CHAPITRE PREMIER
La Henriade. Intolérance religieuse en France au commencement du dix-huitième siècle. Voltaire persécuté par l'église catholique.
« Vous détestez le fanatisme et l'hypocrisie, » écrivait Voltaire à Damilaville, le 19 novembre 1760, « je les ai abhorrés depuis que j'ai eu l'âge de raison ^ » Cette haine était chez lui instinctive, nous ne pensons pas qu'elle lui ait été inspirée par Bayle, ou par quelque autre écrivain; elle était née dans son cœur dès qu'il avait connu les atrocités commises pendant les persécutions et les guerres religieuses. Le jeune Arouet n'avait pas beaucoup plus de vingt ans qu'il composait déjà la Henriade'^; dans ce poème il manifestait librement son horreur pour l'intolérance, et faisait avec conviction l'éloge du roi qui, par sa fermeté, avait fait cesser en France les guerres de religion.
* 38, no. A Damilaville, 19 novembre 1760. — - Dnt., vol. I, 133. Comparer Revue des cours et conférences, 24 janvier 1901, p. 481. Faguet, Comment Voltaire a conçu l'épopée.
Sans doute, d'après Voltaire, Henri IV accepte l'autorité de l'église romaine et passe ainsi de l'erreur à la vérité*:
I! reconnaît l'Eglise ici-bas combattue,
L'Eglise toujours une, et partout étendue,
Libre, mais sous un chef, adorant en tout lieu.
Dans le bonheur des saints, la grandeur de son Dieu-.
Cela n'empêche pas le poète de faire l'éloge des protestants toutes les fois qu'il en trouve l'occasion: c'est Mornay,
Trop vertueux soutien du parti de l'erreur, Qui, signalant toujours son zèle et sa prudence, Servit également son Eglise et la France; Censeur des courtisans, mais à la cour aimé ; Fier ennemi de Rome, et de Rome estimé^.
C'est Coligny qu'il appelle « le plus grand des Français*; » c'est encore le futur Henri IV dont il fait le portrait suivant:
Cet ennemi de Dieu, qu'on peint si plein de rage? Hélas ! du Dieu vivant c'est la brillante image ; C'est un roi bienfaisant, le modèle des rois''.
Bien loin de dire avec le dogme catholique: « Hors de l'église pas de salut, » le héros de la Henriade, tîdèle interprète des sentiments de Voltaire, proclame déjà le principe que Dieu jugera les hommes d'après la loi de la nature :
Sur cette loi; sans doute, il juge les païens, Et si leur cœur fut juste, il ont été chrétiens'"'.
^ Voltaire historien ne croyait pas à la sincérité de la conversion d'Henri IV, 'Voir 28, 71. Le pyrrhonisute de l'histoire. Chapitre 33, 1768. Comp. 25, 345. Eclaircissements historiques, 30* sottise de Nonotte, 1763.
— 7, 31. H. Chant I, v. 259; 7, 32. H. Chant I, v. 286; 7, 95. H. Chant V, V- 363; 7, 118. //. Chant VII. v. 275. 1723. — - 7, 171. //. Chant X, v. 483.
- ^ 7, 28. //. Chant I, V. 152. - *7, 49. //. Chant II. v. 235. - ••7, 169. //. Chant X, v. 379. — '"' 7, 1 13. //. Chant VII. v. 1 1 1 .
Au roi philosophe qui « sait dans toute secte honorer les vertus S » qui veut que ses sujets soient libres, au roi qui a proclamé l'édit de Nantes, Voltaire oppose l'église catholique de Catherine, des Valois et des Guises. Cette église a renié sa mission, ce n'est plus la paix qu'elle apporte sur la terre, c'est la guerre :
Rome de la discorde allume les flambeaux : Celui qui des chrétiens se dit encore le père Met aux mains de ses fils un glaive sanguinaire 2.
Ses prêtres ont perdu leur caractère divin et leur valeur morale :
Le temps, qui corrompt tout changea bientôt leurs mœurs,
Le ciel, pour nous punir, leur donna des grandeurs.
Rome, depuis ce temps, puissante et profanée,
Au conseil des méchants se vit abandonnée ;
La trahison, le meurtre, et l'empoisonnement,
De son pouvoir nouveau fut raff"reux fondement.
Les successeurs du Christ au fond du sanctuaire
Placèrent sans rougir l'inceste et l'adultère;
Et Rome, qu'opprimait leur empire odieux.
Sous ces tyrans sacrés regretta ses faux dieux-''.
Ses moines se sont corrompus et Voltaire commente ainsi à leur sujet l'adage latin: Optirni corrupiio pessima :
Répandus dans le siècle, ils en ont pris les mœurs: Leur sourde ambition n'ignore point les brigues ; Souvent plus d'un pays s'est plaint de leurs intrigues. Ainsi chez les humains, par un abus fatal, Le bien le plus parfait est la source du mal ''.
Sous l'influence de ce clergé dépravé, le peuple et les soldats de Charles IX ont commis les abominations de la Saint-Barthélémy :
* 7, 101. //. Chant VI, v. 117. - ^7,65. //. Chant III, v. 350. - ^ 7, 73. 74. H. Chant IV, v. 197. — -» 7, 86. //. Chant V, v. 40.
Ces monstres furieux, de carnage altérés, Excités par la voix des prêtres sanguinaires, Invoquaient le Seigneur en égorgeant leur frères ; Et, le bras tout souillé du sang des innocents, Osaient oflfrir à Dieu cet exécrable encensa
Quelle est donc la puissance infernale qui a dénaturé si profondément la religion catholique? C'est le fanatisme. C'est lui qui met un poignard dans les mains de Jacques Clément et qui dissipe ses scrupules en lui parlant ainsi :
Tout devient légitime à qui venge l'Eglise :
Le meurtre est juste alors, et le ciel l'autorise....
Que dis-je? il le commande....*
C'est encore lui qui est l'inspirateur des guerres de religion et de toutes les persécutions religieuses, Voltaire, par la bouche d'Henri IV, le maudit en ces termes :
Et périsse ù jamais l'affreuse politique
Qjui prétend sur les coeurs un pouvoir despotique,
Qui veut, le fer en main, convertir les mortels,
Qui du sang hérétique arrose les autels,
Et, suivant un faux zèle, ou l'intérêt pour guides.
Ne sert un Dieu de paix que par des homicides^.
Les prêtres et les dévots contemporains de Voltaire prirent pour eux ces attaques si violentes contre le catholicisme du seizième siècle. Hélas ! ils n'avaient que trop de raisons pour le faire: quand parut la Henriade, l'esprit des ligueurs animait encore la plupart des chefs de l'église catholique ; ils persécutaient leurs adversaires avec acharnement. Quelques faits et quelques dates le prouveront.
Les premières années du dix-huitième siècle furent marquées en France par une guerre de religion terrible et par
* 7, 51. //. Chant II, v. 268. - ^ -7, 89. //. Chant V, v. 153. — • 7, 40. //. Chant II, V. 40.
une persécution violente: en 1703, la lutte contre les Cévenols; en 1709, la destruction de Port-Royal.
Un ecclésiastique, l'abbé du Chayla, par ses cruautés dignes des tortures de l'Inquisition, avait provoqué la révolte des Camisards ' ; quant au fameux monastère des jansénistes, chacun sait qu'il fut détruit à l'instigation des jésuites.
Peu de temps avant la mort de Louis XIV, son confesseur^ Le Tellier, lui arrachait une proclamation affirmant qu'il n'y avait plus de protestants en France. Suivant cet édit, « les nouveaux convertis, rebelles aux sacrements » étaient condamnés aux galères et les corps de leurs parents défunts destinés à être trainés sur la claie et jetés à la voirie -. Pour être impartial, il faut remarquer qu'une telle barbarie répugnait à bien des membres du clergé. Dans une lettre à l'évêque de Chartres datée de 171 5, Phélypeaux de Pontchartrain, ministre du roi, reproche aux curés de ne pas dénoncer avec assez de zèle les protestants qui n'envoient pas leurs enfants ci l'église catholique et qui refusent les derniers sacrements ^.
Après la mort de Louis XIV, Philippe d'Orléans devenu régent aurait volontiers adouci les mesures prises contre les réformés pendant le règne précédent; à deux reprises il en fut empêché: en 1717 par les jansénistes, en 1722 par les jésuites*. Ces deux partis, tour à tour puissants ou disgraciés, semblaient vouloir prouver leur attachement à Rome par leur haine contre les hérétiques.
C'était l'assemblée du clergé de France qui avait réclamé la révocation de l'édit de Nantes ^, ce fut encore un prêtre,
' De Félice, Histoire des protestants de France, p. 436. — - C. Coquerel, Histoire des Eglises du désert. Vol, I, 99. Comparer de Félice, Histoire des protestants de France, p. 450. — ' C. Coquerel, Histoire des Eglises du désert. Vol. I, 67. — ^ Idern. Vol. I, 139. — ■' Lanfrey, L'Eglise et les philosophes au dix'huitieme siècle, p. 28.
Lavergne de Tressan, qui fit promulguer l'édit de 1724 ^ Ce code infâme renchérissait sur les mesures persécutrices de 1685. Pour avoir célébré un culte, abrité sous leur toit un pasteur, consolé un mourant, les protestants étaient condamnés aux galères à perpétuité. Toute femme coupable des mêmes délits était passible d'une réclusion perpétuelle. Les enfants devaient être baptisés dans l'église catholique et instruits par les prêtres. On interdisait toute vocation libérale aux réformés, ils ne pouvaient entrer ni dans la justice, ni dans l'administration, on leur défendait même d'être pharmaciens, libraires, imprimeurs, épiciers. Enfin, tout prédicant arrêté était condamné à mort.
Cet édit ne resta point lettre morte, les prêtres veillaient à ce qu'il fût exécuté. Ils enlevaient des enfants à leurs parents, ils remplissaient par leurs dénonciations les galères et les prisons, ils applaudissaient à la mort des prédicateurs de l'Evangile.
Ce que nous venons de voir montre assez combien les lecteurs de la Henriade avaient de bonnes raisons pour se sentir atteints par le poète; la publication de son œuvre marque pour lui le commencement des persécutions qu'il encourut de la part du clergé. Il le dit catégoriquement dans une lettre adressée en 1737 à Frédéric, prince royal de Prusse: « Je suis persécuté depuis que j'ai fait la Henriade. Croiriez-vous qu'on m'a reproché plus d'une fois d'avoir peint la Saint-Barthélémy avec des couleurs trop odieuses? On m'a appelé athée, parce que je dis que les hommes ne sont point nés pour se détruire -. »
Clandestinement imprimée à Rouen, en 1723, la Henriade eut beaucoup de peine à pénétrer dans Paris. « Le
^ C. Coquerel, Histoire des Eglises du disert. Vol. I, 146-168. — - 33, 40. A Frédéric, prince royal de Prusse. 1737.
petit Henri ', » écrivait Voltaire, dans son langage pittoresque, « n'est entré dans la capitale que par miracle -. »
L'apparition du poème fit grand bruit, son auteur fut tour à tour accusé d'être semi-pélagien et janséniste^; il eut beau déclarer que son ouvrage était « un éloge de la religion catholique, * » que le catholicisme était la vérité ^, ses adversaires ne s'y laissèrent pas prendre : « La cabale fut si forte qu'on engagea le cardinal de Bissi, alors président de l'assemblée du clergé, à censurer juridiquement l'ouvrage; mais une si étrange procédure n'eut pas lieu ^. » Tout privilège fut cependant refusé à Voltaire, il l'explique ainsi: « J'ai trop recommandé dans mon poème l'esprit de paix et de tolérence en matière de religion, j'ai trop dit de vérités à la cour de Rome, j'ai répandu trop peu de fiel contre les réformés, pour espérer qu'on me permette d'imprimer dans ma patrie ce poème composé à la louange du plus grand roi que ma patrie ait jamais eu '^. »
Le jeune auteur de l'épopée, saluée dans la suite par les Français avec tant d'enthousiasme, fut obligé de la faire paraître en Angleterre. Il se consolait plus tard de ses déboires en écrivant ces vers:
Je ne dois pas être plus fortuné Que le héros célébré sur ma vielle :
Il fut proscrit, persécuté, damné, Par les dévots et leur douce séquelle : En Angleterre il trouva du secours, J'en vais chercher.... ^
' 32, 54. A M'°* de Berni'eres. 20 décembre 1723. — - 32, 56. A Thierioi. A. Forges. 20 juillet 1723. — •' Dnt. Vol I, 300. — '' Moland. Vol. I. 108. A M. Cambiague. Londres 1723. — ^ 7, 31. //. Chant I, v. 259. 7, 32. //. Chant I, V. 286. 7, 95. //. Chant V, v. 363. 7, 118. //. Chant VU, v. 275. — *' 30, 192. Commentaire historique, 1776. — " Moland. Vol. I, 108. A M. Cambiague. Londres 1723. — ^ 30, 193. Commentaire historique, 1776.