Elle est, disait-il, indispensable à l'avènement de la tolérance, c'est elle qui fait régner la paix *'. Cependant il semble avoir eu certains scrupules à accepter ce point de vue, puisque en écrivant son Traité à Voccasion de la mort de Jean Calas, il avait « très longtemps examiné... s'il fallait s'en tenir à prêcher simplement l'indulgence et la charité,

' 25, 479. Traité toi. Chapitre XXII. 1763; 25, 482. Idettt. Chapitre XXIII. - - Matthieu VII, 12; Luc VI, 31. - ^ 25, 429. Traite toi. Chapitre VI. 1763. — ' Ibidem. — ^ Ibidem. — ^ Lettres, p. 169. 170. A Mou Itou. Ferney, 8 janvier 1763; 40,96. A d'Argental. Aux Délices, 5 novembre 1764; 39, 352. A Bertrand. Ferney, 30 décembre 1763.

- i83 ou si l'on devait iic pas craindre d'inspirer de l'indifférence K »

Voltaire n'a malheureusement pas indiqué d'une manière précise quelle est la nature de l'indifférence dont il voulait parler. Ce n'est en tout cas pas celle qu'il mentionne dans VHofnélie sur la superstition, celle « du superstitieux qui pense que Dieu lui saura gré d'avoir proféré des formules inintelligibles, tandis qu'il est en effet très indifférent sur le sort de son frère qu'il laisse périr sans secours, ou qu'il abandonne dans la disgrâce, ou qu'il flatte dans la prospérité, ou qu'il persécute s'il est d'une autre secte, s'il est sans appui et sans protection -. »

De quelques autres passages des œuvres de Voltaire on x peut tirer les indications suivantes: L'indifférent est un homme qui n'écoute que sa raison -^ ; il croit « qu'il y a un Dieu et que la vertu est nécessaire *, » mais il considère comme des superstitieux et « des fanatiques absurdes^ » ceux qui veulent en savoir plus que lui dans le domaine religieux.

Notons encore que, dans les deux passages les plus explicites sur la question qui nous occupe. Voltaire fait du « mépris^ » l'allié tout indiqué de l'indifférence et qu'ailleurs il appelle même le « ridicule "^ » au secours de la tolérance.

^ 39» 389- ^ Dalembert. 13 février 1764. — - 27, 125. Homélie sur la superstition. 1767. — ' 30, 364. Histoire de l'établissement du christianisme. Chapitre XXVI. 1777. — '* Ibidem. — '-^ Idem, p. 365. — •^ 30, 357. Idem. Chapitre XXII; 39, 389. 390. A Dalembert. 13 février 1764; 30 368. Pensées, remarques et observations de Voltaire. Cet ouvrage n'est peut-être pas authentique. — ' 43, 312. A Allamand. A Ferney, 17 juin

Page 1